Une occupation indigène dans l’Etat d’Espírito Santo met en échec la monoculture de cellulose

 | Par Maurício Thuswohl

Revendication historique du mouvement environnementaliste brésilien, la lutte contre l’occupation de vastes extensions de terres par la monoculture de l’eucalyptus et la production de cellulose est revenue en force cette semaine. Lassés d’attendre la décision de justice leur reconnaissant la propriété des 11 000 hectares de terres indigènes indûment utilisées depuis plusieurs années par l’entreprise Aracruz Celulose, dans la municipalité d’Aracruz (Etat d’Espírito Santo), près de 500 indigènes des ethnies Guarani et Tupiniquim occupent depuis mardi (14/05/2005) une superficie de 20 kilomètres carrés de plantation de l’entreprise. L’intention des indigènes est de réaliser un processus d’auto-démarcation des terres déjà reconnues par la Funai et par le Ministère publique fédéral.

Occupation d'usines de la compagnie Aracruz Celulose par les indiens (octobre 2005, source : CMI Brasil)

La lutte pour la démarcation n’est pas récente et a débuté en 1994, lorsque la Funai (Fondation nationale de l’Indien), sous la pression des mouvements sociaux, a envoyé pour la première fois à Aracruz un groupe technique afin de réaliser une étude d’identification des terres indigènes dans la région. A l’époque, sept communautés Tupiniquim et Guarani occupaient une superficie de 4 900 hectares, mais le recensement a déterminé que la superficie totale qui aurait due être attribuée aux indigènes était de 18 700 hectares. Une seconde étude réalisée par la Funai en 1998 a confirmé ce constat, mais l’entreprise Aracruz Celulose a refusé de quitter les terres occupées par les plantations d’eucalyptus.

En 1998, des dizaines de familles indigènes ont entamé la première occupation des domaines de plantation de l’entreprise Aracruz, mais ont été déplacées par la police huit jours après, suite à l’obtention par l’entreprise d’une ordonnance de réintégration de possession des terres. A cette occasion, la ministre de la Justice de l’époque, Íris Rezende, après avoir consulté les études de la Funai, a décidé d’élargir la superficie de la réserve indigène à 7 000 hectares. Malgré la désapprobation d’une grande partie du mouvement, les leaders indigènes ont été conduits à Brasília où ils ont signé avec l’entreprise Aracruz, sous la médiation de la ministre, un accord stipulant qu’ils acceptaient de rester sur l’extension de terre proposée en échange d’un investissement de 13,5 millions de réals sous forme de projets qui seront mis en oeuvre par l’entreprise au sein des communautés indigènes et ce, dans un délai de 20 ans.

Technicienne de la Fédération des Associations d’Assistance Sociale et d’Education (FASE) et membre du réseau « Alerte contre le Désert Vert », dans l’Etat d’Espírito Santo, Daniela Meireles souligne néanmoins que les leaders ont signé un accord avec l’entreprise Aracruz « sous la pression du gouvernement fédéral et sous la menace de perdre les terres qui étaient déjà en leur possession » et que les communautés indigènes n’auraient jamais accepté l’objet de cet accord : « En réalité, la décision prise par la ministre Íris Rezende est inconstitutionnelle car, outre le fait qu’elle ne tienne pas compte des études réalisées par la Funai, elle a également ignoré les garanties faites aux communautés indigènes, conformément à la Constitution fédérale promulguée en 1988 », précise-t-elle.

L’affrontement judiciaire s’est poursuivi jusqu’au 12 mai de cette année, lorsque le Ministère public fédéral a conclu l’affaire en suggérant au Ministère de la Justice d’annuler la Loi ministérielle signée en 1998 et d’en proposer une autre afin de déterminer l’augmentation de la superficie des terres indigènes en tenant compte des limites établies par la Funai. La revendication des indigènes a bénéficié de l’appui du procureur général de la République, Cláudio Fonteles, qui a envoyé à l’actuel Ministre de la Justice, Márcio Thomaz Bastos, une note recommandant au Ministère de revoir la Loi ministérielle afin de « corriger un acte administratif accompli de manière erronée dans le passé ».

Décision mûrie

Selon les précisions de Daniela Meireles, dès le départ en vacances, jusqu’au 30 mai, du ministre Thomaz Bastos et suite à l’annonce de la désapprobation de l’entreprise Aracruz Celulose envers la révision de l’accord, les indigènes ont décidé d’initier une nouvelle occupation mardi dernier (17/05/2005) : « Ce n’était pas une décision précipitée. Les indigènes ont longuement réfléchi à cette question durant ces dernières années et sont parvenus à la conclusion que l’accord n’avait servi qu’à désunir les communautés et ne leur apportait aucun bénéfice concret. De plus, il existe de fortes préoccupations liées à la dépendance qui est en train de se créer vis-à-vis de l’entreprise Aracruz, sans parler de la croissance de la population des communautés."

Suite à l’occupation, les indigènes ont initié le processus d’auto-démarcation de leurs terres et ont commencé à couper les eucalyptus. Selon le Cacique Marcelo Guarani, qui dirige l’occupation, aucune autre espèce végétale n’est détruite : « Nous coupons des eucalyptus et procédons à la démarcation des terres en plein accord avec la carte conçue par la Funai », affirme-t-il. Cependant, l’entreprise Aracruz n’a pas accepté l’action des indigènes et a fait appel à une nouvelle demande de réintégration de possession dès le lendemain de l’occupation.

L’entreprise Aracruz a bénéficié d’une décision de Justice favorable, mais les huit agents et le commissaire de la police fédérale mobilisés par la Justice afin de procéder à la réintégration de possession des terres n’ont rien pu faire face aux 500 indigènes qui occupent le terrain de l’entreprise. Les indigènes ne croient pas en une intervention violente de la police, mais le cacique Marcelo affirme qu’ils sont prêts à défendre cette occupation : « Notre objectif est la négociation. Si la police revient, nous allons dialoguer comme nous l’avons fait lors de la première fois. Nous ne voulons pas que les indigènes ni qui que ce soit d’autre ne se blesse, mais les guerriers des tribus vont lutter jusqu’au bout pour démarquer toute notre terre », dit-il.

Bénéfice d’exploitation et production records

Contrôlée par la compagnie transnationale Lorentzen, qui appartient à la famille royale norvégienne, Aracruz Celulose est une des entreprises qui connaît la plus forte croissance au Brésil et est une des rares à avoir obtenu un chiffre d’affaires supérieur à celui obtenu par les banques en 2004 ainsi que pendant le premier trimestre de cette année. En avril, l’entreprise a divulgué un bilan faisant état d’un bénéfice net de 201 millions de réals pendant le premier trimestre 2005, ce qui représente une augmentation de 35% des gains par rapport à la même période l’année précédente. L’entreprise, qui exporte 98% de sa production brésilienne, a bénéficié de la valorisation des taux de change pendant cette période et de l’augmentation de près de 10% des prix en dollars de la cellulose dans le marché international.

L’entreprise Aracruz a également enregistré pendant le premier trimestre 2005 sa production record au Brésil, avec un volume de 661 000 tonnes de cellulose produite, ce qui correspond à un chiffre d’affaires de 790 millions de réals pendant cette période. L’expansion de l’entreprise est combattue par des dizaines d’ONG réunies au sein du réseau « Alerte contre le Désert Vert », qui doit son nom à la monoculture d’eucalyptus car, selon les environnementalistes, outre l’appauvrissement des sols, elle provoque des ravages au niveau de la biodiversité dans les domaines de plantation.

Malgré l’opposition, le secteur de la cellulose bénéficie de la sympathie du gouvernement fédéral et les chiffres d’affaires des entreprises ne cessent de croître. Après avoir commencé ses activités avec un peu moins de 20 000 hectares de terres dans la municipalité d’Aracruz, l’entreprise Aracruz Celulose serait déjà, selon une étude de la FASE, propriétaire de 385 000 hectares, dont 250 000 hectares de domaines de plantation d’eucalyptus dans les Etats d’Espírito Santo, Bahia, Minas Gerais, Rio de Janeiro et Rio Grande do Sul.


Par Maurício Thuswohl - Agência Carta Maior - 20/05/2005

Traduction : Jean Jacques Roubion pour Autres Brésils


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