Danse : les corps brésiliens font de la résistance Le Centre national de la danse, à Pantin, accueille le festival carioca Panorama, annulé chez lui.

 | Par Le Monde, Rosita Boisseau

En réaction aux mesures populistes du gouvernement de Jair Bolsonaro qui ont amené à l’annulation de l’édition 2019, le CN D accueille le festival carioca Panorama, véritable foyer de résistance et de réflexion critique, sans équivalent sur le continent sud-américain. Le CN D prend explicitement position aux côtés de ses artistes, aujourd’hui menacés par la mise en œuvre d’une politique identitaire et rétrograde, traduite par la suppression du ministère de la culture et la réduction drastique des subventions publiques.

Le feu. La colère. La nuit. Raclements de skate sur le béton. Des bombes à graff s’enflamment. Les chiens aboient. Des êtres cagoulés déboulent. Les corps claquent au sol, s’agrègent les uns aux autres dans des grappes de chair. Sur une bande-son brutalement sophistiquée, dans l’obscurité d’un parking, les hip-hopeurs d’Original Bomber Crew dégoupillent leur rage avec cette âpreté de la survie et la peau dure qui va avec. « Nous dansons ce que nous vivons », affirme le danseur Allexandre Santos.

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Cette performance palpitante mais éprouvante, intitulée tReta (« bordel, confusion » en brésilien), présentée le 7 mars au Centre national de la danse (CND), à Pantin, a conclu comme un hurlement étouffé dans le béton le premier week-end du Brésil au CND. Cette opération transplante jusqu’au 21 mars le festival carioca Panorama, créé en 1992 par la chorégraphe Lia Rodrigues et dirigé depuis 2006 par Nayse Lopez, en Ile-de-France. « Suite à l’annulation de l’édition 2019 de Panorama à Rio, et en réaction aux mesures populistes du gouvernement de Jair Bolsonaro, nous avons décidé d’accueillir la manifestation, explique Aymar Crosnier, directeur général adjoint du CND. Nous n’avons plus le temps d’être neutres et de camper dans la diplomatie. Il y a urgence à s’engager auprès de ces artistes qui continuent de créer envers et contre tout. Cette opération est une forme de reconnaissance, en particulier des minorités noires, LGBTQI + et indigènes, qui sont les plus fragilisées par la situation actuelle ».

Dénoncer les censures

La France, terre d’asile ? Un autre festival, Dança em Transito, déjà invité à Paris en 2013 et 2018, sera à l’affiche du 6 au 13 juillet dans différents lieux de la capitale. « Le Brésil n’a pas de politique de continuité pour la danse, commente Giselle Tapias, qui pilote Dança em Transito et continue de programmer des spectacles à Rio de Janeiro et dans le pays. Cela affecte directement tous les professionnels et leurs projets, qu’ils soient de promotion, de création, d’écriture. Dans ce contexte, la France est un pays qui compte de nombreuses organisations culturelles pour encourager la danse et échanger des expériences. »

Lors d’une table ronde intitulée « Ne faites confiance à personne de plus de 30 ans », le 7 mars au CND, les artistes chorégraphiques invités ont alerté avec virulence sur leur situation, se dressant contre le racisme, l’homophobie, en lançant des formules brûlantes : « Nous créons pour ne pas mourir », « L’art est une arme »… Ils dénoncent des censures obliques de spectacles à travers les réseaux et les fake news. Une femme parle de « la chasse aux artistes » qui sévit dans le pays. Des photos défilent sur un écran avec des images sur les violences policières. Au milieu du public, le danseur et chorégraphe Calixto Neto évoque une de ses amies vivant à Salvador de Bahia (nord-est du Brésil) qui a inscrit sur sa liste de choses à faire : « Détruire ce gouvernement ». « On compte 60 000 homicides par an, en majorité de jeunes noirs, c’est quasiment un génocide, rappelle Nayse Lopez, la directrice de Panorama. Nous sommes là pour danser mais aussi pour parler de la situation que nous vivons. » Une mini-tournée de quelques spectacles a déjà été mise en place en France.

Infographie de l’Observatoire de la démocratie brésilienne

LES THÈMES DE L’ÉDUCATION, DE LA DÉCOLONISATION DES CORPS, DE LA CENSURE, SE DÉCLINENT TOUT AU LONG DE LA MANIFESTATION

Depuis les débuts de Panorama – « sans argent à l’époque mais avec l’amitié et la volonté », selon Adriana Pavlova, journaliste pour le quotidien carioca O Globo, et auteure du livre Coreografia de uma decada, marquant les dix ans du festival –, la situation de la danse contemporaine au Brésil a périclité. « Elle n’a jamais été brillante mais elle est aujourd’hui catastrophique, s’alarme Guy Darmet, directeur de 1980 à 2010 de la Maison de la danse de Lyon, qui a programmé des artistes brésiliens dès 1994 et vit entre le Brésil et la France. Même les grandes compagnies comme Grupo Corpo ou celle de Deborah Colker sont en difficulté car leur principal soutien, Petrobras, entreprise d’Etat de raffinage et de vente du pétrole, vient de se retirer. Pour les jeunes troupes, c’est la galère totale. Il n’y a aucun réseau donc pas de tournées. La culture n’a pas de place. La santé et l’éducation sont également dans un état catastrophique. Ce sont les sujets qui préoccupent les gens. Le Brésil bat des records de féminicides, d’agressions homosexuelles ou transgenres. [1] Qui s’en soucie ? Les artistes engagés, bien sûr. »

infographie de l’Observatoire de la démocratie brésilienne

Sur ce terrain, la programmation des huit compagnies au CND prend des allures revendicatives et insurrectionnelles. Les thèmes de l’éducation, de la décolonisation des corps, de la censure, se déclinent tout au long de la manifestation. Le 7 mars, ColetivA Ocupaçao, groupe de 16 jeunes, a placé la barre très haut avec Quando Quebra Queima, sous la houlette de la metteuse en scène et actrice Martha Kiss Perrone. Formée dans la foulée des mouvements étudiants de 2015 [2] contre la fermeture d’une centaine d’écoles des quartiers populaires de Sao Paulo par le gouverneur de l’époque, cette troupe énervée a rejoué leur lutte dans une performance ravageuse au poing levé.

Rassemblés au milieu du studio, les spectateurs, très nombreux, ont soutenu les interprètes jusqu’à crier avec eux des slogans comme « tout le monde déteste la police ». Le sens de la communauté, qui irrigue la plupart des travaux des chorégraphes brésiliens dont ceux de Lia Rodrigues, a vibré fort. « Il y a chez nous une puissance incroyable du collectif, commente le chorégraphe brésilien Volmir Cordeiro. Il s’explique par le contact direct que nous avons pour aimer, fêter mais aussi pour tuer. L’empathie entre les corps est immédiate. Au risque de disparaître les uns dans les autres mais aussi de provoquer une catharsis. C’est ce que veut briser finalement Bolsonaro. »

Menaces et interpellations

Les questions de la colonisation, de la censure et de la guerre d’information sont au cœur des deux autres salves de spectacles. Très attendue est la pièce Dominio Publico, qui rassemble Elisabete Finger, Maikon K, Renata Carvalho et Wagner Schwartz. En 2017, La Bête, solo de Wagner Schwartz, lui a valu des menaces de mort. « J’y offre mon corps nu au public, qui peut le plier et le déplier, revisitant la proposition des sculptures Bichos [bêtes ou animaux], de la plasticienne brésilienne Lygia Clark, raconte-t-il. Lors de ma présentation au Musée d’art moderne de Sao Paulo, j’ai été touché par une jeune fille accompagnée par sa mère, la chorégraphe Elisabete Finger. Un extrait vidéo de ce moment a été manipulé par des groupes conservateurs et a été répandu de manière virale sur les réseaux sociaux, me valant le titre de “pédophile”. Les élections étaient proches. Jair Bolsonaro a aussi reproduit la vidéo sur son réseau social avec la légende : “Des scènes qui nous révoltent… Un enfant touche un homme nu “au nom de la culture””. Actuellement, toute forme d’art qui affronte le moralisme chrétien, les milices, la violence policière, l’autoritarisme de l’extrême droite, le racisme, la transphobie, subira des représailles. »

Dans Dominio Publico, le quatuor s’appuie sur La Joconde pour « révéler comment une œuvre peut refléter les faits et les absurdités de nos sociétés », tout en revenant sur le vécu des performeurs. Elisabete Finger a été menacée suite à La Bête, Maikon K a été interpellé pour « obscénité » après DNA de DAN, sa performance nue devant le Musée national de la République, à Brasília. Quant à la comédienne Renata Carvalho, sa pièce L’Evangile selon Jésus, Reine du Ciel a été retirée de l’affiche « au motif qu’elle était une femme trans et qu’elle interprétait Jésus-Christ au théâtre », ajoute Wagner Schwartz. « Les artistes sont des cibles faciles, conclut Nayse Lopez. Nous devons nous mobiliser pour défendre la vérité et la démocratie. »

Le Brésil au CND. Centre national de la danse, 1, rue Victor-Hugo, Pantin (Seine-Saint-Denis). Jusqu’au 21 mars. Tél. : 01-41-83-98-98. De 5 à 15 €.
Dança em Trânsito, Point Ephémère et jardin des Récollets (Paris 10e), et d’autres lieux parisiens à confirmer. Du 6 au 13 juillet.

Lia Rodrigues à l’affiche, malgré tout

Très programmée en France, la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues devait présenter Nororoca, dans l’interprétation de la compagnie norvégienne Carte Blanche, du 18 au 21 mars, au Théâtre national de Chaillot, à Paris, où elle est artiste-associée. Les représentations sont annulées, la troupe basée à Bergen, foyer d’épidémie de Covid-19, ne pouvant quitter le pays. Néanmoins, le spectacle Fables à la Fontaine, auquel Lia Rodrigues a collaboré avec des interprètes français, sera présenté, du 17 au 21 mars, à Chaillot. Parallèlement, Furia, pièce sur la masse créée en 2018, actuellement en tournée en France avec neuf danseurs brésiliens, sera à l’affiche, les 14 et 15 mars, au T2G-Théâtre, à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), puis le 20 mars, au Théâtre Jean-Vilar, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), soutien régulier de l’artiste brésilienne. Elle y fêtera les 30 ans de sa troupe avec également le spectacle Ce dont nous sommes faits, créée au début des années 2000, à l’affiche le 22 mars.

Voir en ligne : Le Monde

[1Pour plus d’information, voir la fiche thématique de l’Observatoire de la démocratie Brésilienne : Portrait d’une société structurellement violente

[2Dans tout le Brésil, près de 1200 lycées publics ont été occupés par leurs élèves, ainsi qu’une centaine d’universités. La plupart se trouvent dans l’État du Paraná, qui compte 800 lycées occupés, la moitié des établissements de cet État. Relire cet article sur Basta !

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