Un laboratoire identifie l’origine possible de la marée noire qui a souillé les plages du Nordeste du Brésil

 | Par Agência Pública, Mariama CORREIA

Pendant des mois, des chercheurs de l’Université fédérale d’Alagoas (UFAL) ont analysé des flaques de pétrole dans le Golfe de Guinée, à 200 km au large du Cameroun. Ils estiment désormais pouvoir expliquer un drame resté sans explication depuis un an.

Traduction : Patrick PIRO pour Autres Brésils
Relecture : Rosemay JOUBREL

en résumé

  • La région explorée par le laboratoire de l’UFAL n’avait pas encore été analysée en raison d’un manque de moyens techniques
  • La convergence de courants marins peut expliquer comment le pétrole a atteint les côtes du Nordeste
  • Le laboratoire responsable de la découverte survit en quasi indépendance, sans fonds fédéraux

Les chercheurs du Laboratoire d’analyse et de traitement des images satellites (Lapis), de l’Université fédérale d’Alagoas (UFAL), ont passé des mois à décrypter des images océaniques. Ils cherchaient une explication à la plus grande catastrophe écologique du pays : le déversement de plus de cinq mille tonnes de pétrole sur les plages du Nordeste, à partir du 30 août 2019. Plusieurs hypothèses s’étaient dégagées depuis que le premier site souillé avait été repéré, dans l’État de la Paraíba, mais sans que le gouvernement fédéral ne parvienne, jusqu’à présent, à identifier les responsables de la pollution. Alors qu’il s’est écoulée un an depuis le début de la tragédie, la découverte des chercheurs du Lapis pourrait fournir une explication définitive à l’origine de ce pétrole.

Les images du satellite montrent une possible fuite de pétrole sur la côte Est de l’Afrique

Les images fournies par le satellite Sentinel-1, et traitées par le laboratoire via le système EumetCast de l’organisation allemande Eumetsat, ont révélé une tâche anormale sur la côte ouest de l’Afrique au second semestre de l’année 2019. Cette région n’avait jusqu’alors pas été analysée faute de moyens techniques. Les chercheurs du Lapis pensent que cette tâche signale la présence d’une marée noire, qu’ils estiment d’une extension de 433,22 km², à environ 200 km au large des côtes du Cameroun dans le Golfe de Guinée, un site d’exploitation pétrolière et d’intense trafic maritime. « Il existe à cet endroit une convergence de courants qui ont pu transporter la matière vers les côtes du Nordeste », explique Humberto Barbosa, chercheur au Lapis.

Les scientifiques ont étudié cette région, reconstituant un puzzle complexe à partir des données du satellite, qui livre trois images du site par mois. Des tâches intenses y apparaissent avec fréquence, et toujours très proches les unes des autres. « Un motif répétitif qui signale des fuites permanentes », analyse Humberto Barbosa. En juillet 2019, soit un mois avant les premières arrivées de pétrole sur les plages du Nordeste, les images de Sentinel-1 révélaient déjà des tâches au large des côtes africaines.

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« Nous ne pouvons pas encore affirmer avec certitude que cette pollution provenait de l’événement en question, mais il est cependant certain qu’il s’est produit un écoulement constant dans cette région l’an dernier. Des tâches apparaissent encore régulièrement en 2020, même si leur intensité a un peu diminué, peut-être à cause de la pandémie qui a freiné l’activité économique », argumente le chercheur.

Les opérations d’exploration pétrolière se sont en effet ralenties. En mars dernier, la compagnie pétrolière britannique Tower Resources indiquait que ses activités au large du Cameroun — précisément la zone identifiée par l’investigation — avaient été retardées par la crise du Covid-19. À ce stade de ses recherches, qui sont toujours en cours, l’étude du Lapis ne désigne cependant pas de responsabilités.

La découverte renforce de précédentes investigations

La récente découverte des chercheurs de l’UFAL vient s’ajouter aux autres thèses précédemment avancée — y compris par le propre Lapis — , pour expliquer l’origine du pétrole qui a pollué 1 009 localités dans 130 municipalités de la côte brésilienne, selon l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama), et dont certaines se situent jusque dans le Sud-Est.

L’une des hypothèses, appuyée par l’étude des résidus par la compagnie pétrolière Petrobras et l’Université fédérale de Bahia, désignait le Venezuela comme origine
du déversement pétrolier. Bien que cette thèse n’ait jamais été prouvée, le ministre de l’Environnement Ricardo Salles a alors accusé Caracas de crime environnemental lors d’un discours prononcé sur une chaîne nationale. Et le gouvernement du président Jair Bolsonaro a demandé officiellement à l’Organisation des États américains (OEA) d’intervenir pour que le Venezuela s’exprime sur le sujet.

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Une autre zone marine, au sud du Golfe de Guinée, avait été soupçonné par l’Institut national de recherche spatiale (Inpe) d’être à l’origine de la marée noire, mais l’explication n’a pas connu de confirmation. Fin 2019, le Lapis publiait une étude désignant le pétrolier Voyager I comme possible coupable. En effet, Sentinel-1 avait détecté une tâche d’environ 90 km de long sur la côte du Rio Grande do Norte, qu’il était plausible d’associer aux activités du navire. Mais cette hypothèse a également été réfutée.

« De fait, nous avons identifié plusieurs écoulements lors de notre enquête sur la côte brésilienne. Ce qui montre que les pollutions pétrolières sont non seulement bien plus fréquentes qu’on ne l’imagine, mais qu’elles passent également la plupart du temps inaperçues des autorités de surveillance, souligne Humberto Barbosa. À l’occasion d’une telle catastrophe environnementale, sans précédent, les scientifiques font des découvertes à mesure que leurs recherches progressent. Ainsi, nous avons dû reconstruire toute notre méthodologie à la base, ou presque. Les données accumulées depuis un an nous ont notamment permis une analyse plus détaillée des fonds océaniques. »

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L’an dernier, la police fédérale avait également stigmatisé le navire Bouboulina de l’armateur grec Delta Tankers, lui aussi accusé de « crime environnemental », mais l’Ibama a démenti l’implication du navire lors de la commission parlementaire d’investigation du Congrès national dédiée à cette pollution (CPI Derramamento de óleo no Nordeste), et actuellement suspendue en raison de la crise sanitaire du covid.

En 2019 toujours, des chercheurs de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) ont identifié des flaques de pétrole au milieu de l’océan Atlantique, dont la présence serait cohérente avec les nouvelles fuites découvertes en Afrique par le Lapis, qui commente : « Par leur localisation, les matières trouvées par l’UFRJ peuvent provenir de la région africaine que nous étudions actuellement. Selon la période de l’année, le courant océanique dénommé Benguela est susceptible de créer une confluence orientée vers le Nordeste du Brésil, et qui peut y entraîner des matières. »

Les chercheurs travaillent sans appui du gouvernement

Les nouveaux éléments du Lapis ont été présentés à la police fédérale, qui analyse le matériel. Le laboratoire effectue ces travaux de pointe dans une université publique, mais de manière indépendante, presque sans aucune ressource gouvernementale. « Nous avons certes réussi à faire approuver un projet d’étude des épidémies en Amazonie, mais nous n’avons obtenu aucun appui pour nos recherches pétrolières, bien qu’elles alimentent le gouvernement en données utiles à son enquête », explique Humberto Barbosa. Malgré l’ampleur de la catastrophe et de son impact environnemental, le gouvernement fédéral n’a jusqu’à présent lancé que deux appels d’offres pour financer les recherches sur la marée noire. Le Lapis n’a pas été retenu pour le premier, il est toujours en compétition pour le deuxième.

Le laboratoire, qui fonctionne depuis 2006 dans une petite salle de l’Université fédérale de l’Alagoas (UFAL) avec huit ordinateurs et un système de réception par antenne parabolique, est soutenue financièrement par Eumesat, une organisation intergouvernementale allemande pour l’exploitation des satellites météorologiques. Selon Humberto Barbosa, les sommes ne couvrent que la formation des membres de l’équipe et il lui arrive fréquemment d’en être de sa poche pour améliorer les équipements. Certains recteurs de l’UFAL ont également contribué, en allouant une partie des ressources de l’université au laboratoire. « En raison de cette précarité, nous avons perdu beaucoup d’étudiants, une partie de ceux qui sont restés l’ont fait sur la base du volontariat. Au cours des trois dernières années, nous avons connu une réduction brutale des subventions allouées à la recherche, en particulier les bourses de la Coordination pour l’amélioration du personnel de l’enseignement supérieur (Capes) dont le Nordeste a été privé plus que toute autre région. Dans ces conditions, il est difficile de former des chercheurs de haut niveau. »
Le chercheur estime que si la recherche menée dans les universités publiques était mieux soutenue, on aurait déjà trouvé les réponses aux questions posées par la marée noire.

« Et près d’un an après ce crime environnemental, peu de mesures ont été prises pour empêcher de nouvelles catastrophes, ajoute-t-il. Les eaux brésiliennes restent très vulnérables. Cet accident n’a même pas suscité la création d’un système de protection efficace. Il aurait pu naître de la coordination des centres de recherche universitaires, qui ne sont mobilisés qu’en cas d’urgence. Hélas, nous ne sommes pas plus en sécurité que nous ne l’étions le 30 août 2019. »

Pour aller plus loin : "La presse bâillonne les populations maritimes dans sa couverture de la fuite du Nordeste"

Voir en ligne : A publica : Laboratório identifica possível origem do vazamento de óleo nas praias do Nordeste

Photo de couverture : Marée noire sur la côte du Nordeste du Brésil en 2019 © Joyca Farias

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