Le chemin de Bolsonaro vers le pouvoir a suivi une « logique de guerre »

, par Thiago Domenici

Par : Thiago DOMENICI, pour Agencia Pública
Traduction : Adrien LECOMPÈRE pour Autres Brésils
Relecture : Du DUFFLES

Interview

Le chemin de Bolsonaro vers le pouvoir a suivi une « logique de guerre » selon un anthropologue qui étudie les militaires

Après cent jours de gouvernement [Bolsonaro], Piero Leirner affirme que, depuis la campagne présidentielle, nous vivons une sorte de « guerre hybride ». Il explique les motifs qui ont incité les militaires à se lancer dans un nouveau cycle de participation politique.


Crédit : Wilson Dias/ABr

Les militaires sont revenus au pouvoir avec l’élection de Jair Bolsonaro et, après cent jours de gouvernement, le dernier sondage de Datafolha [1] révèle qu’ils ont l’approbation d’ une partie significative de la population : 60% des personnes interrogées considèrent que la surreprésentation des militaires dans l’actuel gouvernement est plus positive que négative tandis que le président lui-même a recueilli la pire évaluation d’un mandataire depuis la re-démocratisation [2] .

Afin de décrypter la montée des militaires au pouvoir, Pública a interviewé un spécialiste de la stratégie militaire et un des pionniers de l’« anthropologie des militaires », le professeur de l’Université Fédérale de São Carlos (UFSCAR), Piero Leirner [3] .

« Comprenez que son personnage [Bolsonaro] évite aux militaires d’apparaître comme les agents réels de tout le chemin tracé jusqu’ici, qui, à mon sens, a suivi une logique de guerre », dit-il. « Il est plus utile en étant celui sur lequel peuvent rejaillir les erreurs comme les succès », ajoute le spécialiste.

Au cours de la conversation, Leirner explique comment la Commission de la Vérité et la Loi d’Amnistie ont façonné le scénario d’accession des militaires au pouvoir et il parle de l’agencement silencieux qu’ils ont effectué durant la post-dictature. L’amnistie a « réinitialisé » la partie mais la Commission de la Vérité l’a « dé-purifiée », ce qui a ouvert la porte à un nouveau cycle de participation politique des militaires. « C’est à ce moment-là que les groupes [Représentants de militaires] se sont décidés à agir [en politique] » explique-t-il.

Dans l’entretien, l’anthropologue, auteur et co-auteur de travaux tel que Antropologia dos militares e Meia-volta volver (Anthropologie des militaires et Demi-tour, marche), aborde des sujets comme les réseaux sociaux, ou ce qu’il appelle la « guerre hybride », « dans laquelle tout le monde perd le nord et la notion du réel ». Il parle également de la posture de Mourão [4] « il s’est investi dans ce binôme [avec Bolsonaro], qui est à la fois le noyau d’information et de désinformation opérant directement au cœur de l’État », et enfin de la posture de la Justice Militaire dans l’assassinat du musicien Evaldo dos Santos Rosa, 51 ans, dont la voiture a été ciblée de plus de 80 balles de fusils tirées par des militaires dimanche dernier [7 avril]. « C’était une action militaire dans une action de police. Tirer 80 balles sur un "suspect" de vol [à main armée], on a vraiment l’impression d’être en Irak, vous ne trouvez pas ? »

En général, l’Armée a bonne réputation dans les sondages d’opinion malgré des années de dictature militaire au Brésil. Dans une interview, vous soutenez que les Forces Armées éprouvent un certain ressentiment du fait que les civils "ne s’intéressent pas à eux" et partant qu’ils [les militaires] se renferment davantage. Aujourd’hui, ils s’ouvrent de nouveau, occupent des postes ministériels et sont considérés comme des garants de la stabilité du gouvernement. Quelle est votre perception de ce scénario ? Pourquoi, selon vous, les militaires sont-ils de retour au pouvoir ?

Afin de mieux comprendre comment ces questions sont liées, nous devons initialement partir d’une distinction. D’une part, nous avons une évaluation de l’opinion publique sur l’institution militaire et sur son rôle jusqu’à une période récente. Il est clair que, pour l’Armée, après trois décennies oblitérée par sa propre logique intramuros, sauf quand elle faisait des campagnes de visibilité avec plusieurs actions d’assistance sociale – qui sans aucun doute peuvent être comptabilisées dans une stratégie plus ample d’actions "psychosociales" –, ceci entraine un solde positif. Totalement différent de quand on s’expose dans une vitrine, comme c’est le cas de la majorité du monde politique. D’autre part, il est spécialement paradoxal que ce “retrait” de l’armée vers la caserne ait provoqué une chute du prestige social des militaires, qui sont restés fort à l’écart de l’establishment. Quand auriez-vous dit, quelques années auparavant, que les militaires seraient considérés comme « élite » ? Le tableau est très différent du cas nord-américain, par exemple, où s’est forgée une élite dans un complexe financier, industriel et militaire. Comment en est-on arrivé là en peu de temps, depuis 2010 ou 2011 ? Le point de départ est assez inédit, un ensemble d’actions de quelques militaires tentant de galvaniser différents agents autour d’un projet visant à établir une nouvelle élite au pouvoir. A mon sens, c’est parti d’officiers supérieurs, des réservistes, puis des militaires en service actif, et ensuite ceux-ci se sont répandus dans un réseau dans lequel l’un entraîne l’autre. Étant donné qu’ils sont maintenant identifiés comme membres de l’élite, ils courent le risque d’inverser le mouvement, ce qui affecterait négativement l’institution.

Estimez-vous qu’une partie ambigüe se joue entre l’Armée et Bolsonaro ? Jusqu’à quel point cette relation est-elle viable ? Et pourquoi Bolsonaro a-t-il été « élu » par les militaires au sein de la chaîne de commandement de l’Armée ?

Où se situe, selon moi, l’ambigüité ? Il s’agit du fait qu’à un moment donné, fin 2014, le commandement des Forces Armées a ouvert l’accès des casernes à Bolsonaro. On lui a permis de participer aux cérémonies de remise de diplômes [les écoles militaires], par exemple, et d’avoir accès aux sous-officiers, des aspirants et des sergents. Il a littéralement fait campagne, tout est enregistré sur YouTube. Et que doit-on retenir alors ? Il a établi une autorité charismatique sur les échelons inférieurs de l’Armée, tout en étant soutenu avec prudence et tolérance par le haut commandement. Il s’est formé une relation de type « syndical », incluant la Police Militaire [5] , car entretenu par la hiérarchie. Pourquoi Bolsonaro ? Parce qu’il possède un charisme, un charisme mnémonique, qui s’impose par des éléments très répétitifs. De plus, très tôt il s’est attaché à des groupes de pression de militaires de réserve, qui agissaient comme des cellules d’extrême-droite, en leur donnant une voix au Congrès. Ces groupes ont constitué une partie importante de l’articulation de cette nouvelle « élite du pouvoir » que j’ai mentionné plus haut. Dans cette perspective, ce qui paraît être contradictoire sert en fait de trame synthétique. Et manifestement cela est source de problèmes, car une architecture a été créée dans laquelle la base est connectée au président au travers d’une autorité charismatique pendant qu’il s’adresse à l’élite au travers d’une autorité bureaucratique. Dans ce contexte, on voit des personnes qui entrent dans le jeu au moyen de relations personnelles. Cette situation est délicate et sincèrement je ne sais pas comment les dirigeants de l’Armée vont faire pour séparer les troupes de la politique.

Que des militaires sortent de la caserne pour prendre des responsabilités politiques représente-t-il un danger pour la démocratie ? Vous avez déclaré auparavant qu’« il est temps de réfléchir au danger de mêler l’armée à la politique ».

Pas nécessairement. Je n’ai rien contre les retraités qui veulent rester actifs. C’est mieux que de passer l’après-midi au Club militaire à s’inventer des ennemis. Le danger aujourd’hui est tout autre : avoir laissé la politique faire irruption dans la caserne. Cela ressort de la responsabilité des commandants depuis 2014, au moins, ainsi que de Dilma et Temer [6], qui n’ont rien fait. Dire cela ne me pose aucun problème : Dilma aurait dû tirer la sonnette d’alarme et convoquer le Conseil de Sécurité Nationale afin d’enjoindre les militaires à prendre des dispositions quant aux écoutes téléphoniques divulguées. Ils auraient effectivement pu s’y refuser, et elle [Dilma] aurait été contrainte à en révoquer quelques-uns. Et s’il y avait une crise, on aurait dû, à tout le moins, en être informé et non blindés de tous les côtés. Depuis cet épisode, personne ne pourrait prétendre que ‘les institutions fonctionnent normalement’, quand ce n’était pas le cas et que ce ne l’est toujours pas. Ainsi, la démocratie a été mise en péril à cause d’un excès de passivité et maintenant quand on en parle on passe pour un fou.

Et Etchegoyen, qui bien qu’il n’ait pas appartenu au gouvernement, a été une personnalité centrale du gouvernement Temer, à la tête du Cabinet de Sécurité Institutionnelle, partisan de l’idée d’une intervention militaire à Rio de Janeiro ? Comment se fait-il que Etchegoyen ne soit pas ministre de Bolsonaro ?

Il fut certainement, bon gré mal gré, une pièce-clé pour que nous en soyons arrivés là. En tant que chef du Cabinet de Sécurité Institutionnelle (GSI), il était responsable de la sécurité du gouvernement lorsque Temer a fait l’objet d’écoutes téléphoniques par Joesley Batista [7]. Ne méritait-il pas d’être révoqué ? Au contraire, que s’est-il passé ? Temer a été mis en difficulté, le Congrès est resté paralysé et en février 2018, avec l’intervention de Rio, la situation a vraiment empiré. Après cela, il n’y a plus eu de politique de gouvernement ni de Congrès. Seulement du Judiciaire et de l’Armée, avec leurs twittes. En même temps, se sont posées les bases d’une concentration de pouvoir entre les mains du GSI pendant la gestion d’Etchegoyen, qui est ainsi passé pour l’homme fort, non seulement du gouvernement précédent mais aussi en ménageant une voie pour Heleno [8] ou tout autre personne qui se porterait candidate à sa succession au GSI. Imaginez ce que c’est d’avoir sur votre table, l’année de l’élection, le contrôle de toutes les machines de production d’information dans les « n » secteurs de l’État. A cela, s’ajoute l’alliance qui a supervisé la chute de Dilma neutralisée d’un côté, par la passivité du gouvernement, et de l’autre, par le fait que ce qui restait était la cible de l’opération Lava Jato [9]. Il ne restait plus que les supposés outsiders. A partir de là, le chemin a été aisé : avec les agents du centre-droite paralysés et la menace du PT qui planait encore, c’était pratiquement le tapis rouge déroulé pour Bolsonaro. Ainsi s’est construit le fantasme qu’il allait tout résoudre en un tour de main. De mon point de vue, il doit sa victoire principalement à la neutralisation de ses adversaires. C’est comme si nous étions sur un champ de bataille. On peut appeler cela une guerre hybride de deuxième génération, si vous voulez. En tout cas, j’aimerais bien savoir ce qui est arrivé à cet homme fort qui a rendu possible ce scénario fut-ce involontairement. J’ai entendu dire qu’il était en quarantaine, ce qui est étonnant, étant donné que d’autres ex-ministres ou commandants, comme Villas Bôas, occupent des postes. Sauf s’il s’agit d’auto-quarantaine, bref, c’est étrange, mais plausible.

Quel est ce concept de guerre hybride et a-t-il changé - et comment - depuis la campagne électorale jusqu’à présent sous le mandat de Bolsonaro ? Avez-vous des exemples ? Quels sont ces éléments identifiables à une stratégie militaire ?

Le concept de guerre hybride n’est pas né au Brésil. Mais, à l’instar de la guerre hybride, il est source de confusion. Théoriquement, il a été ‘inventé’ aux et par les État-Unis entre 2005 et 2007. Le document de présentation est signé du lieutenant-colonel du Corps des Marines, Frank Hoffman. Le point principal consiste en un « virage épistémologique » par rapport aux guerres conventionnelles.

On pourrait l’assimiler à une rotation depuis un sens ‘classique’ – basé sur Clausewitz – vers une adaptation post-moderne basée sur le Sun-Tzu, où la ‘latence’ de la guerre se superpose au choc – par ailleurs, le ‘choc’ vient à faire aussi partie d’une stratégie de ‘communication’. En ce sens, il n’existe plus de frontière entre ‘guerre et paix’, et les théâtres d’opération produisent des effets hybrides, comme le gommage de la frontière entre civils et militaires. Il résulte que - de manière très résumé au risque de déformer le concept - le résultat escompté de la guerre se définit dans le domaine de la cognition, car ce qui importe réellement est de livrer le scénario le plus flou et indistinct possible au point de manœuvrer les actions de l’ennemi à partir de ‘l’intérieur’ et sans qu’il sache qu’on le manipule. C’est ainsi que les principaux éléments sont peut-être lesdites « opérations psychologiques », et leurs protagonistes, les « forces spéciales », qui peuvent agir de manière presque autonome – à la manière de cellules, bien qu’elles reçoivent leurs ordres à distance. A partir de là, nous avons affaire une sorte de « guerre télécommandée », basée sur la cooptation des agents qui vont produire les effets souhaités par une « approche indirecte ». En peu de mots, c’est l’externalisation multiniveaux des guerres.

Les Russes ont immédiatement saisi cela, ils ont vu ce mouvement à l’œuvre au cours desdites « révolutions colorées » qui atteignaient leur voisinage géopolitique. A posteriori, ils ont démontré que l’essence de la guerre hybride consiste à opérer à partir d’une corrosion de la politique locale, au travers d’« agents colorés », et que ce sont les État-Unis qui font cela : ils envahissent, infiltrent, cooptent et, finalement, amènent un groupe tiers à lutter par procuration. Au Brésil, il semble que nous expérimentions une forme dérivée, ou une seconde génération de guerre hybride, car, d’une certaine manière, la guerre hybride a été produite par des secteurs de l’État lui-même, notamment du Judiciaire. L’État s’est corrodé ‘de l’intérieur’, et la perpétuation des méthodes – approche indirecte, camouflage, cryptographie – se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

Quand vous reliez guerre hybride et, je cite, ‘notamment du Judiciaire’, ce n’est pas très clair pour moi ? Pourriez-vous préciser de quel Judiciaire vous parlez ?

Je me réfère au processus qui se développe depuis le mensalão (NDT) mais dont l’apogée est le Lava Jato . Il s’agit de l’emploi de la ‘théorie de l’emprunt de criminalité’ : l’État a pris certains éléments du sens commun et a produit un discours qui a modelé lui-même le sens commun. Par leur stratégie de communication, ils ont forgé la perception des gens. Quand le processus a atteint son apogée, le Judiciaire s’est divisé entre une instance de base et une instance supérieure, qui est actuellement complètement fragmentée parce qu’elle est otage de l’« opinion publique ». Dans le fond, à mon sens, le Lava Jato fut l’agent opérationnel d’une stratégie de création de l’ennemi public numéro 1.

Comment fonctionnent les réseaux sociaux dans cette logique de guerre hybride ?

Cela est décrit dans le livre de Andrew Korybko [Hybrid Wars : The Indirect Adaptive Approach To Regime Change], une très bonne analyse. Il fait une étude de cas à partir de Facebook. Ils identifient, cooptent sans savoir et manipulent. Le réseau et les algorithmes font le reste. Les deux produisent ce qu’il [Korybko] nomme « stratégie d’essaim ». Dans notre cas, j’irais plus loin. Comme je l’ai dit lors d’une interview, les réseaux sociaux, particulièrement WhatsApp, ils ont fonctionné comme des cellules semi-autonomes opérant comme des « stations de répétition ».

Leur horizontalité garantit qu’en cas de chute d’une cellule, les autres se maintiennent et que l’on ne pourrait jamais remonter jusqu’à l’émetteur central. C’est typique des tactiques d’Opsy opérations psychosociales et des Forces spéciales, de produire des cryptographies et camouflages employant une « approche indirecte » de ce type, c’est un schéma de « bombes sémiotiques » dont on ne sait déterminer d’où elles ont été lancées.

Pour cela, tout le monde perd le nord et la notion de la réalité. Alors, sous l’effet d’une "dissonance cognitive"²², les personnes cherchent une confirmation par n’importe quel biais. Où cherchent-ils ? Chez le voisin, un parent qui a envoyé le message WhatsApp. C’est alors que se forme l’« essaim », ou si vous préférez l’« effet de troupeau ». Pour ces raisons, la guerre hybride dispose d’une grande inertie, elle ne s’est pas arrêtée ni ne s’arrêtera le jour de l’investiture ni dans les cent premiers jours. Les gens continuent en « mode campagne ».

Comment qualifiez-vous les interventions du vice-président, le général Mourão, considérées ‘raisonnables’ comparées à celles de Bolsonaro ? Il essaie à plusieurs reprises de passer pour le ‘gentil policier’. Avant les élections, il n’agissait pas ainsi. Quel est le sens de ce jeu ?

La stratégie ressemble vraiment à un film américain, « le gentil policier et le méchant policier ». De concert, ils recherchent la même chose, le gentil policier utilise le méchant policier pour renverser l’adversaire. Là, j’ai une petite divergence avec votre question, car la méthode est la même depuis la campagne. Sauf que maintenant, elle s’est investi dans ce binôme, qui est à la fois le centre d’information et de désinformation opérant directement au cœur de l’État. Et qu’observons-nous depuis la campagne ? L’utilisation intensive de contradictions, d’allers-retours, les faux-pas. Tout le monde entre en dissonance, et le « gentil policier » apparaît avec la solution de l’ordre. Selon moi, c’est un modèle qui tend à se maintenir, même si on en change certaines positions ou qu’on ajoute d’autres personnages. Ce qui compte c’est le climat de constante menace et contradiction.

Qu’est-ce qui caractérise l’« identité militaire » selon vos recherches et comment la dictature militaire a-t-elle affecté cette identité ? Quel rôle a joué la Loi d’Amnistie et la Commission de Vérité dans ce processus ?

En ce qui concerne le thème de l’identité, ma recherche est complémentaire à celle de Celso Castro – O Espirito militar (L’esprit militaire), 1990, édition Zahar – qui décrit brillamment les mécanismes de construction de l’identité militaire. Dans son étude, il révèle que l’identité militaire [au Brésil] repose sur la division entre militaires [en uniforme] et "civils" [militaires sans uniforme], les premiers se voyant attribuer une valeur positive et les seconds une valeur négative. De plus, parmi les militaires se construisent des zones de convergences et de divergences, entre forces et entre armes (entre unités et entre spécialités) d’une même force (unité), par exemple, cavalerie, infanterie, artillerie. Cela fonctionne par paire d’opposition, les uns recevant une valeur plus ou moins militaire ou ‘civile’, sur un ton pour ainsi dire moqueur / accusateur. Ce que j’ai observé, au cours de mon enquête, c’est un processus qui est orthogonal à ce dernier, qui est au fondement de la hiérarchie entre les différentes instances de la vie militaire, spécialement celles qui affectent leur lecture du temps et de l’espace. Finalement, j’ai relié cela au problème de la guerre et de la situation d’inimitié et d’alliances. Tout cela – tant dans la recherche de Celso [Castro] que dans la mienne – a été décrit dans une situation où les militaires sont revenus à la caserne [après la fin de la dictature], et c’est pour cela que notre propos s’est distingué de toute une littérature qui a étudié la dictature et la transition vers la démocratie. D’une certaine manière, j’imagine que nous avons vu les militaires au travers d’un processus de « purification », et c’était certainement cela le message qu’ils tentaient de transmettre ou, au moins, de transmettre à mon attention : l’amnistie a « réinitialisé » la partie. Cependant, il est évident qu’il a toujours existé une énorme préoccupation à l’égard de ce que les militaires considéraient comme une absence d’élites qui élaborent un projet national. Quel a été le résultat de la Commission [de Vérité] selon eux ? Elle a « dépurifié » [l’Armée] et ouvert la voie à un nouveau cycle de participation politique. C’est à ce moment-là que les groupes [de pression représentants de militaires] se sont effectivement résolus à agir [en politique].

Quelles concessions, dans le cadre de la logique de hiérarchie et de pouvoir, les militaires ont-ils dû faire pour arriver au pouvoir maintenant, en prenant en compte le monde social des militaires, les questions d’ordre et de hiérarchie, de vision du monde, etc. ?

Au sens propre du terme, je pense qu’ils n’ont fait aucune concession. Ce ne fut pas une négociation avec un groupe autre que le sien. Je ne crois pas qu’ils aient fait de « concessions » aux évangélistes, aux olavistas [10], aux magistrats, aux partis politiques. Ils n’ont pas fait de « concession » à Bolsonaro du fait qu’il est un ex-capitaine de l’Armée, puisqu’il est util en tant que celui sur lequel peuvent rejaillir les erreurs que les succès . Son personnage évite aux militaires d’apparaître comme les agents réels de tout le chemin tracé jusqu’ici, qui à mon sens a suivi une logique de guerre. Donc, je vois tout cela plutôt comme de la réciprocité que comme de la concession, bien qu’on puisse penser que la réciprocité renvoie à une forme de « cession » de soi envers autrui, un échange. Suivant cette logique, je vois qu’il s’est produit une sorte de « torsion » interne, pour s’ouvrir sur la fidélisation des autorités que j’ai mentionnées précédemment. Elle sera resolue – ou pas – à eux, et eux seulement d’en décider. C’est pour ces raisons que, lorsque nous parlons de ces différents groupes, je pense qu’ils sont en quelque sorte « opérés » par les militaires, qui de manière opportune se maintiennent comme un corps distinct. Nous n’avons pas affaire à une composition politique au sens classique, mais il s’agit de les envoyer vers un théâtre d’opération au travers d’une « approche indirecte ». Il est clair que, comme nous sommes devant une mise en scène très codifiée, dans des termes que nous méconnaissons ou comprenons de manière fragmentaire, il nous est difficile de savoir quelle sera la prochaine étape.

Vous avez déjà déclaré que les Forces Armées ont effectué une sorte d’agencement silencieux durant la post-dictature. Je souhaiterais que vous expliquiez en détail cet agencement et comment il impacte la conjoncture actuelle, du moins les points que vous considérez essentiels.

D’une certaine manière, pendant le gouvernement Geisel [11] ils ont commencé à éloigner des agents qui participaient activement à la machine répressive. Cela concerne tant les tortionnaires que ceux affectés aux services de renseignement, mais aussi les tendances les plus radicales, qui commencent à apparaître à la fin des années 1960, telles que le groupe « Centelha Nativista » qui prétendait radicaliser la répression et qui est allé jusqu’à cogiter un « coup d’État » contre Costa e Silva [12]. Comment ce gouvernement s’y est-il pris ? En ce qui concerne les « Centelha Nativista », en faisant en sorte de les disperser dans les mouvements, plaçant chacun à un endroit différent. En ce qui concerne les personnels chargés de la répression, peu de temps après, en les bloquant leurs promotions – cela est bien détaillé dans le livre de Maud Chirio, La politique dans les casernes, 2012, Éditons Zahar. Que s’est-il passé ? De concert, ces acteurs se sont mis à produire des cellules apparemment indépendantes, mais calquées les unes sur les autres. Après l’ouverture [la période correspondant au gouvernement Geisel], ces cellules ont continué à se maintenir, gagnant en vivacité et consistance. Ces groupes s’infiltraient dans des centres d’étude, des clubs militaires, et entraient dans les écoles comme l’ESG (Ecole supérieure de guerre), ECEME (Ecole de commandement et d’état-major de l’Armée), etc. Ainsi, ils tiraient leurs torpilles sémiotiques en direction des militaires actifs.

Il apparaît clairement, quand nous regardons la description qu’ils font du Forum de São Paulo – comme une conspiration de groupes de gauche qui élabore un plan en secret pour prendre le pouvoir –, que nous voyons la projection exacte d’eux-mêmes. Ils ont passé des années, pendant les gouvernements de Fernando Henrique Cardoso, Lula et Dilma, à enchainer des conférences, des prises de position, des mots d’ordre, des moyens mnémotechniques jusqu’à atteindre une densité supérieure et déborder hors des limites du monde militaire. Par exemple, avec une programmation étendue d’échanges avec des juges, des desembargadores [13] , des procureurs, des commissaires de police… De plus, une partie importante du personnel de l’information et de la répression [formés et ayant agi pendant la dictature] ont évolué vers d’autres secteurs de l’État, et aussi vers des activités parallèles. Une chose a entraîné l’autre. Quand est-ce que tout ce monde va se rencontrer et galvaniser une tendance apparemment homogène ? Lors de l’élection de 2018. Il apparaît que Bolsonaro a échangé avec ces milieux, par exemple avec les groupes qui constituent le socle des clubs militaires. La référence à Ustra [14] ne se réduit pas une attaque gratuite contre Dilma ; il était lui-même membre d’un de ces groupes.

Dans le cas du groupuscule Centelha Nativista, qui, si j’ai bien compris, a tenté un coup dans le coup d’État, il était constitué de parachutistes et il a inspiré le slogan de l’actuel président « Le Brésil par-dessus tout ». Est-ce exact ? Bolsonaro a-t-il été en relation directe avec ce groupe ?

C’est exact. Ils se sont dispersés et ensuite ils ont martelé leur slogan chez les PQD [parachutistes]. Bolsonaro n’a peut-être pas été lié directement à eux [Centelha Nativista], qui étaient déjà très affaiblis en 1987. Mais les PQD sont restés bien alignés avec les « principes » de ce groupe… et ils étaient tellement proches de ces groupes de réservistes qu’ils ont refusé d’être transférés avec le reste des Forces Spéciales vers Goiânia [capitale de l’État de Goiás], et sont restés stationnés à Rio de Janeiro, où se situe le centre de ces mouvements.

Quelle est votre opinion sur la Justice Militaire, la transparence de l’Armée et les actes qui ont mené à la mort du musicien Evaldo, qui était avec sa famille dans une voiture lors que 80 impacts de balle ont touché la voiture dans laquelle il se trouvait ?

Ne le prenez pas mal, mais une armée, dans le cadre de ses attributions normales, ne doit pas être transparente. Mais elle ne doit être ni politique ni policière. La police ne doit pas avoir d’ennemi, l’armée, si. Quel est l’ennemi de l’armée ? Comme vous pouvez le voir, nous sommes face à une situation extrêmement délicate. Il y a quelque temps les militaires ont assimilé une idée, qui vient de l’école américaine de la théorie de la guerre hybride, qui peut apparaître également dans l’utilisation d’« organisations criminelles » pour lancer une attaque contre l’État – ce qui les qualifie de manière très proche des « organisations terroristes ». Cela devient particulièrement clair dans les manuels d’Opérations militaires en Terrain Urbain (Military Operations on Urban Terrain) Où cela a-t-il été utilisé ? En Haïti et dans les GLO [Garantie de la loi et de l’Ordre] ici [15] . Nous avons eu la tête pensante des militaires de l’actuel gouvernement [16] qui est intervenue sur ces deux terrains, ainsi que dans la sécurité de la Coupe [du Monde de Football] et des Jeux Olympiques, quand Dilma ouvrit grand la porte à une loi qui élargissait passablement le concept de terrorisme. Avec ça, où veux-je donc en venir ? A l’ouverture que peut donner une action domestique des Forces Armées basée sur le présupposé selon lequel elles sont en train de combattre non pas le « crime » mais l’« ennemi ». Et là, c’est une guerre comme ce fut le cas au Moyen Orient : est-ce que quelqu’un qui est sain d’esprit peut encore penser que ce sont des objectifs exclusivement militaires qui ont été « atteints » là-bas ? L’affaire qui s’est produite en fin de semaine n’est pas encore parvenue à son terme. Il ne vous a pas échappé que, dans un premier temps, le Commandement Militaire de l’Est a livré une note assurant que ce fut une action de légitime-défense [les 80 balles tirées sur le véhicule où se trouvait le musicien Evaldo auraient été tirées en réaction à une attaque de ce dernier]. Après, ça a changé. Nous n’avons aucune idée de ce qui s’est passé après les événements, donc les choses se produisent comme pour une action militaire. Le dédoublement de cela va être intéressant, car entre l’action proprement dite et la première note il y a une déconnexion évidente : quelqu’un, là-bas, n’a pas dit ce qu’il aurait dû dire, et il reste à déterminer où dans la chaîne de commandement se situe la faille qui a laissé échapper l’information qu’il y aurait une « balle en plus » – à savoir celle qui a été tirée par le supposé « agresseur armé ».

Quand vous dites que « [l’armée] ne doit être ni politique ni policière », cela signifie-t-il que cette action était une action de police ? C’est une fracture dans les missions dont une troupe militaire est chargée au quotidien ?

Ce fut une action militaire dans le cadre d’une action de police. Tirer 80 balles sur un suspect de vol [à main armée], on a vraiment l’impression d’être en Irak, vous ne trouvez pas ?

Une dernière question : quand la Justice Militaire elle-même est chargée de juger l’affaire, et en prenant en compte le fait que la non-transparence est une question que vous avez soulignée, cela ne laisse-t-il pas prédominer l’ « esprit de corps » dans les jugements ou les accusations ?

Là, nous n’en savons rien. Il se pourrait bien qu’elle [la Justice Militaire] parvienne à donner une « preuve » que les militaires sont rigoureux avec les « déviants » et que par conséquent ils ne sont pas « corrompus » ni « laxistes » comme le sont les « civils ». Il sera nécessaire de voir s’ils ne vont pas utiliser l’affaire comme une stratégie OPSY (opération psychosociale), vous comprenez ? Ce qui ne sera pas transparent est le fait en soi : nous connaissons seulement la version de ceux qui ont été atteints ; ce qui s’est passé du côté de ceux qui ont tiré, nous n’en avons pas la moindre idée.

Voir en ligne : Agência Pública

[1Une des principales sociétés de sondage brésilienne

[2Premières élections présidentielles au suffrage universel après la dictature : 1986.

[3UFSCAR, située à 240 km de São Paulo dans le même état.

[4Le Général Mourão est Vice-Président de la République du Brésil

[5La Police Militaire est placée sous l’autorité des états fédérés tandis que l’Armée est du ressort de l’Union.] , un « anti-Jango » [[Jango, surnom attribué à João Goulart, président du Brésil jusqu’au coup d’Etat militaire de 1964.

[6Dilma Rousseff, Michel Temer : la première a été présidente du Brésil à partir de 2010 jusqu’à sa destitution – son « impeachment » – en 2016. Temer son vice-président, prend la place de Dilma à la suite de son impeachment par le Congrès…

[7En mai 2017, le président Michel Temer a été dénoncé par Joesley Batista, dirigeant de JBS pour faits de corruptions.

[8Le Général Augusto Heleno a succédé à Sérgio Etchegoyen à la tête du CSI en janvier 2019.

[9Le mensalão et le Lava Jato sont les noms médiatiques de deux affaires de corruption ayant éclaboussé la classe politique brésilienne dans son ensemble.

[10Idéologie extrêmement conservatrice basée sur l’intolérance, théorisée par un certain Olavo de Carvalho.

[11Avant-dernier gouvernement de la période dictatoriale (74-79)

[12Chef du gouvernement entre 64 et 69.

[13Desembargador : juge dans les tribunaux de deuxième instance au Brésil

[14Carlos Ustra : chef du principal organe répressif durant la dictature, agissant par la torture contre les opposants politiques. Bolsonaro lui a dedié son vote pour l’impeachment de Dilma Rousseff, qui a été elle même torturée pendant la dictature.

[15La GLO est une opération prévue par la Constitution fédérale du Brésil ; le président y a e recours récemment en mai 2018 en réaction à la grève des camionneurs.

[16Il s’agit vraisemblablement du général Jamil Megid Júnior car il aurait été chargé de la sécurité pendant la Coupe 2014, les Jeux Olympiques 2016 et Rio+20 ; il est actuellement le Secrétaire National des Transports Terrestres au sein du gouvernement fédéral.

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