Au Brésil, des peuples autochtones veulent fonder l’Académie de Langue Nheengatu

 | Par Agência Amazônia Real

Manaus (Amazonas) – Des professeurs et des écrivains autochtones amazoniens veulent fonder la première Académie de Langue Nheengatu (connue comme langue vernaculaire ). L’objectif est de valoriser la langue, qui a autrefois été interdite en Amazonie par les colonisateurs. Ils demandent la mise en place de cours dans les universités brésiliennes et s’organisent pour créer des méthodes d’enseignement susceptibles d’atteindre des communautés et des publics sur internet.

“L’Académie cherche à donner de la visibilité à la langue, mettre la langue à sa juste place, d’où jamais elle n’aurait dû sortir, étant la langue maternelle de l’Amazonie. Nous voulons susciter le retour de cette langue”, explique l’écrivain autochtone Yaguarê Yamã, du peuple Maraguá.

Article paru le 29/09/2021, écrit par Jullie Pereira
Traduction : Pascale Vigier pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

L’Académie doit rassembler trois orthographes de la langue qui ont été développées par des peuples autochtones de la région du Baixo Rio Negro (aval du Rio Negro) et du Baixo Rio Amazonas (aval de l’Amazone), dans l’état d’Amazonas, et de la vallée du fleuve Tapajós, dans le Pará. Le projet est coordonné par 21 membres de diverses régions d’Amazonie, la plupart de l’Amazonas et du Pará. Parmi les noms les plus en vue se trouvent : Dadá Baniwa et Edson Baré, George Borari, et Yaguarê Yamã.

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Pour développer son programme, l’Académie de la Langue Nheengatu établit une série d’activités à élaborer qui inclut, entre autres : la production et l’actualisation permanente d’un Dictionnaire Unifié Orthographique de la Langue Vernaculaire au Brésil ; la création, l’alimentation et le maintien actualisé d’une Bibliothèque Numérique de documents historiques et actuels, scientifiques et didactiques sur la langue Nheengatu ; la promotion et l’appui à la production de matériel didactique pour l’enseignement de la langue Nheengatu dans les communautés autochtones.

Dadá Baniwa (au milieu des enfants) est maître en linguistique et en langues autochtones. (Photo : Ana Hamdan/Amazônia Real)

Au cours des réunions ayant eu lieu depuis juin 2020, le groupe a institué que l’Académie serait formée de patrons fondateurs, de membres fondateurs, d’entités associées et de collaborateurs.

“Nous nous sommes rencontrés par des moyens virtuels et nous avons commencé à parler et discuter de la forme sous laquelle les écoles, les institutions travaillaient la question de la langue Nheengatu au jour le jour. Il s’est avéré qu’il existe des formations parallèles, faites par des autochtones et des non autochtones ; nous avons alors vu l’importance de nous organiser”, explique Edson Baré.

Extinction de la langue

Florêncio Vaz (Photo : archive privée de Florêncio Vaz)

En 1835, quand s’est produite la révolte de la Cabanagem dans la région de l’ancien Grand-Pará – États du Pará, Amazonas, Amapá, Roraima et Rondônia – le Nheengatu a été sévèrement pénalisé. Parler la langue était interdit aux autochtones, parce que cela pouvait aider les leaders de la révolte. La Cabanagem ne s’est achevée qu’en 1840, avec la mort de centaines d’autochtones. Même après sa fin, le Nheengatu a continué à être la langue la plus parlée de l’Amazonie au moins jusqu’en 1850-1900, selon les spécialistes.

Auparavant, l’apparition du Nheengatu lui-même est survenue à cause de l’interdiction de la langue maternelle des peuples. Les missionnaires catholiques ont créé le Nheengatu en mêlant des mots de portugais et de tupi, pour uniformiser la langue avec des caractéristiques des colons. De cette manière, les langues maternelles ont été substituées.

Substituées, certes, mais non éteintes. C’est ce qu’explique le professeur Florêncio Almeida Vaz Filho, autochtone du peuple Maytapu, dans le programme d’anthropologie et d’archéologie à l’Université Fédérale de l’Ouest du Pará (UFOPA). “Les modes de survie sont très importants, les autochtones ont continué (dans leur langue), ils parlaient, racontaient des histoires à leurs enfants la nuit. Si cette forme courante de la langue s’est perdue, la logique de la langue a été préservée”, dit Florêncio.

Le professeur a coordonné, de 2014 à 2017, un cours de perfectionnement en Nheengatu pour des professeurs autochtones et il a développé des recherches sur ce thème. Il explique que le Nheengatu est une langue vivante, qui s’est adaptée et a résisté lors des dernières décennies, grâce à l’obstination des peuples autochtones. Dans de nombreux endroits, comme dans le Alto Rio Negro, il est encore très parlé. À São Gabriel da Cachoeira , sa présence est si importante que c’est aujourd’hui l’une des langues autochtones officielles.

“Les autochtones ont apporté au portugais le calme, le rythme, et même le silence. La manière dont nous communiquons en portugais tient beaucoup du Nheengatu. Indépendamment des artistes, des universitaires. L’important est qu’il existe aujourd’hui des peuples parlant couramment le Nheengatu, et que pour ce peuple la crise n’existe pas”, dit-il.

Florêncio cite, à titre d’exemple de préservation de cette logique, l’habitude de donner des présents et de distribuer des aliments entre parents. En Nheengatu, le mot qui exprime cette action est “putáua” . [Mot dont l’origine provient du fait que] les autochtones capturaient les animaux, les empaillaient et les offraient en cadeaux à leurs parents.

“ Nous sommes le fruit d’une longue résistance culturelle. Nous n’avons pas perdu notre culture. Lorsque nous voyons les gens dans les rues marcher ensemble, intimes, proches, tout cela provient d’une disposition d’esprit autochtone qui a persisté, c’est notre marque. Nous sommes différents des autres”, explique-t-il.

Dans l’enseignement supérieur

Il n’y a pas de cours de licence en Nheengatu dans les universités brésiliennes. Quelques cours de perfectionnement ont été offerts ponctuellement, mais la langue continue à être parlée sous diverses formes par les peuples amazoniens, sans modèle clair concernant leur usage.

Le cours de perfectionnement offert à l’Université Fédérale de l’Ouest du Pará, entre 2014 et 2017, a formé 100 professeurs autochtones destinés à intervenir dans les villages. Ce cours a été établi par le Groupe de la Conscience Indigène (GCI) et il a eu pour résultat une reconnaissance importante des communautés autochtones du bassin du fleuve Tapajós.

Dans l’article ‘Le Nheengatu le long du fleuve Tapajós : revitalisation et résistance autochtones’, les auteurs Florêncio Almeida Vaz Filho et Sâmela Ramos da Silva, professeure de l’Université Fédérale de l’Amapá, racontent en détails comment s’est passée la résurrection de la langue à cet endroit.

“Les élèves étaient invités à apporter des fragments, des mots, des expressions, des noms de poissons, de lieux, de nourriture, ce genre de bribes, de casse-tête. Ils donnaient du sens à ces éléments qui n’en avaient pas toujours un très clair au quotidien”, explique Florêncio.

Avant le cours de perfectionnement, le GCI a offert des ateliers et des mini-cours de la langue. Le premier atelier a eu lieu en 1999. À l’époque, le contact avec des professeurs autochtones de l’Amazonas a été capital pour être reconnu des peuples du bassin du Tapajós.

“Le sentiment d’orgueil de leurs origines était renforcé au contact des professeurs venant du Rio Negro, qui étaient eux aussi autochtones et parlaient de leurs convictions et de leurs expériences. Leur présence octroyait reconnaissance et légitimité aux autochtones du bassin du Tapajós, dans un temps où leurs voisins nourrissaient toujours une défiance quant à leur véritable identité d’indien [1]”, expliquent les auteurs.

Le cours de perfectionnement a été stoppé en 2017. Il était financé par des budgets d’organismes internationaux qui n’ont pas été renouvelés. En 2019, d’autres tribus autochtones ont obtenu des recettes venant de budgets parlementaires pour implanter un nouveau cours. Cependant, la pandémie de Covid-19 en arrêta l’exécution. On estime que le processus a débuté en janvier 2022.

(Éditions du groupe Whatsapp “Nheengatu Traditionnel”)

Whatsapp aussi est un instrument de divulgation du Nheengatu. Depuis janvier 2021, autochtones et non autochtones font partie du groupe “Nheengatu Traditionnel” qui compte aujourd’hui 115 participants. Ils parlent tous les jours dans la langue de leurs peuples, discutent des dialectes, créent des glossaires et transmettent des traductions.

Les administrateurs du groupe sont des autochtones qui proposent les discussions de l’Académie de la Langue Nheengatu. Le matin, tous se saluent d’un “purãga ara”, qui veut dire “bonjour”. En plus d’échanger des messages en Nheengatu, ils discutent de leurs cultures, diffusent des événements valorisant le mouvement des autochtones ; il n’est pas rare qu’ils amorcent de grands débats sur la façon d’écrire un mot particulier dans chaque région de l’Amazonie.

Dictionnaire de Nheengatu

Yaguarê Yamã (Photo : Reprodução Facebook)

Les écrivains Yaguarê Yamã, Elias Yaguakãg, Egídia Reis et Mario José doivent lancer, en présentiel et en respectant les protocoles du Covid-19, le “Dicionário de Estudos de Nheengatu Tradicional”. Le livre est disponible à l’achat, mais la date du lancement en présentiel n’est pas confirmée. Il doit avoir lieu à Manaus.

Elias Yaguakãg explique que le dictionnaire a été écrit après une recherche importante, au moyen de plus de 60 livres publiés par des auteurs procédant à la collecte d’informations sur le Nheengatu Traditionnel. Ils étudient la langue depuis 22 ans et cherchent à identifier les modèles et les variations orthographiques dans les différentes régions de l’Amazonas.

“Le processus a été laborieux et très long. Nous avons fait des recherches très approfondies, selon les points de vue de certains peuples. Nous étions préoccupés par cette question linguistique et nous avons décidé d’écrire le Nheengatu Traditionnel du bassin de l’Amazone”, explique-t-il.

Les autres variantes de la langue – celles des peuples du Rio Negro et de Tapajós – seront étudiées à l’Académie. Elias affirme que de nombreux caboclos (métisses d’indiens et de blancs) et autochtones n’arrivent pas à identifier le Nheengatu dans leurs propres paroles et que le dictionnaire doit aider à l’identification.

“Nous observons qu’ils parlent le Nheengatu, mais sans le savoir. Ils relient tout comme si c’était du portugais, mais ce n’en est pas. Lorsqu’on va voir le dictionnaire Aurélio , on trouve beaucoup de mots parlés qui n’existent pas là. Il s’agit donc de Nheengatu et de Nheengatu Traditionnel”, dit-il.

Le dictionnaire participe de la mouvance des autochtones pour la valorisation de la langue. Il est lié au projet de création de l’Académie et a été publié par les éditions Cintra (São Paulo, 2020). En accord avec Yaguarê, la demande a été faite par les tribus des régions.

“On la parlait, on l’écrivait, mais il fallait avoir des normes réglementées. Nous avons rédigé et organisé tout ce travail. Notre orthographe est basée sur la tradition. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on parle de cette manière, mais depuis les premiers locuteurs. Nos anciens écrivaient et nous, nous maintenons notre écriture. C’est une victoire du mouvement autochtone, c’est une victoire de la langue vernaculaire de l’Amazonie”, dit-il.

Jullie Pereira
Journaliste originaire de Manaus, Jullie Pereira a été formée à l’Université Fédérale d’Amazonas (UFAM). En 2020 elle a fondé l’Abaré, un organisme tourné vers le journalisme local et l’éducation aux techniques médiatiques, dont le siège se trouve à Manaus. Elle a déjà publié dans la Folha, Uol TAB et a été stagiaire de l’Estadão. À Manaus, elle a accès au Groupe Rede Amazônica et au site Amazonas Atual. Elle couvre les droits de l’homme, l’éducation, la politique et la culture.

Voir en ligne : Indígenas querem fundar a 1a Academia da Língua Nheengatu

Couverture : Paulo Desana/Dabukuri/Amazônia Real)

[1Le mot ’indio’ est utilisé en portugais

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