Au Brésil, la Centrale des Mouvements Populaires évalue « Lula doit être attentif à ne pas donner le bras en plus des doigts »

 | Par Brasil de Fato, Marilza de Melo Foucher

Par Marilza de Melo Foucher, collaboration spéciale pour 247
Traduction : Patrick Piro pour Autres Brésils

De nombreux secteurs de la bourgeoisie allèguent — et espèrent —, que Lula ne pourra pas gouverner ni tenir ses promesses, ce qui leur permettra de revenir au pouvoir, analyse Luiz Gonzaga da Silva, dit Gegê. Militant de la Central des mouvements populaires [1], il a connu la prison pendant la dictature militaire. Son histoire est liée au mouvement populaire urbain de São Paulo engagé dans la lutte pour un logement décent. Il est également mobilisé contre le racisme et pour la défense du Système unique de santé (Sus) brésilien.

Gegê constate que le gouvernement Lula (PT) est soumis à un chantage permanent. « Sans majorité, le gouvernement Lula s’évertue à négocier avec ses opposants, dans l’objectif d’améliorer le bien-être de la population brésilienne. Dans le même temps, la présidence de la Chambre des députés [Arthur Lira, PP, droite] exerce un chantage politique considérable afin d’obtenir pour son camp des ministères clés qui lui donneront la visibilité dont il a besoin pour gagner des voix ».

Comment analysez-vous le contexte politique brésilien actuel ?

La situation se détériore. Le pouvoir exécutif semble muselé, victime du chantage de ce « semi-parlementarisme » qu’a imposé le gouvernement Bolsonaro par son association avec Arthur Lira. Le président de la Chambre a acquis un super pouvoir grâce à la création du « budget secret » dans la mandature précédente. Si bien qu’aujourd’hui les médias traditionnels et de nombreux analystes, députés et sénateurs semblent oublier que le Brésil est sous régime présidentiel, un système de gouvernance caractérisé par un équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Le président élu est chargé à la fois de représenter l’État et de conduire le gouvernement.

Comment la Centrale des Mouvements Populaires se positionne-t-elle face à cette réalité ?

Plus que jamais, nous sommes très préoccupés par le sort de ce gouvernement. Après l’énergie dépensée lors des dernières élections, il nous faut aujourd’hui redoubler d’efforts pour assurer la pérennité d’un gouvernement qui ne dispose pas de majorité. Car malheureusement, nous ne sommes pas parvenus à faire élire un socle parlementaire à même de l’appuyer solidement, et faire en sorte qu’il puisse tenir ses promesses électorales — issues, soulignons-le, d’un consensus populaire.

Dans cette situation politique défavorable, nous voyons le président contraint de sceller des accords avec certains partis politiques qui n’ont pas montré la moindre velléité de soutenir l’action gouvernementale. C’est le cas par exemple avec le nouveau programme « Minha Casa, Minha Vida » qui, en plus de fournir un logement décent aux gens, contribue à créer des emplois et à générer des revenus qui aideront le Brésil à réduire les inégalités sociales.

Cette situation a-t-elle conduit les mouvements sociaux à se coaliser ?

Je vois aujourd’hui l’urgence et la nécessité de travailler à l’articulation d’une nouvelle plateforme de soutien au gouvernement, afin d’aider Lula à sortir le Brésil du marasme qui l’a tellement affligé ces dernières années, sous les gouvernements Michel Temer et Jair Bolsonaro. Il faut sortir du climat de violence fasciste qui prévaut encore. Il existe, par exemple, une frange de la bourgeoisie représentée au Parlement, qui s’emploie par tous les moyens à saigner le gouvernement, en quête de financements en échange d’un soutien calculé à l’approbation par le Parlement de certaines mesures. Ces parti sont en quête de ressources pour payer leurs dettes de campagne et préparer les scrutins de 2024, qui verront l’élection des maires et des conseillers municipaux dans toutes les villes du pays.

Et la présidence de la Chambre exerce un chantage politique considérable pour conquérir des ministères clés qui donneront de la visibilité sociale à son camp, impérative pour acquérir des voix. Ces secteurs économiques et religieux, représentés au Parlement, se comportent de manière égoïste, utilisant leur pouvoir de négociation pour leur propre compte plutôt que pour défendre les intérêts et le bien commun du peuple brésilien. Ils ne constitueront jamais un socle de soutien au gouvernement, ils vont persister à négocier des postes et du pouvoir. Lula, sans majorité, en est réduit à négocier avec ses opposants pour œuvrer au bien-être de la population brésilienne, en accordant une attention particulière aux plus nécessiteux, qui souffrent de la faim et vivent dans la misère.

Cette situation nous oblige à renforcer le soutien populaire au gouvernement, mais aussi à faire pression sur le Parlement. Pour cela, il faudra que la gauche apprenne à négocier pour défendre les intérêts de la population et comprenne que le bolsonarisme survit, alimenté par des semences de haine qui ont germé chez les ceux qui ont été manipulés par le mensonge, que nous devrons combattre par un activisme pédagogique. Tout cela exige de notre part des efforts redoublés et une forte mobilisation, afin que les promesses du gouvernement puissent se concrétiser.

Lula, au cours de sa carrière politique, a toujours été lié aux mouvements populaires. Comment envisagez-vous de vous mobiliser pour défendre son gouvernement ?

Il nous faut être plus actifs et mieux coordonnés. Il nous faut gagner une majorité populaire pour faire pression sur la Chambre des députés ainsi que sur le Sénat, et soutenir le gouvernement. Et sans perdre notre vision critique, afin de faire progresser nos revendications. Nous devons nous unir pour conquérir le pouvoir local et éviter une défaite électorale en 2024. Nous devons nous unir pour assurer un soutien populaire au gouvernement pour que Lula puisse parvenir au bout de ses quatre années de mandats ! Les mouvements sociaux devraient être davantage présents dans les quartiers, dans les zones périphériques, auprès des communautés. Nous ne pouvons pas nous contenter de débattre entre nous sur les réseaux sociaux. Les deux modalités sont nécessaires !
La lutte politique est une bataille permanente. Même si Lula ne se représente pas, il ne faudra pas que le candidat qu’il désignera soit battu. Cela signerait indubitablement une défaite pour nos luttes contre toutes les formes d’exclusion ! Il est nécessaire d’organiser encore et encore les conditions de la lutte pour notre émancipation.

Jugez-vous possible de bâtir une large alliance, rassemblant davantage de représentants de la société civile, de la sphère associative, des syndicats, du secteur de l’enseignement, des mouvements étudiants, du monde artistique, etc. ?

Bien sûr, il est nécessaire d’étendre l’alliance à tous ces segments ; mais ce processus est encore lent et nous devons être particulièrement vigilants, car le gouvernement Lula ne survivra par sans notre soutien à tous. Mais de son côté, le gouvernement devra être attentif à ne pas donner le bras en plus des doigts. De nombreux secteurs de la bourgeoisie souhaitent — et espèrent —, que Lula ne soit pas en mesure de gouverner ou de tenir ses promesses, afin de pouvoir revenir au pouvoir. Nous devons en tenir compte. Ils ont besoin d’un nouveau gouvernement de droite, voire du genre « PSDB » de l’époque Fernando Henrique Cardoso, pour mener à terme leur programme de privatisation de tous les secteurs au Brésil, en particulier dans les domaines clés de l’économie — Banco do Brasil, Caixa econômica federal et ce qu’il nous reste de Petrobrás. La finalité, pour cette soi-disant élite économique conservatrice, c’est de placer l’intégralité de notre patrimoine national sous joug étranger. Et donc mettre un terme à notre rêve d’un pays souverain et autonome, œuvrant à un avenir meilleur à sa population en répondant à ses besoins fondamentaux.
Certes, la société civile latino-américaine, en particulier brésilienne, croit toujours fermement à la voie « démocratique » et aux processus électoraux pour résoudre ses problèmes. Mais ce désir se confronte à la dure réalité. Nous aspirons à une démocratie plus large et plus effective, qui n’autoriserait pas à une poignée de personnes de détenir tous les pouvoirs, quand une grande majorité vit dans la pauvreté voire la misère absolue. La démocratie néolibérale brésilienne actuelle a généré une gouvernance de plus en plus exclusive qui nous conduit à la faillite, accentue la faim, la misère, la prostitution enfantine, alimente une véritable armée du crime organisé ; nos jeunes sont pris dans les mailles de la drogue, soumis au pouvoir des trafiquants. Les milices criminelles infiltrent et orientent les sphères du pouvoir. Au Brésil et en Amérique latine, nous courons un risque réel de déstructuration de la société et du jeu politique, comme on peut le voir en Afrique et à Haïti. Nous ne pouvons pas permettre le retour d’un gouvernement bolsonariste, ce serait désastreux pour la cohésion sociale et menacerait la société d’une guerre civile. Nous avons l’obligation d’être conscients des dangers qui nous cernent depuis un certain temps déjà.

Les médias traditionnels brésiliens semblent se focaliser exclusivement sur la fragilité du pouvoir exécutif, avec Lula pour cible principale…

Ces médias bourgeois, qui restent au service du système capitaliste néolibéral, ont cessé de remplir leur rôle de gardien de la démocratie. Ils devraient participer à former la grande masse des personnes vivant dans la pauvreté et dépourvues d’éducation politique. Ce secteur commercial a contribué, au contraire, à un processus de dépolitisation. Il a choisit d’entretenir l’ignorance politique, à coup de désinformation permanente. Les chaînes de télévision envahissent les foyers 24 heures sur 24, assénant parfois les mêmes mensonges, qui en finissent par devenir des « vérités ». C’est de cette manière qu’elles ont agi pour favoriser le coup d’État contre l’ex-présidente Dilma Roussef (PT), ou pour discréditer les gouvernements PT, jusqu’à l’incarcération de Lula.
Nous avons vu comment les médias conservateurs ont contribué au projet politique de l’ancien juge Sergio Moro et de ses comparses, détruisant l’image de Lula, empêchant sa candidature à la présidence [en 2018], favorisant l’élection de Bolsonaro, qui a ensuite pris Moro pour ministre de la Justice. C’est déplorable, mais ces médias ont favorisé le rejet de l’engagement citoyen, aggravant l’ignorance politique. Ils ont donné la priorité à la désinformation plutôt qu’à l’analyse politique et critique, ridiculisant le journalisme brésilien. Les journalistes des médias conservateurs avaient demandé à cor et à cri un mea culpa de Lula pour qu’il reconnaisse que tout ce qui avait été établi par l’opération Lava Jato menée par Moro était vrai. À quelques rares exceptions, ils n’ont pas eu la même exigence pour eux-mêmes après qu’ont été dénoncées cette manipulation juridique et la partialité de Moro. Le grand public a été privé d’informations concernant le processus d’innocentement de Lula ! Dotés de l’arme de la désinformation, ces médias agissent à l’égal d’un parti politique opposé à la gauche brésilienne. Heureusement, nous pouvons compter aujourd’hui sur une presse alternative qui s’impose, au sein de l’opinion publique, jouant le rôle de gardienne de la fragile démocratie brésilienne. Cette presse alternative redonne de la crédibilité au journalisme et à la presse nationale.
Et qui sait, un jour peut-être serons-nous appelés à débattre de la société que nous voulons construire au Brésil...

Voir en ligne : ’Lula deve ter cuidado para não entregar além dos anéis, os dedos’, diz Gegê, da Central de Movimentos Populares

[1organisation présente dans 19 États brésiliens, rassemblant des mouvements populaires urbains de divers secteurs

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