« Resister et Occuper la littérature brésilienne » l’appel de Julián Fuks Interview avec l’auteur de « Ni partir ni Rester » (Grasset 2018)

Julián Fuks, auteur de A Resistência, paru en 2015, traduit en français sous le titre Ni Partir ni rester, lauréat des prix Jabuti et Saramago, s’exprime ici sur son livre A Ocupação paru en 2019, et sur sa collaboration avec Mia Couto dans le cadre du Projet Rolex de mentorat.

Traduction : Pascale Vigier pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

Pour l’écrivain Julián Fuks, “occuper et résister” semblent des notions fondamentales de notre temps. Alors que “résister” comporte une dimension abstraite, “occuper” serait le geste le plus incisif, le geste politique le plus efficace. Occuper des places publiques, des rues, des écoles et des universités. De là, l’idée que la littérature aussi pourrait être occupée et devenir une place publique, devenir une rue.

Dans son nouveau livre, A Ocupação (Companhia das Letras) [1], (écrit sous la tutelle de l’écrivain mozambicain Mia Couto dans le cadre du Projet Rolex de mentorat), il revient au ton politique explicite de A Resistência [2], livre lauréat des prix Jabuti et Saramago. Cependant, son regard est, cette fois-ci, orienté vers la recherche d’un autre.

Lors de son entretien avec le supplément culturel du journal de Pernambuco, l’auteur s’est exprimé sur la tonalité politique et autofictionnelle qui accompagne son œuvre ; il s’est exprimé sur la publication de livres en des temps alarmants sur le plan politique, et sur les polysémies qu’évoquent ses deux derniers romans.

ENTRETIEN

Pernambuco : Vos derniers romans ont pour titre un mot unique, très suggestif – A Resistência, puis A Ocupação. Les deux histoires se penchent sur les différentes façons d’appréhender les idées évoquées par ces substantifs : la résistance de votre frère dans l’environnement familial, la résistance de la mémoire de vos parents et de leurs expériences de l’exil vers le Brésil, dans le premier livre ; l’immeuble occupé que vous avez habité à São Paulo [3], des questions comme la grossesse de votre compagne (un être qui occupe l’autre) et des réflexions sur l’appartenance, dans le second livre. Pouvez-vous en dire plus sur cette polysémie ?

Julián Fuks : Oui, votre lecture est tout à fait exacte. En fait, c’était bien ce qui m’intéressait dans ces mots : leur polysémie, leur multiplicité de sens. Dans le cas de A Resistência [4], l’ambiguïté, le contraste des significations qui se manifeste m’intéressait particulièrement ; le fait de résister peut faire appel à deux phénomènes distincts, presque contraires. Résister, soit un acte de négation, de refus de percevoir quelque chose, de refus de l’affronter ; soit, à l’opposé, un acte fort ou une prise de position – comme un acte politique en somme. J’avais envie que la littérature puisse être le pont entre une résistance et une autre. Pour A Ocupação, je m’intéressais à nouveau à la multiplicité du terme. C’est en fait un mot très ouvert, que l’on peut garnir de sens très variés. J’ai été perçu comme parlant de l’occupation de sans-abri au centre de São Paulo, mais je pouvais aussi parler du corps d’une femme, un corps qui désire être occupé par un bébé lors d’une grossesse, je pouvais parler du corps occupé par la maladie, dans le cas du père du protagoniste – ce sont là les noyaux essentiels. Puis, à mesure que j’écrivais, que ce mot se répétait constamment, que je me voyais tenté de l’écrire d’innombrables fois, je me voyais en passer par des manières diverses de l’acte d’occuper. Tout cela prenait plus de sens et apportait de la cohésion à ce que je me proposais d’accomplir. C’est devenu une ligne directrice importante du livre, qui, à première vue, comportait trois axes distincts. C’était essentiel pour moi. De surcroît, ces deux termes, réunis, forment la parole fondamentale de notre temps : occuper et résister.

C’est devenu un précepte qui au-delà des continents, des frontières, des pays, se reproduit d’un lieu à l’autre. Occuper et résister, paraît, de fait, la formule fondamentale. En particulier, alors que “résister” comporte une notion d’abstraction, l’acte d’occuper serait le geste le plus incisif, le geste politique le plus efficace, me semble-t-il. Occuper des places publiques, des rues, des écoles et des universités. D’où l’idée que la littérature aussi puisse être occupée et devenir une place publique, devenir une rue.

Pernambuco : Une voix narrative au ton personnel est présente dans vos ouvrages depuis Procura do romance, elle est encore plus évidente dans A Resistência, et maintenant dans A Ocupação. Pensez-vous qu’il y ait une maturation de ce narrateur au fil de ces histoires ?

JF : En pratique, elle caractérise un sujet qui me représente dans les œuvres littéraires, un personnage effectivement autofictionnel, une sorte d’alter ego qui apparaît dans Procura do romance et qui se prolonge dans les livres suivants, ce qui me surprend presque moi-même. Il m’est difficile de dire moi-même s’il y a une maturation du narrateur. De toute évidence, on y trouve une réflexion continue sur les possibilités de la narration, sur le comment nous pouvons, à partir et au travers du roman, nous approcher un tant soit peu de l’expérience concrète, réelle, frôler un tant soit peu le réel, sans se convertir en un réalisme conventionnel, auquel j’ai toujours échappé. De même, l’autofiction est une des façons que j’estime la plus efficace pour réaliser aujourd’hui cette aspiration à la littérature et c’est la solution que j’ai trouvée. Il est clair que l’autofiction n’est pas un phénomène fermé, ce serait sans intérêt s’il en était ainsi, s’il fallait simplement suivre des règles établies. Les règles sont inachevées et chacun de ces livres est aussi une tentative de trouver des manières d’élaboration d’une autofiction la plus profonde possible, la plus vraisemblable possible, mais éloignée de son défaut le plus courant et si ostentatoire, qui serait un narcissisme littéraire qui ne réussit pas à s’éloigner de son auteur lui-même, d’un récit du document toujours proche de la vie, et c’est quelque chose que je voulais dans un certain sens dépasser dans ce livre. Voilà, il ne m’appartient pas de juger s’il y a eu une maturation. Sans doute, il existe un vieillissement de Sebastián lui-même, lié à celui de l’auteur. En fait, les circonstances de sa vie se transforment pas mal, et donc, le conflit, la problématique des livres se transforment et leur forme même répond à ce changement.

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Pernambuco : À la différence de vos livres précédents, vos deux romans plus récents sont porteurs d’un ton politique. A Resistência a été publié en 2015, près du moment majeur au Brésil : le coup d’État contre Dilma Rousseff en 2016. À présent, A Ocupação est lancé aussi à l’ombre d’une période alarmante sur le plan politique. Comment envisagez-vous cette question, publier des livres en des temps de perturbations politiques si exacerbées ?

JF : Je sens, en fait, que cette époque que vivent les gens exige de nous une prise de position plus claire, plus manifeste. Il semble que nous sommes invités quotidiennement à dire quelque chose, à nous positionner face à une série d’absurdités et d’inepties, face au désastre qu’est devenue la politique brésilienne et même la politique internationale sous divers aspects. Il serait artificiel, je crois, d’oublier tout ceci et de faire un type de littérature en dehors du présent, de continuer à écrire comme on écrivait autrefois, détaché des questions contemporaines. Je sens qu’en ce moment, il est important d’apporter une réponse à différents niveaux et que la littérature peut en être une. La littérature est un discours privilégié car nous pouvons bien choisir les mots, traiter les idées avec soin, et c’est ce qui a beaucoup manqué dans le débat public. Il est évident qu’il est impossible de dire que nous ne sommes pas abattus, affectés et attristés par un moment de grand découragement. Je sens que, dans ce contexte, par opposition en quelque sorte, il faut un peu plus d’énergie, un peu plus d’exaltation. C’est pourquoi il est essentiel de publier des livres, écrire et publier dans ces circonstances, dans ces perturbations, comme vous dites. À envisager le désastre qui nous accable et les atteintes portées à la culture et à la littérature par ce gouvernement, la réponse ne consiste pas à en finir avec la littérature et partir pour une bataille politique, mais à associer les deux. La bataille littéraire et la bataille politique se rapprochent et semblent devenir indiscernables dans un moment comme celui-ci.

Pernambuco : Pour écrire A Ocupação, vous avez participé au Projet Rolex de mentorat et bénéficié de la tutelle de l’écrivain mozambicain Mia Couto. Dans ce roman, vous prenez quelques distances avec le roman autobiographique et réorientez votre regard “vers l’autre”, à la recherche d’autres voix. J’ai aussi remarqué au cours du livre un échange de lettres entre Sebastián – votre alter ego, le narrateur du roman – et Mia Couto. Pouvez-vous nous parler de cette relation où l’écrivain interfère dans A Ocupação ?

JF : Avec cette question, vous associez fondamentalement la description de ce qu’est le livre et ce qu’il ambitionne d’être. Quand je me suis mis à écrire ce roman, de nombreuses années auparavant, avant même tout ce processus d’occupation, il était intitulé Os olhos dos outros (Les yeux des autres). Mon idée était de m’approcher des autres. Je pensais à une autofiction qui soit centrée non seulement sur un “moi”, mais dont le noyau soit la question de l’altérité et un désir d’approche de l’autre et des problèmes de l’autre. Dans ce temps intermédiaire, avant même qu’on ne me sollicite pour la résidence d’artistes à l’Ocupação [5], j’ai reçu une invitation à participer au programme culturel Rolex, en étant une sorte de “protégé” de Mia Couto, qui aurait le rôle de mentor. Or bien que nos littératures soient tout à fait différentes, c’est un auteur que j’ai toujours respecté et admiré, en partie pour son aptitude à toucher l’âme d’autrui, à trouver la voix d’autrui, à se rapprocher véritablement d’un portrait de l’altérité, d’un dialogue avec l’altérité. Je ressens que c’est une des énormes forces de son œuvre, cette voix poétique qu’il ne craint pas de rencontrer aussi dans un autre personnage. Le fait qu’il n’a aucune intention de se raconter lui-même, de s’exposer directement dans ses romans, tout ceci me faisait penser qu’il serait un interlocuteur important pour que je produise ce rapprochement. Je ne voulais pas m’éloigner de ma propre voix, de mon alter ego, de cet espace dans lequel la fiction est venue à moi. Je voulais cependant que cette forme de fiction atteigne un autre espace. Et Mia a eu, sans aucun doute, de l’importance dans ce processus. Il m’a incité à ne pas m’attacher autant au factuel, à chercher un langage plus proche du fictionnel, à restreindre les transpositions qui ont toujours existé, puisque ma fiction est presque toujours calquée sur le réel, mais en profitant de ces transpositions, des déviances et des distorsions, qui en font un livre littéraire, non un document sur le temps. Je pense que pour moi ce dialogue avec lui a été très important, m’encourageant dans une direction sans me donner, évidemment, aucun type de directive. Sa méthode est autre. Il a pour méthode le dialogue et l’amitié également. Et cela, pour moi, a peut-être été le plus grand enrichissement de tout ce processus.

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Voir en ligne : Julián Fuks : quando a literatura precisa ser ocupada

[1Le livre est en cours de traduction.

[2En français : Ni partir ni rester, traduit chez Grasset en 2018.

[3Voir note 5 : il s’agit dans le livre d’un immeuble au centre de São Paulo occupé par le MST (Mouvement des Sans Toit).

[4Le titre français : Ni partir ni rester, n’est pas utilisé dans l’interview qui questionne les significations des 2 titres en portugais.

[5Julián Fuks a été écrivain résident du projet Ocupação à la Résidence artistique Cambridge. Il s’agit d’un projet collaboratif traitant de sujets liés au quotidien, à l’histoire et à l’insertion dans la ville des occupants de l’ancien hôtel Cambridge. Cet immeuble autrefois laissé à l’abandon et inhabité au centre de São Paulo a été récupéré par le MSTC (Mouvement Sans Toit du Centre) et transformé en foyers résidentiels. En 2016, l’acquisition de l’immeuble a été homologuée au programme Minha casa Minha vida, lancé par le gouvernement de Lula pour faciliter l’accession à la propriété.

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