La presse bâillonne les populations maritimes dans sa couverture de la fuite du Nordeste

, par Iara Moura

Par : Iara Moura, journaliste et membre de la Coordination Exécutive du Collectif Intervozes
Traduction : Philippe Aldon pour Autres Brésils
Relecture : Du Aldon


Marée noire sur une plage de la côte de Sergipe / Photo : Gouvernement de Sergipe

Dans les grands médias, les cueilleuses de mollusques et de crustacés, les pêcheurs, les quilombolas et les autres communautés traditionnelles touchées par la tragédie, n’ont aucune voix.

C’est environ un mois après l’apparition des premières taches de pétrole sur le littoral nord-est du Brésil que le sujet a été mentionné dans les médias nationaux. Dans les trois journaux les plus populaires du pays, O Globo, Folha de S. Paulo et Estado de S. Paulo, la tragédie n’a été annoncée que le 26 septembre bien que, selon l’Institut Brésilien de l’Environnement et des Ressources Naturelles (IBAMA), le premier signalement de contamination sur le littoral nord-est soit survenu le 30 août, au large des côtes de l’état de Paraíba.

En analysant la couverture des journaux imprimés, du 2 septembre au 10 octobre de cette année, à partir des mots-clés : pétrole et nord-est, deux choses attirent l’attention, outre le retard à rapporter le fait : le manque de diversité dans les sources entendues, qui aboutit à la répétition jusqu’à épuisement de certains points de vue et hypothèses et, l’absence quasi totale de la parole de celles et ceux les plus directement concerné.es par ce fléau, les populations maritimes qui sont sûrement les sources les plus habilitées à parler sur ce sujet.

La recherche a identifié la publication de 30 textes durant cette période, soit 29 nouvelles et 1 article d’opinion, où sont entendus : le ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, le président Jair Bolsonaro, la Marine brésilienne, l’Institut Chico Mendes de conservation de la biodiversité (ICMBio), IBAMA, les agences régionales environnementales, la Petrobras, des chercheurs des universités fédérales de Bahia, de Rio de Janeiro, de Pernambuco, des universités de l’état de Rio de Janeiro et de São Paulo, le projet Tamar, WWF Brésil, le ministre des Mines et de l’énergie, l’Association brésilienne des industries touristiques, l’Autorité portuaire, pour ne citer que les plus récurrentes.

Cette semaine, après la déclaration de Bolsonaro selon laquelle le pétrole pourrait être d’origine vénézuélienne, le ministère de la Défense et le gouvernement vénézuélien ont rejoint la liste des sources. A ces sources s’ajoute l’apparition ponctuelle de l’Association brésilienne de l’hôtellerie, des agences de tourisme telles que CVC et des dermatologues qui soulignent les risques de contamination humaine par l’huile, pour avertir les baigneurs. Dans l’ensemble, une seule publication, divulguée par Folha de S. Paulo, ce jeudi 10 juillet, a comme source un pêcheur et une pêcheuse.

Dans les huit éditions analysées du Journal National, champion de l’audience des journaux télévisés, du 28 septembre au 8 octobre, les pêcheurs sont mentionnés une seule fois, lorsque le reporter fait référence à l’interruption du travail causée par le pétrole. Dans la même édition, les discours de Bolsonaro, Salles et d’un chercheur universitaire sont diffusés. Dans cette même édition, le sujet occupe huit minutes sur les 42 que compte le journal et, encore une fois, aucune communauté n’est entendue.

La concentration régionale de la production d’informations dans le sud-est et le manque de diversité dans la couverture journalistique sont le résultat direct de la forte concentration de propriété des médias au Brésil, comme le montre l’enquête « Qui contrôle les médias ».

Cette concentration est responsable non seulement du manque de diversité de l’information dans les médias, mais aussi de la production de silences historiques comme celui-ci.

Ce bâillonnement a un effet pervers sur ceux dont la vie est intrinsèquement liée aux mangroves, aux estuaires, aux bancs de sable, aux rivières et aux mers ; après tout, en refusant de reconnaître ces acteurs comme une source faisant autorité sur cette question, les médias rendent à nouveau invisibles les modes de vie des communautés et des populations traditionnelles et les privent de la possibilité de se placer en tant que sujets de droits.

« Les médias parlent tout au plus des animaux. Tout ce qui est dit, c’est que la tortue va mourir, que le lamantin va mourir, et nous ? Qu’en est-il des pêcheurs et de nous, cueilleuses de mollusques et de crustacés qui vivons de ces eaux ? Comment faire vivre nos familles avec ces plages polluées ? Nous, les pêcheuses et cueilleuses de mollusques et de crustacés, nous vivons aussi, nous avons aussi de l’importance. La mangrove est notre vie. La marée est la vie du pêcheur », affirme une dirigeante du Mouvement des cueilleuses de Sergipe

Dans l’état de Sergipe, jusqu’à présent, ont été touchées les municipalités de : Brejo Grande (embouchure du fleuve São Francisco) ; Estancia (plage de Caueira, Abaís et Saco) ; Aracaju (plages de Mosqueiro, Atalaia, Coroa do Meio, Foz do Rio Sergipe) ; Pirambu (plage de Pirambu) ; Barra dos Coqueiros (pontal da Barra, plage de Jatobá, Porto, plage de Costa et Atalaia Nova) ; Pacatuba (plage de Ponta dos Mangues) et dans le nord de Bahia, les plages de Conde (plage de Siribinha) et dans la municipalité de Jandaíra, la plage de Mangue Seco, soit environ 40 km d’impacts.

Bien que le recoupement des éditions imprimées des journaux et l’analyse rapide du Journal national télévisé offrent un petit ensemble concernant la quantité de contenu véhiculé par les médias sur le sujet, il est entendu que, précisément parce que cela exige un effort de plus grande édition, la définition du sujet est un indicateur important de la manière dont ces entreprises de médias guident le débat public.

Dans les mêmes éditions où la pollution des plages était un sujet, les ventes aux enchères du"Présal" à Abrolhos, par exemple, ont été largement mises en avant. Toujours sur ce sujet, la question des conflits découlant de l’extraction et de l’exploitation du pétrole a été abordée sans la participation des populations maritimes.

Cette situation, comme nous l’avons déjà évoqué dans ce blog, va à l’encontre du droit à l’information et à la communication, essentiel aux citoyens, comme le souligne la Constitution fédérale dans des dispositions telles que l’article 5 (droits individuels), l’article 37 (principes de l’administration publique) et les articles 220 à 224 (qui traitent des médias) qui comprennent le droit des citoyens à informer, à s’informer et à être informés.

Il importe également de rappeler que le Brésil a signé des engagements internationaux à cet égard, notamment l’Accord d’Escazú, en septembre 2018 - un traité qui établit les paramètres de la participation sociale, de l’accès à l’information et à la justice en matière d’environnement en Amérique latine et dans les Caraïbes.

La signature représente une réalisation importante pour la société civile dans la défense des objectifs de l’accord : « assurer la mise en œuvre pleine et effective, en Amérique latine et dans les Caraïbes, des droits d’accès à l’information environnementale, de participation du public aux processus décisionnels et d’accès à la justice en matière environnementale (...) ».

Aujourd’hui, alors que l’impact de ce désastre écologique sur la vie des pêcheurs, des mangabeiras , des cueilleuses de mollusques et de crustacés, des quilombolas et des populations paysannes prend de telles proportions, les médias nationaux se focalisent sur le litige entre des déclarations du gouvernement du Brésil, mettant le Venezuela en cause et celles du Venezuela qui contredit les hypothèses présentées par Bolsonaro.

Le président brésilien semble suivre la recette des chefs d’État face aux tragédies annoncées comme celle-ci : passer la patate chaude et se laver les mains. « Ce n’est pas le fait du Brésil, ce n’est pas notre responsabilité », a déclaré Bolsonaro.

Dans un jeu d’intérêts obtus, à qui servent les choix éditoriaux des médias brésiliens réduisant au silence certains récits et choisissant de faire écho à d’autres ?

Voir en ligne : Carta Capital

Annonces

Suivez Autres Brésils

Newsletter

Inscrivez vous
Entrez votre adresse mail pour vous abonner à notre lettre d’infos.

Vous-pouvez vous désinscrire à tout moment envoyant un email à l’adresse suivante : sympa@listes.autresbresils.net, en précisant en sujet : unsubscribe infolettre

La dernière newsletter :

>>> CONFERENCE PUBLIQUE - Sang Autochtone : pas une goutte de plus !

Réseaux sociaux

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS