En Amazonie, les mères yanomami supplient pour les corps de leurs bébés

 | Par Eliane Brum

L’indignité avec laquelle les peuples autochtones sont traités dans la pandémie de la Covid-19 a ouvert un nouveau et terrible chapitre de violation des droits des peuples autochtones par l’État brésilien.

Une analyse d’Eliane Brum, originellement publiée le 25 Juin sur El País Brasil, également disponible en espagnol.

Texte traduit par Philippe Aldon pour Autres Brésils
Relecture par Du Duffles

Trois femmes vivent une horreur pour laquelle il faudra inventer un nom. Elle sont Sanöma, groupe d’autochtones Yanomami, et leur village, Auaris, se trouve dans ce que les Blancs appellent Roraima, à la frontière entre le Brésil et le Venezuela. Elles ne comprennent pas l’idée de frontière ; pour elles la terre est une – sans clôtures. Elles ne parlent pas le portugais ; elles parlent leur langue. En mai, ces femmes et leurs bébés, présumés atteints de pneumonie, ont été emmenés à Boa Vista, la capitale de Roraima. Dans les hôpitaux, les enfants auraient été contaminés par la Covid-19. Et là, ils sont morts. Et là leurs petits corps ont disparu, peut-être enterrés dans le cimetière de la ville. Deux des mères ont la Covid-19, entassées dans la Maison d’appui à la santé indigène (CASAI) [1], surpeuplée de malades. Là, minées par le virus, elles supplient pour leurs bébés.

Avec l’aide de différentes personnes, l’une d’entre elles a réussi à m’envoyer un message, enregistré en sanöma. Elle raconte ce qu’elle vit. Et elle dit : « J’ai souffert pour avoir cet enfant. Et je souffre. Mon peuple souffre. Je dois ramener le corps de mon fils au village. Je ne peux pas revenir sans le corps de mon fils. » J’écoute le message avant traduction. Je ne comprends pas les mots. Mais je comprends l’horreur. Le langage universel de celle qui est en train d’être arrachée du monde des humains.

Être arrachée à un village au beau milieu de la forêt amazonienne parce que son fils présente les symptômes d’une pneumonie, maladie transmise par les premiers Blancs qui ont décimé une partie de la population yanomami au siècle dernier constitue une violence. Passer de ce monde à celui d’un hôpital, hôpital surpeuplé en raison de la Covid-19, est une autre violence. Avoir son bébé contaminé par une deuxième maladie, alors qu’il était là pour être guéri de la première, laquelle restait encore une hypothèse, cela constitue encore une violence supplémentaire.
Et en fait, elle perd son enfant. Chacune d’entre elles perd son enfant.

Les mères sanöma ne comprennent pas le portugais. Bien que Roraima soit l’État avec la plus grand part de population autochtone du Brésil et que près de deux cents Yanomami aient déjà été contaminés par le nouveau coronavirus, il n’existe pas de traducteur pour cette population. Personne ne leur explique rien [2]. Les femmes ne comprennent pas ce que les Blancs disent. Et les corps de leurs enfants disparaissent. L’un des dirigeants de la communauté, qui comprend le portugais, explique que les trois bébés ont peut-être été enterrés dans le cimetière. Mais il n’y a pas de certitude. Personne n’apporte de certitude, ni aux mères, ni même aux dirigeants.

Le procureur de la République de Boa Vista, Alisson Marugal, a adressé une lettre au District sanitaire spécifique aux populations autochtones yanomami (DSEI-Y) pour obtenir des informations sur la localisation des corps des bébés. « La situation est très compliquée, en particulier en ce qui concerne la population yanomami. Nous avons eu quatre décès officiels et dans tous les cas, nous avons eu des problèmes. Le premier était le cas de la jeune fille de 15 ans. Nous avons eu des problèmes avec les soins, nous avons souffert d’un manque et d’une inadéquation d’information et nous enquêtons également pour savoir s’il y a eu défaut d’assistance médicale », dit-il.

"Le cas des bébés sanöma commence à peine à être examiné. Nous ne savons pas s’il y a eu un diagnostic de Covid-19 et, en ce cas, quel fut le protocole appliqué et quel est le lieu d’inhumation".

Marugal a pris ses fonctions en plein milieu de la pandémie. Il dit travailler de lundi à lundi pour faire face à une situation faite d’énormes défis. « Je n’exclus pas la possibilité d’intenter une action publique au tribunal civil pour demander des dommages moraux non seulement pour les parents, mais pour toute l’ethnie yanomami », assure-t-il.

Enterrer le corps d’un Yanomami, c’est l’arracher au monde des humains
La quantité de violence contenue dans la série d’actes infligés aux femmes sanöma est énorme, même selon les normes de l’État brésilien, agent historique d’agression des peuples autochtones. En effet, la violence va bien au-delà, car si, pour un homme blanc, la douleur que vivent tant de familles, dans cette pandémie, empêchées de dire au revoir à ceux qu’ils aiment, empêchées de les enterrer correctement, en raison du protocole de biosécurité ; pour une femme yanomami, pour un homme yanomami, enterrer l’un des siens est incompréhensible - et inacceptable.

Les Yanomami ne sont pas enterrés. Jamais, en aucun cas, on n’enterre un corps. Les corps sont incinérés et il y a un long rituel pour que le mort puisse mourir, pour lui-même et pour sa communauté. Les Yanomami ne sont pas des individus, comme le sont les hommes blancs vivant au Brésil, en Espagne ou aux États-Unis. Un Yanomami s’entend comme faisant partie d’une communauté et s’entrelace avec les différentes dimensions des mondes visibles et invisibles dans des relations médiatisées par les chamans. Les rituels de la mort doivent être suivis dans les moindres détails et il faut des mois, voire des années, pour les accomplir. Au début, plusieurs villages se rendent dans la communauté des morts pour participer à la crémation. Les cendres sont ensuite conservées.

Des mois plus tard, une deuxième étape se déroulera, lorsque les participants reviendront pour les célébrations. On se souviendra alors du défunt dans ses actes, dans ses désaccords, dans toutes les phases importantes de sa trajectoire. On se souviendra alors de lui pour qu’il soit oublié, que ses traces soient effacées et que la communauté passe à autre chose. Lors d’un dernier acte, les cendres des défunts sont diluées dans de la bouillie de banane afin que celui qui est parti se perpétue dans le corps de chacun.

Le rituel fait également mourir le mort en tant que mémoire, afin que les vivants puissent vivre. Si le rituel n’est pas accompli, le défunt ne pourra pas être oublié, ni se laisser oublier, ce qui cause un grand tort à ses proches et à toute la communauté. Le rituel de mort des Yanomami est d’une extrême complexité et d’une grande sagesse dans sa symbolique. Le rite est collectif et c’est aussi un moment pour instaurer des relations sociopolitiques et même amoureuses. En fin de compte, il n’y a qu’un seul mort, celui qui est mort - et non des vivants qui suivent les morts parce qu’ils n’ont pas pu faire leur deuil, comme cela arrive si souvent dans le monde des Blancs, qui n’ont plus le temps ni l’espace pour faire la transmutation du manque en absence dont a parlé Carlos Drummond de Andrade.

Photo de 1974 de CLAUDIA ANDUJAR (Reproduction dans El País - voir aussi exposition à la Fondation Quartier pour l’Art Contemporain) : Le ‘reahu’, est un rituel traditionnel Yanomami.

Enterrer le corps d’un mort est une horreur absolue pour le peuple yanomami. C’est l’arracher du monde des humains. « Pour ces mères, savoir que leurs enfants sont enterrés dans le cimetière de la ville équivaut à ce qu’une femme blanche soit obligée de vivre avec l’idée que le corps de son fils décédé soit jeté et exposé en place publique », explique Silvia Guimarães, professeur d’anthropologie à l’Université de Brasilia (UnB), qui mène des recherches auprès du peuple sanöma depuis de nombreuses années. Elle fait partie des 40 chercheurs et supporters du réseau Pro-Yanomami et Ye’kwana, créé pour faire face à l’invisibilité donnée à la souffrance des Yanomami, pendant la pandémie, à partir de la diffusion d’analyses qualifiées.

Sans plan d’urgence, 40 % de la population yanomami peut être contaminée
Le Terre Indigène Yanomami couvre une superficie d’environ 9,6 millions d’hectares dans les États d’Amazonas et de Roraima, à la frontière du Brésil et du Venezuela. Plus de 26 000 autochtones se répartissent dans plus de 300 villages. Selon les données de 2018 de l’Institut socio-environnemental, le sous-groupe Sanöma est composé de 3 164 personnes. Certains groupes vivent dans un isolement volontaire, ce qui signifie qu’ils préfèrent ne pas vivre avec des Blancs. Depuis leurs premiers contacts avec les Blancs en 1910, les Yanomami ont été décimés par des maladies, qu’ils appellent shawara, mais aussi par les balles des chercheurs d’or qui envahissent leurs territoires.

Pour en savoir plus et participer, consultez le site https://MinersOutCovidOut.org

David Kopenawa [3], le grand intellectuel et leader des Yanomami, a mondialement dénoncé le génocide dont son peuple est menacé. Il appelle les Blancs « le peuple de la marchandise » [4]. Son fils, Dario Kopenawa, de l’association Hutukara Yanomami, mène la campagne « Dehors orpailleurs ! Dehors Covid ! » [5]. En pleine pandémie, il y a plus de 20 000 orpailleurs sur la Terre Yanomami, considérée comme la plus vulnérable au nouveau coronavirus en Amazonie. Une enquête menée par l’Université fédérale du Minas Gerais, l’Institut socio-environnemental et la Fondation Oswaldo Cruz a montré que s’il n’y avait pas de plan d’urgence mis en place contre la transmission parmi les Yanomami, 40% de la population vivant dans les villages proches des secteurs d’orpaillage pourrait être contaminée.

Selon le dernier bulletin du réseau Pro-Yanomami et Ye’kwana, daté du 21 juin, on dénombre 168 personnes contaminées et cinq morts. En ville, la Maison d’appui à la santé indigène (Casai), où les Yanomami sont amenés, est devenue l’un des principaux foyers de contamination. Selon le réseau de chercheurs, plus de 80 autochtones y ont déjà été infectés, soit 48 % des cas de covid-19 chez les Yanomami et les Ye’kwana. Il y a des cas de patients yanomami à la Casai, guéris d’autres maladies, qui, attendant depuis plus de deux mois leur retour en Terre Indigène, ont fini par y être infectés par le covid-19.

Depuis que le premier adolescent yanomami, âgé de 15 ans, est mort de la Covid-19 le 9 avril, le désespoir s’est multiplié. Victimes de massacres en tous genres perpétrés par des Blancs, il semblait impossible qu’il existât encore une forme de violence toujours inconnue. Et pourtant, il en existe encore et toujours. Les Yanomami ont commencé à voir les corps de leurs défunts disparaître, suivis de vagues explications sur les enterrements par des autorités qui peinent elles-mêmes à comprendre. « C’est un énorme mépris pour notre culture. Les corps sont enterrés sans que personne n’explique quoi que ce soit, sans que les familles ne soient consultées, sans demander la permission aux mères. Elles ne savent pas où leurs enfants sont enterrés, et moi, qui suis un représentant, je n’ai aucune idée de l’endroit où ils sont enterrés », dit Dario Kopenawa. « Nous voulons savoir où ils sont et quand nous pourrons déterrer les corps pour les emmener au village, où ils sont nés et ont grandi, où vivent leurs parents, leurs oncles, leurs cousins, où l’âme des enfants peut être heureuse. Nous comprenons la nécessité des protocoles [de biosécurité], mais nous devons disposer d’informations et comprendre ce qui va se passer. Nous devons savoir quand les corps seront rendus. Nous voulons savoir combien de temps le virus va survivre dans l’organisme. Si les infectiologues nous l’expliquent, nous le comprendrons et nous pourrons le respecter. Et nous pourrons transmettre ces informations à la communauté ».

Le protocole de biosécurité, selon le réseau Pro-Yanomami et Ye’kwana, déterminerait trois ans pour l’exhumation du corps, mais jusqu’à présent, il n’y a même pas de preuve que les enfants aient eu la maladie. « Pourquoi trois ans ? Pourquoi pas plus ? Pourquoi pas moins ? Qui va l’expliquer aux femmes yanomami », demande Silvia Guimarães, dans une interview avec EL PAÍS [6].

Braulina Baniwa est une des femmes autochtones qui, bien qu’appartenant à un autre groupe ethnique, a sympathisé avec les mères sanöma : « Ces femmes subissent une violence sans commune mesure. C’est une partie de chacune d’elles qui va rester en dehors du territoire », dit-elle. « En plus de tout ce qu’elles vivent, elles ne parlent pas le portugais et il n’y a aucune sensibilité pour les comprendre ». Anthropologue, elle fait partie du Laboratoire Matula, créé à partir du groupe de recherche « Sociabilités, différences et inégalités » du CNPq (Conseil national de développement scientifique et technologique).

Dans une lettre publique, le laboratoire Matula a déclaré : « La douleur de la femme autochtone ressort ici, avec le cas des femmes sanöma dans cette pandémie, qui laisse le corps de leurs enfants sans possibilité de négocier les modalités des cérémonies de fin de cette vie, qui viole leurs droits en tant que peuple ». Cette scène se répète en divers endroits au Brésil, mais quel est le poids de cette douleur pour une femme autochtone, qui ne domine pas le portugais, qui se retrouve loin de son entourage et qui attend de savoir si elle est contaminée ? Quelle possibilité a-t-elle de se faire entendre, de faire partager son expérience de la mort et de prendre une décision ? Nous sommes d’accord pour dire que les formes de contagion sont multiples et très risquées, mais il reste des questions à poser : est-il possible d’être transparent, d’être ouvert au dialogue, de partager les connaissances et les décisions ? Quels critères éthiques vivrons-nous dans cette pandémie ? Cette pandémie exacerbe les inégalités sociales et fait exploser ce qui avait été banalisé. Il y a omission des infrastructures des services publics pour cette partie de la population, les risques de décès des enfants et de leurs mères indigènes s’aggravent. La paralysie de l’action est forte. Les femmes sanöma sont la force de cette femme autochtone, du territoire, de la forêt, des champs, de la nourriture, des rivières. Ces femmes parviennent à prendre soin de la vie et méritent le respect, l’attention et l’admiration de l’État".

Femme sanöma se préparant à aller aux champs, dans la région de la rivière Auaris. Sílvia Guimarães / Archive Personnelle

Les dirigeants yanomami réclament un protocole indigène pour leurs défunts, décédés de la covid-19. « Nous voulons que les corps soient aseptisés ou, si ce n’est pas possible, incinérés. Ensuite, nous pourrons apporter les cendres aux villages », dit Dario Kopenawa. Il n’y a pas de crématorium à Boa Vista. Et il ne semble pas non plus y avoir de volonté de comprendre le drame des autochtones dans une société où le racisme règne à l’encontre des populations autochtones - 896 917 personnes, soit l’équivalent de 0,47% de la population totale du Brésil, selon le recensement 2010 de l’IBGE. La richesse culturelle qu’ils représentent est exprimée par 256 peuples parlant plus de 150 langues différentes. Décimés il y a cinq siècles, par des virus et des balles, ils ont résisté jusqu’à aujourd’hui. Puis la covid-19 vint. Le gouvernement Bolsonaro, dont l’un des principaux projets est d’ouvrir les Terres Indigènes à l’exploitation privée, ne fait rien pour empêcher la maladie qui se propage déjà dans la forêt amazonienne, produisant un nouveau massacre.
Selon Dario Kopenawa, les Yanomami ont été contaminés par la Covid-19 à travers les orpailleurs. À Boa Vista, les orpailleurs ne font pas que circuler et investir le secteur public, par plusieurs portes ; ils sont aussi devenus monument en place publique. Cette réalité quotidienne exprime la tension entre les peuples originels et les Blancs qui sont arrivés, portés d’abord, par les projets de l’État, puis par leurs propres pieds. « Avant la pandémie, nous avions déjà la maladie des mines, nos rivières étaient contaminées par le mercure, notre peuple mourait de tuberculose et de pneumonie. Maintenant, ils nous ont aussi apporté la covid-19 », dit-il. Avec les orpailleurs, le paludisme se propage également et fait des victimes parmi les populations autochtones de tout le territoire. « Et à la suite à tout cela, ils nous enterrent », dit Dario Kopenawa.

"Il n’y a jamais eu de Yanomami enterré avant. Jamais. Oui, je pense que c’est de la violence. Mais je pense aussi que ne pas nous consulter ou nous demander notre permission est aussi un crime".

Apprenant le sujet du reportage, le coordinateur intérimaire du District sanitaire spécial indigène Yanomami, Antonio Pereira, a déclaré par téléphone à EL PAÍS qu’il ne pouvait pas répondre aux questions parce qu’il était en réunion. Il s’est engagé à reprendre contact à la fin de ses obligations. Devant l’insistance à prendre rendez-vous, il a passé le téléphone à un conseiller nous assurant qu’ils appelleraient. Jusqu’à la publication de ce reportage, il n’a pas été possible de rétablir le contact avec le chef de la DEES Yanomami.

Le bébé qui est né, est mort et a disparu

Il y a aussi une quatrième femme yanomami, souffrant du coronavirus, qui a été emmenée à l’hôpital pour accoucher et qui n’a jamais revu le corps de son bébé. Le nouveau-né, selon le procureur Alisson Marugal, serait mort de complications non liées à la Covid-19, mais un agent de l’hôpital aurait indûment indiqué une suspicion de coronavirus dans la documentation. Selon les informations obtenues par EL PAÍS, la famille appartient à un autre groupe yanomami, qui vit dans la région dite de la Mission Catrimani, dans le village de Nara Uhi. Né prématurément à sept mois, le garçon est né et décédé le 28 avril. Il a également disparu.

Le récit du père de ce bébé au réseau Pro-Yanomami et Ye’kwana montre comment le virus a commencé à décimer les Yanomami - et aussi comment l’État est devenu un auteur de violence en produisant de nouvelles souffrances. Cet autochtone yanomami est connu chez les Blancs sous le nom de Remo.

"C’est ainsi que cela s’est passé. Tout d’abord, le chaman André a présenté les symptômes de la Covid. Plus âgé, il a été le premier à tomber malade. Michael a fait du chamanisme pour guérir son père et il est aussi tombé malade. Un jour après avoir commencé à se sentir mal, Michael s’est rendu à pied au poste de santé de la Mission Catrimani. La troisième personne à tomber malade dans notre communauté fut ma femme, Zita Rosinete, qui était enceinte. Elle avait de la fièvre, toussait et souffrait de diarrhée, de maux de tête, de douleurs à la poitrine et de fortes douleurs au ventre. Les chamans n’ont pas fait de travail pour elle parce qu’ils avaient peur de tomber malade, cette maladie étant très virulente.

Le jour suivant la fièvre de Zita Rosinete, nous avons marché jusqu’au poste de la mission. J’étais très inquiet. Rosinete avait perdu connaissance à trois reprises. Elle était très faible et très fiévreuse. Le 27 avril, nous avons été transférés par avion de la Mission Catrimani à la maternité de Boa Vista. Quand nous sommes arrivés à l’hôpital, elle s’est encore évanouie et je l’ai soutenue... Alors peut-être avais-je la Covid en moi. Le test effectué dans mon nez et ma bouche s’est révélé négatif. [Plus tard, Remo a été contaminé au Centre de santé indigène et a été testé positif à la Covid-19].

Ma femme avait du mal à respirer, elle était très faible et a failli mourir ! Alors j’ai demandé au médecin : « Est-ce qu’elle va mourir ? » "Non. Il lui reste encore un peu de force en elle," a-t-il répondu. À la maternité, ils nous ont fait dormir à l’écart des autres personnes.

Mon fils est mort le 28 avril. Le jour même de sa naissance, il est mort. Il est né le matin et il est mort l’après-midi. Zita Rosinete était très faible, mais encore suffisamment forte pour ne pas mourir. Elle ne voulait pas. Si elle avait pensé à mourir, elle serait morte.
Je n’ai pas vu mon fils. Zita Rosinete a donné naissance au bébé puis les médecins l’ont emmenée disant : « Emmenez-la à l’hôpital, en soins intensifs ». Après quoi, il est mort. J’étais très malheureux. Je suis toujours malheureux. Le médecin n’a pas expliqué pourquoi il est mort. Il m’a juste demandé : « Hé, tu es papa ? Oui, je suis papa ». « Désolé, ton fils est mort. Il avait du mal à respirer et il est mort ».

Il est mort, je pense, à 14 heures, mais je ne sais pas... C’est dans le document. J’ai demandé à l’infirmier : « Je veux voir mon fils ». Mais il m’a dit : « Attendez, seulement après. Les médecins sont toujours en train de l’examiner ». Alors j’ai attendu, attendu, attendu et puis la nouvelle est arrivée : "Votre fils est mort dans la journée. Le corps, je pense, est toujours là, dans l’Unité de Soins Intensifs, mais je ne sais pas où exactement. À la Casai [Maison d’appui à la santé indigène], ils n’ont pas non plus dit où se trouvait le corps de mon fils. Ils ne donnent pas d’informations sur l’endroit où se trouve le corps. J’ai un papier qui parle de mon fils [déclaration de naissance en vie] et ici, à Casai, l’infirmière m’a demandé : "Où est votre fils ? J’ai dit : « Il est mort ! » "Où est le document qui dit qu’il est mort à la maternité le 28 ?" « Je ne sais pas ! Les médecins ne me l’ont pas donné ».

Remo et Rosinete n’ont réussi à rentrer à leur village que le 19 juin. Sans le corps de leur enfant. C’est ainsi qu’une nouvelle déchirure de violence s’est ouverte dans le peuple yanomami. Le bureau du procureur fédéral enquête sur cette affaire ainsi que sur celle d’autres décès d’adultes dont les corps sont réclamés par les Yanomami.

"Voler les morts des autres est le stade suprême de la barbarie."

L’anthropologue français Bruce Albert compare "l’enterrement secret et obligatoire ("biosécurité" !)" des victimes yanomami de la Covid-19″ à la « disparition » des corps des victimes des tortionnaires de la dictature militaire (1964-1985). « Voler les morts des autres et nier leur deuil a toujours été le stade suprême de la barbarie, dans le mépris et la négation de l’Autre (ethnique et/ou politique) », dit-il dans une interview à EL PAÍS. Albert a écrit, avec Davi Kopenawa, un livre qui fait date dans l’histoire de l’anthropologie : La chute du ciel [7]

En 1993, l’épisode connu sous le nom de « Massacre de Haximu », dans lequel 16 autochtones ont été assassinés par des orpailleurs, montre l’importance non négociable que le peuple yanomami accorde à ses rituels funéraires.

"Même avec la terreur d’être chassés par les orpailleurs, ils n’ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour récupérer leurs morts, les pleurer et les brûler correctement sur leur chemin de fuite", se souvient Albert. « Pour les Yanomami, plutôt mourir que de laisser ses morts sans sépulture. »

Dans les guerres anciennes, les Yanomami accordaient toujours une trêve pour que les femmes de leurs ennemis puissent récupérer leurs morts dans la forêt et les pleurer correctement. Faire « disparaître » les ennemis morts, selon l’anthropologue, était considéré comme « un déshonneur et une manifestation d’hostilité littéralement inhumaine : digne des animaux féroces ou des mauvais esprits de la forêt ».
À la fin de l’interview, Bruce Albert dit encore : « J’espère qu’il sera utile à vos lecteurs de comprendre : il n’y a pas de pire affront et de plus grande souffrance pour les Yanomami que de faire » disparaître « leurs morts ».

Le cas des bébés sanöma exprime l’ouverture d’un nouveau chapitre de la violence d’État contre les peuples autochtones. L’irrespect et l’indignité avec lesquels les autorités publiques traitent la mort sont identiques à ceux de la vie. Il ne suffit pas de tuer par contamination virale, il faut aussi torturer les femmes et les hommes. Ce chapitre ne fait que commencer, mais les victimes lui ont déjà donné un titre : le génocide.

— 

Eliane Brum est écrivain, journaliste et documentariste. Autrice de Brasil, Construtor de Ruínas : um olhar sobre o país, de Lula a Bolsonaro (Arquipélago) et des livres de non-fiction Coluna Prestes - o Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, A Menina Quebrada, Meus Desacontecimentos, et des romans Uma Duas. Page web : desacontecimentos.com. E-mail : elianebrum.coluna@gmail.com. Twitter : @brumelianebrum / Facebook : @brumelianebrum.

Voir en ligne : Mães Yanomami imploram pelos corpos de seus bebês

Photo de couverture : Enfants du peuple Sanöma, qui vit en Terre Indigène Yanomami, à la frontière du Brésil avec le Venezuela. Crédits : Sílvia Guimarães / Archives personnelles

[1À travers les 34 Districts sanitaires spéciaux (DSEI) le SESAI dessert une population de 760 350 personnes dans tout le Brésil. En Amazonie légale, ce sont 25 DSEI qui desservent une population de 433 363 personnes. Le SESAI est responsable de la planification, de la coordination, de la supervision, du suivi et de l’évaluation de la mise en œuvre de la politique nationale de santé autochtone, conformément aux principes et aux lignes directrices du Système Unique de Santé. Le SESAI dépend du ministère de la Santé. L’année dernière, le gouvernement Bolsonaro a décrété des coupes dans les budgets du SESAI. Couplé au renvoie des médecins cubains et la suspension du programme Mais Médicos, cela a généré un « désert de médecins » dans les communautés autochtones du pays. Il n’y a pas d’évaluation officielle des victimes de cette coupe budgétaire, mais Reporter Brasil s’est rendu au Xingu et a raconté l’histoire de trois enfants qui sont morts dans le village 11 jours seulement après cette décision en avril de l’année dernière.

[2À ce sujet, lire l’article de Amazonia Réal. La Foirn, avec l’appui de personnels de santé et d’interprètes organise la prévention contre la Covid-19 via la radio, en Amazonie. 750 communautés de 23 groupes autochtones réparties le long du Rio Negro. Covid-19 au Brésil : en Amazonie, la prévention par la radio

[3Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du Ciel. Paroles d’un Chaman Yanomami. Terre Humaine, Plon, 2010. 820 pp.

[4À ce sujet lire aussi l’interview dans Le Monde 3 février 2020, de Nicolas Bourcier, Davi Kopenawa, chaman et chef indigène : « Les Blancs détruisent l’Amazonie parce qu’ils ne savent pas rêver »

[5Co-signée par Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB), Coordination des organisations autochtones de l’Amazonie brésilienne (COIAB), Institut socio-environnemental (ISA), Survival International, Greenpeace Brasil, Conectas Droits Humains, Amnesty International, Réseau de coopération amazonienne (RCA), Institut Igarapé, Rainforest Foundation US, Rainforest Foundation Norvège, Amazon Watch et Autres Brésils.

[6Note d’Eliane Brum : Le meilleur antidote à la violence est la connaissance qui permet de comprendre une autre façon de vivre. Pour mieux comprendre le désespoir des mères des bébés Sanöma tués à Boa Vista, dans l’État de Roraima, dans le contexte de la pandémie de covid-19, El País a publié des extraits d’un article de l’anthropologue Silvia Guimarães, professeur à l’Université de Brasilia (UnB), intitulé Le drame rituel de la mort pour les Sanöma. A lire dans El País

[7Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du Ciel. Paroles d’un Chaman Yanomami. Terre Humaine, Plon, 2010. 820 pp.

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