Le combat des brésiliennes pour la dépénalisation de l’avortement

, par Autres Brésils

Article réalisé en collaboration avec SOS Corpo :
Institut féministe pour la démocratie (Recife, Brésil)

Introduction et traduction pour Autres Brésils : Bia Rodovalho
Relecture : Adèle Goliot

Mouvement « Ni emprisonnée, ni morte ».

De nombreuses femmes brésiliennes se sont mobilisées cette semaine, dans les rues et sur internet, en faveur de la dépénalisation de l’IVG. Suite à un instrument judiciaire capable de mettre en question un aspect du code pénal (une « Arguição de Descumprimento de Preceito Fundamental » – l’ADPF 442) lancé en mars 2017 par le Parti Socialisme et Liberté (PSOL) et l’Anis (Institut de Bioéthique), une audience publique a débuté le 3 août 2018 et se poursuivra ce lundi 6 août. Son but est de faire reconnaître par la Cour suprême fédérale que la criminalisation de l’avortement prévue par le code pénal est incompatible avec la constitution brésilienne de 1988 puisqu’elle nie aux femmes le droit, entre autres, à la santé, à la liberté, à la dignité et au planning familial. De plus, il s’agit de démontrer qu’elle va à l’encontre de conventions internationales pour les droits humains dont le Brésil est signataire. Cette manœuvre légale constitue une alternative à la force politique de groupes conservateurs et/ou néo-pentecôtistes qui se sont emparés du pouvoir législatif. Ces derniers prétendent que l’avortement est une question religieuse (au sein d’un État dit laïc) et tentent de maintenir le contrôle des corps des femmes au moyen d’un appareil étatique misogyne, en proposant par exemple, des projets de loi d’interdiction totale de l’avortement.

Au Brésil, l’avortement n’est autorisé pour le moment qu’en cas de viol, de danger pour la mère ou d’anencéphalie. Mais, même dans ces trois cas, les femmes subissent une série de violences sexistes symboliques et concrètes : de la stigmatisation à une possible absence de prise en charge médicale. Très peu d’hôpitaux publics offrent l’accès à l’IVG légal : 68 dans tout le pays selon l’Étude National sur l’Avortement (Pesquisa Nacional do Aborto, entammée en 2010 et publiée en 2016 [1] par l’Anis). Parmi ces 68, à l’époque, seulement 37 offraient de facto la procédure. L’étude recense aussi qu’entre 2013 et 2015, 5075 femmes ont officiellement cherché l’avortement légal dans le système de santé publique, mais que seulement 2442 ont réussi à avoir accès à la procédure. Dans le cas de viol, par exemple, la plupart des médecins refuse de réaliser l’IVG. Une étude publiée en 2014 par l’IPEA [2] (Institut de recherche d’économique apliquée, institution de l’état brésilien) montre que seulement 19,3% des femmes adultes enceintes suites à un viol ont réalisé un avortement légal.

Lors de l’audience publique, parmi les 45 institutions qui se présentent devant la Ministre Rosa Weber, plusieurs représentant.e.s de la société civile, des chercheur.euse.s et scientifiques d’institutions publiques et privées ainsi que des membres de mouvements sociaux, des brésilien.ne.s et étranger.e.s, sont écouté.e.s par la Cour Suprême fédérale. Des représentants conservateurs et/ou religieux (mais aussi « Catholics for Choice ») se manifestent également.

L’Étude National sur l’Avortement réalisé par l’Anis démontre qu’une femme sur cinq ayant entre 18 et 40 ans a déjà réalisé un avortement clandestin. Cela représente au moins 500 000 femmes par an et un avortement clandestin par minute [3] . Presque la moitié de ces femmes a été hospitalisée suite à des complications. Les femmes vulnérables – pauvres, noires ou autochtones, défavorisées – constituent la majorité des victimes.

« Ni emprisonnées, ni mortes », dit le slogan de la mobilisation nationale. L’événement principal du mouvement a eu lieu entre le 3 et le 6 août : il s’agit du Festival pour la vie des femmes (Festival Pela Vida das Mulheres). Ces trois jours de marches, de veilles, de débats, d’ateliers, de rencontres mais aussi d’activités culturelles sont organisés dans plusieurs villes, notamment la capitale Brasília. Le combat des femmes brésiliennes gagne de la force, de la visibilité et un certain soutien grâce à la mobilisation des Argentines. Dans le pays voisin, la légalisation de l’IVG, qui vient d’être approuvée par les députés en juin sous la pression de millions de femmes réunies, sera soumise au vote du Sénat le 8 août. La lutte pour l’IVG légal, sûre et gratuit en Amérique Latine avance et rassemble les femmes du continent : actuellement, l’avortement n’est autorisé qu’à Cuba (depuis 1965), en Guyana (depuis 2006) et en Uruguay (depuis 2012), ainsi que dans la capitale mexicaine (depuis 2007).

Ci-dessous, Autres Brésils traduit en français l’appel du « Front national contre la criminalisation des femmes et pour la légalisation de l’IVG [4] » :

Appel à l’action collective pour la vie des femmes : dépénaliser l’avortement au Brésil

Crédit photo : Mídia Ninja

Dans le contexte dramatique de régression des lois et des politiques publiques faisant respecter les droits humains, le Brésil traverse une période complexe de débat sur les droits sexuels et reproductifs, en particulier sur le droit à l’avortement. Deux événements importants en sont à l’origine : les élections présidentielles et fédérales d’octobre et les auditions publiques organisées par la Court Suprême début août pour discuter de l’ADPF 442, qui exige la dépénalisation de l’avortement au cours des 12 premières semaines de gestation. Un autre facteur contribuant à ce débat est la situation en Argentine, où la loi légalisant l’avortement a été approuvée en juin à la Chambre des députés et sera soumise au vote du Sénat le 8 août, et qui risque d’avoir de grandes répercussions à travers le continent latino-américain.

Tout cela amplifie et intensifie le débat public et nous positionne face à l’augmentation d’attaques conservatrices à travers les réseaux sociaux et divers moyens de communication, notamment les radios et les chaînes de télévision religieuses. Les attaques conservatrices ont également un écho dans les institutions du système politique (exécutif, parlementaire et judiciaire) au niveau municipal, étatique et fédéral.

C’est une situation particulièrement exigeante, avec une perspective d’aggravation des tensions qui se prolongeront jusqu’en 2019, année où les vainqueurs des élections d’octobre s’installeront dans les législatures fédérales des différents états. Face au contexte réactionnaire, la composition des groupes politiques élus peut être encore plus conservatrice que celle que nous avons actuellement.

Notre évaluation montre que les organisations de femmes et les organisations de défense des droits humains devront s’articuler et travailler en synergie afin de renforcer une stratégie convergente contre les différentes attaques conservatrices. Cette collaboration permettra l’adhésion et la sympathie de la société en général et en particulier des femmes de différents groupes sociaux et de leurs allié.e.s (professionnels de santé et entités représentatives, opérateurs juridiques et organisations représentatives, syndicats, partis et organisations politiques).

Plus que jamais, nous devons conjuguer nos efforts en faveur de la liberté, de la vie, de la dignité et de l’autonomie des femmes dans un vaste calendrier [5] de mobilisations à travers le pays.

Nous devons nous articuler et contribuer aux mobilisations de 2018 en développant le Front dans nos territoires d’action et de lutte ; en discutant de notre stratégie dans cette période cruciale jusqu’au 28 septembre (avec des débats, des réunions et la participation au Festival Pour la Vie des Femmes dans différentes villes), ainsi que dans le cadre des élections d’octobre.

Aucune femme ne doit mourir, être arrêtée, punie, maltraitée ou humiliée pour avoir avorté !  

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