Covid-19 au Brésil : Premières suspicions parmi les peuples autochtones

 | Par Daniel Camargos, Reporter Brasil

Une femme Pataxó est isolée dans le village de Coroa Vermelha, dans le sud de l’État de Bahia, avec des symptômes correspondant au nouveau coronavirus – employée dans un hôtel, elle a eu des contacts avec des touristes étrangers. Les autochtones craignent l’impact de la pandémie sur leurs communautés, notamment après les coupes budgétaires effectuées par le gouvernement sur les soins médicaux proposés dans les villages

Une femme autochtone, Pataxó, est isolée dans sa maison du village de Coroa Vermelha à Santa Cruz Cabrália, dans le sud de l’État de Bahia, en attendant le résultat du test pour le covid-19, le nouveau coronavirus. Elle s’était rendue à l’unité de santé lundi (16/03) avec de la fièvre, une toux sèche et de la fatigue, selon la surintendante à la santé de la mairie de Santa Cruz Cabrália, Paula Aragão.

Le résultat de son test, effectué par le Laboratoire central de santé publique (Lacen) de Bahia, sera disponible le samedi (21/03). Selon Aragão, cette femme autochtone est employée comme femme de chambre [1] dans un hôtel de la région et, par conséquent, a eu des contacts avec des touristes étrangers.

Une autre femme autochtone du même village a également visité l’unité de santé mercredi (18/03) en présentant les mêmes symptômes. Elle est également isolée chez elle, à l’intérieur du village. Cependant, selon Aragão, le test visant à vérifier la présence du covid-19 n’a pas été effectué car elle a déclaré n’avoir eu aucun contact avec des personnes infectées ou avec des étrangers. « Ce n’était pas dans les normes que le ministère de la santé nous a données [pour faire les examens] ».

Coroa Vermelha est le plus grand des huit villages Pataxó dans la juridiction de Santa Cruz Cabrália. Près de 5 000 autochtones y vivent. Les villages Pataxó reçoivent tous la visite de touristes qui se rendent sur les plages du sud de Bahia. « Les villages sont déjà en train de s’isoler. Ils ne recevront donc plus personnes », déclare Juari Braz Pataxó, secrétaire aux affaires autochtones de Santa Cruz Cabrália.

Extrait de APIB
Suite à l’annulation des cours à l’université, l’APIB a déployé des efforts important pour s’assurer du retour des autochtones étudiants en bonne santé et en toute sureté pour les villages.
 
 

La Peur et l’absence de soutiens

Photo : Avener Prado/Repórter Brasil

Face au nouveau coronavirus, les autochtones ont peur et sont inquièt·es.

« Comment pouvons-nous faire face à cette situation alors que les transports pour les patients font défaut et que le gouvernement du Brésil ne soutient pas le Secrétariat spécial de la santé indigène [SESAI] », explique Juari Pataxó.

Les soins de santé pour les populations indigènes sont assurés par les Districts sanitaires spéciaux pour les indigènes (DSEI), liés au SESAI [2] promus par le gouvernement Bolsonaro.

Aujourd’hui, les coupes budgétaires du SESAI pourraient mettre encore plus de vies autochtones en danger face à la pandémie du nouveau coronavirus. Le problème est que les groupes dits à risque, tels que les personnes âgées ou les diabétiques, ont besoin de soins rapides dans les lits des unités de traitement intensifs (UTI). C’est une situation difficile lorsqu’il s’agit de communautés autochtones éloignées des centres urbains. En cas d’urgence, le SESAI pouvait proposer aux autochtones de voyager en bateau ou en avion. Mais avec les coupes budgétaires, c’est compromis.

Extrait de l’Observatoire de la démocratie brésilienne - Autres Brésils
L’APIB rappelle que le CNJ a émis des recommendation au Tribunal Suprême fédéral, appelant les magistrats, dans le cadre de leur fonction, à tenir la Fondation National de l’Indien (FUNAI), le Secrétariat Spécial de la santé indigène (SESAI) et le bureau du procureur de toute mesures qui affecteraient les autochtones privé·es de libertés. Elle rappelle que les mesures concernant les personnes autchtones font l’objet d’un traitement différencié, décrit dans la résolution de Conseil National de Justice nº287/2019
Abri dans la CASAI (Maison d’appui à la santé indigène) de Sinop, qui intègre la structure d’assistance du ministère de la Santé, en recevant des patients et leurs familles pendant les consultations en ville ; Photo de Avener Prado Repórter-Brasil

« Nous sommes très vulnérables », évalue l’avocat et membre de la coordination exécutive de l’Articulation des peuples indigènes du Brésil (APIB), Dinamam Tuxá.
Pour lui, la tentative de démantèlement du système de santé indigène l’année dernière a montré clairement comment l’actuel gouvernement du Brésil traite la question indigène. « Les équipes de santé ne disposent pas de masques, de combinaisons et des moyens nécessaires pour empêcher le coronavirus de se propager dans une zone indigène", a-t-il déclaré.

Le coordinateur du Conseil missionnaire indigène (Cimi), Roberto Liebgott, est d’accord : il n’y a pas de capacité technique ou d’infrastructure médicale pour s’occuper des communautés indigènes, car il y a un manque de serveurs et d’équipement. « Tant pour le nouveau coronavirus que pour toute autre endémie ou épidémie », dit-il.

Le scénario est compliqué car de nombreuses communautés autochtones ne disposent pas accès à l’eau ou d’assainissement. La principale orientation pour éviter la contamination par le nouveau coronavirus est, outre l’isolement, de se laver les mains avec de l’eau et du savon. « S’il n’y a pas d’eau potable ou traitée, il n’y a aucune action sanitaire préventive », déclare Liebgott.

Le SESAI a publié des notes techniques et des recommandations sur la manière de faire face à la pandémie. L’une d’elles est que les patients présentant des symptômes cliniques doivent être gardés à la maison, dans « une chambre privée/isolement jusqu’à ce que le cas soit écarté ».

Une orientation que les Kayapó, qui vivent dans le sud-ouest du Pará, parmi plusieurs autres ethnies, auront du mal à suivre. « Dans notre culture, tout le monde vit dans la même maison. Petite-fille, neveu et gendre », explique Mydjere Kayapó, dans le territoire indigène (TI) Baú.

« Nous avons très peur, parce que nous ne savons pas comment cette maladie se manifestera dans notre organisme », dit Mydjere, qui se plaint également du manque de structure du SESAI : « Ils ne mettent pas de gel d’alcool à disposition et nous n’avons pas les moyens de le faire ».

Sa stratégie et celle de tous les autres est de rester dans le village et de ne pas aller dans la ville la plus proche, ce qui est un nouveau progrès. Ils ont également interdit les visiteurs avant même que la FUNAI ne publie mardi (17) une ordonnance limitant les contacts et interdisant l’entrée des personnes non-autochtones dans les communautés.

L’ordonnance de la FUNAI a été jugée "confuse et biaisée" [3] par Nara Baré, coordinatrice générale de la Coordination des organisations indigènes de l’Amazonie brésilienne (Coiab), dans un entretien avec Amazônia Real.

Elle a également critiqué le plan de SESAI pour contenir la contagion du nouveau coronavirus dans les communautés autochtones.

« C’est contradictoire. Ce n’est pas un plan clair. C’est comme tant d’autres plans indigènes qui ne correspondent pas à notre réalité ».

Um nouveau vírus et l’inquiétude pour les peuples isolés

Les villages s’isolent des visiteurs extérieurs. C’est une mesure fondamentale et élémentaire face à la pandémie. Cependant, si des autochtones sont contaminé·es, il y a de fortes chances que la contagion dans la communauté soit rapide et accablante pour les groupes à risque.

Douglas Rodrigues, médecin du projet Xingu, a déclaré qu’il était nécessaire d’écouter les solutions proposées par les peuples autochtones. « Il ne sert à rien de prendre une mesure qui fonctionne pour São Paulo et d’essayer de l’appliquer à tous les indigènes », dit-il, en citant comme exemple l’orientation de l’isolement chez soi, qui ne s’applique pas aux groupes ethniques qui vivent collectivement.
Le médecin explique que puisque le virus est nouveau, les autochtones et les non-autochtones auront le même type de réponse immunitaire à la contagion. Au cours des derniers siècles, les maladies transmissibles et virales ont été un fléau responsable d’un ethnocide de plusieurs peuples autochtones, explique le médecin. Il cite la variole, responsable de la mort de 20 000 Pataxó aux XVIe et XVIIe siècles, le même groupe ethnique qui pourrait aujourd’hui être contaminé par le nouveau coronavirus.

Carlos Marés, l’ancien président de la FUNAI, renforce la nécessité de protéger tous les peuples autochtones en ce moment, en particulier les peuples isolés ou semi-isolés. « Sans pandémie, le contact avec les isolés a déjà généré de graves problèmes pour les populations autochtones ».

Marés est préoccupé par le discours de haine du président du Brésil. Pour lui, le gouvernement Bolsonaro entend "ouvrir des espaces" et exposer les terres à une exploitation économique débridée, y compris l’Amazonie. Pour cela, il doit mettre fin aux communautés autochtones. « C’est une horreur, et le simple fait d’y penser vous donne des frissons, mais si l’idée [du gouvernement] est d’exterminer les peuples autochtones, cette épidémie est une aubaine », dit-il.

Et il n’y a pas que les autochtones qui souffrent de la menace du nouveau coronavirus en Amazonie. Les Quilombolas [4] qui vivent près du centre industriel d’Oriximiná, dans le nord du Pará, sont en alerte selon Intercept BR. Deux cas suspects ont été signalés parmi les employés de la Mineração Rio do Norte. Les employés et leurs familles sont isolés chez eux à Porto Trombetas, un village géré par le plus grand producteur de bauxite du Brésil, une filiale de Vale.

Voir en ligne : Reporter Brasil

[1travail analogue à celui d’employée domestique

[2À travers les 34 Districts sanitaires spéciaux (DSEI) le SESAI dessert une population de 760 350 personnes. Le SESAI est responsable de la planification, de la coordination, de la supervision, du suivi et de l’évaluation de la mise en œuvre de la politique nationale de santé autochtone, conformément aux principes et aux lignes directrices du Système Unique de Santé. Le SESAI dépend du Ministère de la santé.], du ministère de la Santé. L’année dernière, le gouvernement Bolsonaro a décrété des coupes dans les budgets du SESAI. Couplé au renvoie des médecins cubains et la suspension du programme Mais Médicos, cela a généré un "désert de médecins" dans les communautés autochtones du pays. Il n’y a pas d’évaluation officielle des victimes de cette coupe budgétaire, mais Reporter Brasil s’est rendu au Xingu et a raconté l’histoire de trois enfants qui sont morts dans le village 11 jours seulement après cette décision en avril de l’année dernière.

Lire Diego Junqueira, Reporter Brasil, Les peuples autochtones du Brésil sont les premiers à souffrir des déserts médicaux

En Mars 2020, un reportage de la BBC News Brasil a montré une hausse de 12% de la mortalité des bébés autochtones en 2019 par rapport à l’année précédente ; date à laquelle les médecins cubains ont quitté le programme Mais Médicos. Parmi les causes de l’augmentation de la mortalité infantile, les autochtones et les experts du secteur citent non seulement la fin de l’accord avec le gouvernement cubain, mais aussi les changements dans la gestion de la santé indigène[[Communiqué de l’APIB contre la municipalisation de la santé indigène

[3La coordinatrice Nara Baré, souligne que l’article premier de l’ordonnance défini le caractère ‘exceptionnel’ de ces mesures tout permettant des mesures dangereuses : l’article troisième restreint le contact avec les agents de la FUNAI et l’entrée de civils dans les terres indigènes. Mais le paragraphe trois du même article stipule que la FUNAI ne régulera pas le l’entrée des agents de santé ni de sécurité. Or, l’article suivant, le quatrième, confirme que toutes les activités de contact avec les peuples isolés sont annulées mais, peuvent être maintenue si nécessaire, notamment pour les forces armées, avec l’accord de la Coordination Régional de la FUNAI.

[4’Communautés marronnes au Brésil. Ces communautés sont présentes dans différentes parties du pays, bien que leur identification (territoires et modes de vie) et reconnaissance soient une lutte politique constante pour leurs descendants. Les représentants des quilombolas au Brésil critiquent la précarité des services de santé et la nécessité pour eux de se déplacer dans les municipalités voisines pour recevoir une assistance. Depuis 2004, le gouvernement fédéral dispose d’un Comité technique sur la santé de la population noire, un groupe qui s’est consolidé dans le ministère de la Santé et a produit en 2009 le document « Politique nationale de santé intégrale de la population noire ». En ce qui concerne les communautés quilombolas, le document souligne la nécessité de reconnaître et de respecter la médecine de chaque village et l’engagement du SUS dans ces espaces.

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