Peuples autochtones au Brésil : élections et lutte institutionnelle politico-partisane

 | Par Le Monde Diplomatique Brasil

Le chemin de la lutte institutionnelle sera bénéfique pour les peuples si elle s’articule avec la lutte dans les rues et sur les territoires.

Cet article a été publié en portugais en Mars 2022, Le Monde Diplomatique

Traduction : Gaëlle Scuiller pour Autres Brésils
Relecture : Du Duffles

La lutte institutionnelle, par le biais des partis politiques et des élections, est un instrument stratégique de plus en plus valorisé et utilisé par les peuples autochtones au Brésil. Le processus électoral municipal de 2020 a été celui qui a enregistré la plus forte participation autochtone dans l’histoire de notre pays. Selon les données du Tribunal supérieur électoral (TSE), il y a eu 2 111 candidats autochtones, ce qui représente 0,39 % du nombre total de candidatures. Cela signifie une augmentation de 88,51% par rapport aux élections de 2016, où 1 175 candidatures autochtones avaient été enregistrées.

 
En 2014, le « Profil des Candidats aux Élections 2014. Sous-représentation de Noirs, d’Indigènes et de Femmes : un défi à la démocratie » alertait contre ’l’invisibilité’ des femmes et les autochones parmi les candidatures électorales

Petit à petit, les peuples autochtones étendent les espaces de pouvoir intra-étatique gagnés par ce mode de lutte. Selon Bruno Lupion, lors des élections municipales de 2020, les candidats autochtones représentaient 0,34 % de l’ensemble des élus du pays, contre 0,26 % lors des élections municipales de 2016. Selon l’Articulation des peuples Autochtones du Brésil (Apib), sur les 236 autochtones élus, 214 l’ont été au sein de conseils municipaux, dix en tant que maires et douze en tant que vice-maires . Lors des élections majoritaires de 2018, Joênia Wapichana (Rede/RR), a été la première femme autochtone élue députée fédérale.

Panorama du Parlement Brésilien (2020), Observatoire de la démocratie brésilienne.
Illustrations de Johanna Thomé de Souza.

Dans ce contexte, il est essentiel de réfléchir au potentiel de cette forme de lutte, ainsi qu’aux défis et risques qu’elle présente. Une première question à prendre en considération est la relation entre la lutte institutionnelle dans le contexte de la politique partisane et des élections, un chemin fondé sur le principe de la représentativité, et la lutte par les actions et incidences directes, des mobilisations de masse et des confrontations dans les territoires et dans les rues, menées par les peuples autochtones pour le maintien, l’expansion et la mise en œuvre de leurs droits.

Il est nécessaire de garder la pleine conviction que c’est bien cette seconde forme de lutte qui est à l’origine des acquis des peuples autochtones au cours des dernières décennies, tant en ce qui concerne leurs droits territoriaux - obtenus par le biais de reprises de terres, par exemple - que les politiques différenciées de santé publique et d’éducation scolaire, ainsi que la reconnaissance de la légitimité de leur "organisation sociale, coutumes, langues, croyances et traditions" [1] et du droit à leurs propres formes d’existence, entre autres avancées.

Compte tenu de la nécessité d’un rapprochement croissant entre ces deux formes de lutte - dans le but notamment d’affaiblir les perspectives électorales des "carrières solo", c’est-à-dire, des individus qui ne se lient pas aux mobilisations mises en œuvre par le mouvement autochtone dans son ensemble - il est fondamental de veiller en permanence à surmonter le risque d’instrumentalisation des luttes à des fins personnelles. Ce risque a pour conséquence directe l’affaiblissement et la substitution de la lutte des actions et des mobilisations de masse par la lutte institutionnelle des partis politiques focalisée sur les élections. Au contraire, c’est cette dernière qui devrait rester au service de la première et toujours chercher à la renforcer, dans le but d’amplifier la portée de ses acquis pour les peuples autochtones du Brésil dans leur ensemble.

Mobilisation autochtone lors du campement “Lutte pour la Vie", en 2021, à Brasilia (Crédit : Cícero Bezerra/@cicero.bezerra)

Nicos Polantzas nous enseigne que les forces du capital ont tendance à se réorganiser et à récupérer l’hégémonie politique perdue lors des moments intenses de mobilisation et de lutte menées par des classes et des groupes sociaux non capitalistes. En partant du principe que le mouvement autochtone brésilien continuera à relever l’énorme défi du succès dans les urnes, nous devons être attentifs à cette prémisse suggérée par Polantzas, afin d’éviter le risque de compromission au système de la part des leaders autochtones qui obtiennent des mandats et de ceux qui commencent à agir dans les articulations et les bureaucraties qui en découlent dans l’environnement de la lutte intra-étatique.

Une deuxième question fondamentale dans ce contexte de lutte institutionnelle concerne le choix nécessaire du parti politique qui portera les candidatures autochtones. Dans ce domaine, deux postulats sont élémentaires : le premier est qu’il n’existe pas de parti politique idéal et le second est que les partis politiques ne sont pas comparables.

Ainsi, le choix du parti est en effet fondamental. Il doit être traité avec une grande attention et doit s’aligner, autant que possible, sur les demandes du mouvement autochtone et sa lutte d’actions et d’incidences directes, de mobilisations massives et de confrontations dans les territoires et dans les rues. La complexité de la législation du système politique électoral au Brésil et la large stratification des partis favorisent une encore relative méconnaissance du spectre idéologique, du champ des intérêts économiques et politiques, et du positionnement historique des différents partis lors des votes sur les projets qui attaquent les droits autochtones , notamment au Congrès national. Ce contexte contribue à ce que les leaders autochtones s’associent et se présentent aux élections par le biais de partis politiques qui vont à l’encontre des droits des autochtones.

Dans ce même domaine, il est fondamental d’affronter et de surmonter le risque du pragmatisme politique qui, dans de nombreux cas, fait que les leaders autochtones, même avec une connaissance approfondie des questions traitées, choisissent un parti politique en fonction des supposées meilleures conditions de campagne et de chances de victoire électorale locale, indépendamment du spectre idéologique et de l’histoire du parti dans les votes qui traitent des droits des peuples autochtones, en particulier des droits territoriaux, au niveau national.

La tactique de harcèlement visant à diviser les peuples et les communautés autochtones, mise en œuvre par les groupes économiques qui s’opposent aux droits des autochtones par le biais des partis politiques qui représentent leurs intérêts, conduit à une dispersion des candidatures autochtones. Cette tactique doit être dûment dévoilée et déjouée, afin d’augmenter les chances de victoires électorales des leaders autochtones qui sont en position réelle de représenter, au sein de l’institutionnalité de l’État, la vie et les projets d’avenir de leurs peuples respectifs et, principalement, pour éviter que la participation des peuples autochtones au processus électoral ne soit utilisée pour servir les projets des détenteurs du capital.

Campement “Terre libre”, 2018. (Crédit : Guilherme Cavalli/Cimi)

Pris ensemble, ces éléments ont certainement contribué au fait que la majorité des autochtones élus lors du scrutin municipal de 2020 étaient issus de partis politiques situés à droite et au centre-droit du spectre idéologique et opposés aux droits fondamentaux des peuples autochtones. Ainsi, les données soulignent que le Mouvement démocratique brésilien-MDB a été le parti avec le plus d’autochtones élus en 2020, 27 victoires. En outre, 21 autochtones ont été élus pour le Parti social démocratique-PSD, 20 pour les Progressistes-PP, 16 pour les Démocrates-DEM, actuellement União Brasil et 16 autres pour les Républicains : tous des partis dont les représentants au Congrès national agissent fortement et organiquement contre les droits des autochtones.

Dans ces cas concrets, quelle que soit la quantité d’arguments présentés pour tenter de justifier ces choix, le fait est que, de manière pragmatique, ces dirigeants dépensent de l’énergie politique pour renforcer des groupes de partis antagonistes aux droits collectifs, notamment territoriaux, de leur propre peuple et des peuples autochtones du pays dans son ensemble. Il faut souligner que, paradoxalement, dans beaucoup de ces cas, cette énergie politique a été générée au cours d’années de lutte par des actions, des mobilisations et des confrontations dans les territoires et dans les rues afin de défendre et de mettre en œuvre les droits, y compris les droits territoriaux, et canalisée vers ces leaders qui, usant de cette énergie accumulée, l’utilisent dans la lutte électorale des partis politiques institutionnels dans des partis qui sont antagonistes aux droits autochtones.

Il semble évident que la voie de la lutte à travers des partis politiques institutionnels menée par les peuples autochtones ne sera vraiment fructueuse pour l’ensemble des peuples, à court, moyen et long terme, que si celle-ci est étroitement articulée et au service de la lutte des actions et incidences directes, des mobilisations massives et des confrontations dans les territoires et dans les rues que ces peuples mènent pour maintenir, étendre et mettre en œuvre leurs droits. En ce sens, parmi d’autres aspects fondamentaux, le choix du parti est un élément central qui doit être dûment observé par les peuples et leurs leaders.

Dans ce cheminement, certaines tâches doivent être mises en œuvre par le mouvement autochtone et ses alliés. Il est nécessaire et urgent d’approfondir et de socialiser les études sur le fonctionnement du système électoral brésilien, le spectre idéologique, le champ des intérêts économiques et des sujets politiques défendus, ainsi que l’historique des votes des partis politiques sur les questions liées aux droits des autochtones au niveau national. Par ces actions, les peuples autochtones pourront avancer en surmontant les paradoxes et les contradictions et en augmentant la cohérence et l’efficacité de la lutte institutionnelle des partis politiques, en approfondissant la cohésion de ce front de lutte avec celui mené dans les rues et les territoires et en augmentant ainsi les possibilités de victoires dans le maintien, l’expansion et la réalisation de leurs droits et projets pour leur vie et leur avenir.


Cleber César Buzatto, diplômé en philosophie de la Faculdade de Filosofia Nsra. da Imaculada Conceição (FAFINC), spécialiste en droit agraire de l’Université Fédérale de Goiás (UFG), ancien cadre et secrétaire adjoint du Conseil missionnaire indigène (Cimi) et membre de l’équipe de Florianópolis du Cimi Régional Sud.

Voir en ligne : Os povos indígenas, as eleições e a luta institucional político-partidária no Brasil

En couverture, Celia Xakriaba, candidate aux élections legislatives fédérales parle au micro. Derrière elle, on reconnait, Sonia Guajajara, candidate aux élections legislatives fédérales et Joênia Wapixana, député pour l’état de Roraima et Luis Inacio Lula da Silva.
Campement Terre Libre 2022, Brasília (DF), (c) Midia Ninja

[1Constitution fédérale du Brésil, Caput de l’article 231.

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