Les dix mensonges les plus fréquents au sujet des Indiens

, par Lilian Brandt

Les affirmations réunies ci-après proviennent de scènes de la vie réelle. Certaines d’entre elles vont et viennent dans les rues de l’intérieur du Brésil, d’autres dans de grandes villes, d’autres encore dans les discours des politiciens. Des ressentis divers et variés, émanant de personnes dont l’histoire est à chaque fois différente, mais qui pourtant ont un point commun : la généralisation du discours anti-Indien, à grands renforts d’arguments fallacieux.

Source : Axa (Articulação Xingu Araguaia) - 02/12/14
Traduction pour Autres Brésils : Anne-Laure Bonvalot
(Relecture : Zita Fernandes)

Mensonge nº 1 : Il n’y a presque plus d’Indiens, il n’y en aura plus du tout d’ici quelques années

Si l’on ne sait pas grand-chose aujourd’hui au sujet des Indiens, on connaît encore moins le passé de ces peuples. Même les chercheurs ne parviennent pas au consensus, les chiffres variant considérablement selon les paramètres utilisés.

L’anthropologue et démographe Marta Maria Azevedo estime qu’à l’époque de l’arrivée des Européens, on comptait au Brésil trois millions d’Indiens. Il existait plus de mille communautés différentes, qui au fil des siècles ont été exterminées par les conquistadors, par le biais des armes à feu ou des maladies qu’ils transportaient avec eux. Selon l’anthropologue, en 1957, il n’y avait plus au Brésil que 70 000 Indiens. C’est seulement à partir des années 1980 qu’on observe à nouveau une croissance de cette population.

Uiwede – course avec un bout de bois de buriti, Territoire Indigène Marãiwatsédé, État du Mato Grosso (Image : Lilian Brandt)

En 1991, lorsque l’IBGE, l’Institut Brésilien de la géographie et des Statistiques, est venu collecter des données au sujet de la population indigène au Brésil, on dénombrait 294 000 individus. En 2000, le recensement révélait une croissance de cette population bien plus importante que prévu, cette dernière atteignant le chiffre de 734 000 individus. En 2010, la population indigène a continué de croître, et le recensement a montré que plus de 817 000 Brésiliens s’autodéclaraient Indiens, soit 0,47% de la population nationale se répartissant en 305 ethnies et parlant 274 langues.

Une telle augmentation de la population aurait été impossible si l’on ne prenait en compte que des facteurs strictement démographiques, tels la natalité et la mortalité. Ces données révèlent que le nombre d’individus qui se reconnaissent désormais comme Indiens et la “renaissance” des groupes indigènes sont en augmentation. Auparavant, être indien au Brésil signifiait être retardé, inférieur, réduit en esclavage, catéchisé, être la cible de discriminations, de massacres, voire ne pas être considéré comme un être humain à part entière. De nombreux peuples ont été contraints d’abandonner leurs langues et leur culture. Aujourd’hui, les peuples indigènes recommencent à affirmer leur identité, peut-être parce que les circonstances sont plus favorables. Ou peut-être parce que ce cri n’en peut plus plus d’être étouffé.

Le fait de considérer ces populations seulement comme des “Indiens” occulte une immense diversité culturelle et des modes de vie très variés. Toutefois, par-delà les différences ethniques, quelque chose de beaucoup plus fort unit ces populations entre elles : le fait de se sentir différentes de nous.

Au Brésil, tous les extrêmes se côtoient : des Indiens qui jouissent de leur propre territoire et d’autres qui luttent à mort pour en posséder un ; des Indiens blancs et des Indiens noirs ; des Indiens chrétiens et des Indiens païens ; des Indiens vivant sur des terres reculées et des Indiens urbains.

Les populations indigènes vivant sur des territoires reculés n’ont établi aucun contact permanent avec la population nationale ni avec l’État. Les informations les concernant sont transmises par d’autres Indiens, par des habitants de la région ou par des chercheurs. La FUNAI (Fondation Nationale de l’Indien) a enregistré près de 107 occurrences de la présence d’Indiens isolés dans toute l’Amazonie légale, parmi lesquelles 26 ont déjà été confirmées ou font actuellement l’objet de vérification, soit par images satellite, soit au moyen de survols ou d’expéditions dans la région. On ne connaît pas par conséquent le chiffre exact des populations et des individus qui vivent dans un état d’isolement volontaire.

Nombre d’entre eux ont déjà fait l’expérience malheureuse de la rencontre avec des chercheurs d’or, des coupeurs de bois, de faux propriétaires et autres trafiquants évoluant près de la frontière. Il est également probable qu’ils aient été ou soient toujours en contact avec des communautés vivant au bord des rivières, des collecteurs de latex et surtout avec d’autres peuples indigènes.

Les résultats de la rencontre avec nous sont généralement tragiques, à commencer par les maladies que nous leur transmettons, contre lesquelles ils ne sont pas immunisés : rougeole, rubéole, oreillons, diphtérie, tétanos, hépatite, grippe, entre autres. Connaissant cette réalité, les peuples qui vivent en situation d’isolement ont choisi de fuir. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils n’entendent pas parler de notre société. Ils observent des traces, utilisent des outils et ont des contacts avec d’autres Indiens qui leur racontent les dernières nouvelles du monde des Blancs.

Autrefois, beaucoup doivent s’en souvenir, l’organisme gouvernemental indigéniste, que l’on appelait à l’époque SPI (Service de Protection des Indiens), offrait des cadeaux comme des miroirs, des casseroles et des outils, pour attirer les Indiens. Aujourd’hui, la FUNAI cherche à leur garantir un territoire propre où ils puissent se déplacer en toute liberté. Mais les menaces sont nombreuses et leurs territoires se réduisent comme peau de chagrin.

Le nombre d’Indiens vivant dans des zones urbaines se monte à 324 000, soit 36% du total de la population indigène, un chiffre qui croît d’année en année (IBGE, 2010). Deux motifs récurrents les incitent à vivre en ville : l’émigration des territoires traditionnels en vue des meilleures conditions de vie qu’offre la ville, et le fait que les périphéries des villes des rapprochent chaque fois davantage de leurs territoires.

Les gens continuent à croire que la population indigène diminue, même si les chiffres indiquent le contraire et que les Indiens sont davantage présents dans les centres-villes. La désinformation n’est pas sans conséquences : on fait comme si les Indiens étaient en voie de disparition et l’on oublie chaque fois un peu plus la situation spécifique qui est la leur. Il est alors plus facile de justifier le fait qu’on ne respecte ni leurs droits, ni leur existence elle-même.

Mensonge nº 2 : Les Indiens perdent leur culture

Enfants Tapirapé, Territoire Indigène Urubu Branco, État du Mato Grosso (Image : Lilian Brandt)

Cette affirmation synthétise toute une série d’autres idées très répandues : « Un Indien avec un téléphone portable n’est plus vraiment un Indien », une phrase qui se décline selon autant de variantes : télévision, ordinateur, jean, baskets, filet de pêche, bateau à moteur, camionnette, tracteur, etc.

On entend généralement par culture un ensemble de manifestations comprenant la connaissance, l’art, les croyances, la langue, la morale, les coutumes, les comportements, toutes les habitudes et les compétences acquises par des individus appartenant à une société spécifique.

Composée d’éléments divers, la culture est en perpétuelle transformation, elle interagit de plusieurs manières avec l’environnement, les circonstances, les autres cultures, mais aussi avec elle-même. Ainsi, la culture n’est pas quelque chose qui se perd, mais quelque chose qui se transforme constamment.

Toutefois, il est vrai que la relation d’échange culturel que nous entretenons avec les Indiens n’est pas juste. Notre société se caractérise par une culture de la domination et de l’imposition. L’impact de notre mode de vie a des répercussions directes sur la vie des Indiens, de sorte qu’il n’y a plus aujourd’hui la même abondance et la même biodiversité qu’en 1500. Le fleuve est pollué par les pesticides, la forêt fait les frais du déboisement massif et la quantité de poisson et de gibier s’est drastiquement réduite.

En ce sens, l’incorporation d’éléments d’une autre culture constitue aussi une stratégie de résistance. L’usage des équipements de pêche des “Blancs”, par exemple, peut être envisagée comme une manière de résistance culturelle, au sens où, pour l’identité indigène, mieux vaut pouvoir pêcher que de rester fidèle à des techniques traditionnelles et rentrer sans poisson à la maison.

Le groupe de rap guarani Brô MC’s (Image : Last FM)

L’une des manières de préserver la tradition, c’est d’innover tout en conservant une solide base traditionnelle. Un groupe de jeunes de la communauté Guarani Kaiowá offre un bon exemple de cette résistance culturelle. Le groupe de rap Brô MC’s est composé de deux groupes de deux frères, d’où le nom « bro », de l’anglais brother. Leurs vers mêlent portugais et guarani et dénoncent la déforestation illégale, ou encore l’oubli et les persécutions que son peuple subit sous la pression de l’agroalimentaire.

Découvrez leur musique ici

Par ailleurs, des objets non-indigènes peuvent être insérés dans la culture indigène, prenant alors un sens et faisant l’objet d’un usage complètement différents : c’est le cas des bouteilles en plastique minutieusement découpées et limées pour en faire des colliers, comme ceux qu’ils fabriquent depuis des centaines d’années avec des bris de coquilles d’escargots. D’autres fois, enfin, ils peuvent incorporer certains éléments d’une autre culture et n’en sont pas pour autant « moins Indiens », de même que le fait de manger des sushis ne fait pas de nous des Japonais, que le fait de boire du maté ne fait pas de nous des Gauchos, pas plus que le fait de se laver tous les jours ne fait de nous des Indiens.

La vitesse à laquelle certains Indiens incorporent des éléments de notre culture dans leur mode de vie nous effraie. Mais nous savons que les échanges entre les peuples ont toujours existé. Si le fait de voir un Indien avec un portable attire notre attention, c’est parce que nous ne savons pas que l’ornement qu’il utilise dans des rituels traditionnels depuis des siècles a pu être confectionné par un autre peuple et utilisé comme monnaie d’échange. Alors pourquoi pas ?

A quelle vitesse les Karajá incorporent-ils des éléments de la culture Tapirapé, et vice-versa ? À quelle vitesse les Brésiliens incorporent-ils des éléments de la culture nord-américaine ? Il n’existe pas de moyens de mesurer précisément les causes et les effets de ces échanges culturels.

Notre société n’accepte pas qu’un individu si différent de nous puisse utiliser les mêmes technologies et les mêmes biens de consommation que nous. Ainsi, nous voyons les Indiens comme des êtres inférieurs parce qu’ils n’ont pas développé des technologies qui nous paraissent indispensables, mais nous n’acceptons pas qu’ils profitent des facilités de la vie contemporaine. Comme si tout ce que nous possédons aujourd’hui était uniquement le résultat du travail de l’homme blanc destiné à son seul usage. Comme si le progrès technologique et économique n’avait pas été impulsé aussi par la conquête de territoires et de richesses qui appartenaient initialement aux Indiens.

Mais pourquoi les Indiens voudraient-ils de la technologie ? J’ai vu des Indiens qui vendaient de l’artisanat via Facebook, échangeant des mails avec des boutiques qui revendent leur production, faisant circuler des pétitions pour que leurs droits soient respectés, communiquant avec la famille restée au village alors qu’eux ont dû partir étudier à la ville où ils ont rencontré leur moitié, un peu comme nous tous.

Txiarawa Karajá photographie les esprits d’Aruanã. Village de Santa Isabel do Morro, Territoire Indigène du Parc de l’Araguaia, État du Tocantins (Image : Lilian Brandt)

Mensonge nº 3 : On invente plus d’Indiens qu’il y en a en réalité, aujourd’hui tout le monde peut être indien

Si un individu se définit comme étant Indien, s’il s’identifie à un groupe d’individus qui eux aussi se reconnaissent comme tels et le considèrent comme étant des leurs, alors il l’est. Aucune reconnaissance de la part de la FUNAI, aucun jugement de la part d’un non-indigène ou aucun critère imposé par notre société ne peuvent invalider son sentiment et le sentiment de la collectivité dont il fait partie.

Jeune fille Xavante et son petit cochon, Territoire Indigène Marãiatasédé, État du Mato Grosso (Image : Lilian Brandt)

Il peut considérer qu’elle est Indien pour une question génétique et/ou culturelle, mais il ne nous appartient pas, pas plus qu’au gouvernement, d’attribuer une identité à qui que ce soit. Le droit à l’auto-définition est également défendu par la Convention nº 169 sur les Populations Indigènes et Tribales de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ratifiée par le Brésil en 2000.

C’est pourquoi l’idée selon laquelle « si c’était comme ça, tous les Brésiliens seraient des Indiens, puisque dans nos veines coule du sang indigène, le sang de cette arrière-grand-mère capturée au lasso » est sans fondement. Ce discours n’émanerait jamais d’un Indien. Si le citoyen qui dit cela cherche à porter atteinte au droit d’être indien aujourd’hui, il est évident qu’il s’identifie bien davantage à l’arrière-grand-père violeur qu’à l’arrière-grand-mère violée ou violentée.

Remarquez que la télévision, par exemple, s’efforce de caricaturer les Indiens. Quand la télé montre le parfait Indien d’Amazonie, beau, fort, guerrier, chasseur, orné tout entier de plumes et de superbes peintures corporelles, les gens trouvent cela très beau à voir et vont même jusqu’à penser qu’il n’existe pas de racisme contre les Indiens. Mais quand la télé dit « celui-là est un Indien », elle nie subrepticement qu’il existe d’autres manières d’être indien.

Elle nie le fait qu’il existe des Indiens sans plumes ni peintures, qui portent des jeans et utilisent des portables. Elle nie qu’il n’y a plus de perroquets sur leurs territoires et que c’est pour ça qu’ils ne portent plus de coiffure de plumes. Elle nie ceux qui ont les cheveux crépus, parce que les esclaves noirs enfuis se sont réfugiés dans leur village et ont été reçus comme des partenaires de résistance. Elle nie ceux qui vivent en ville parce que leurs territoires ont été envahis, ceux qui vont manifester à Brasilia, etc.

Les Indiens sont comme ils sont. Si notre société a des doutes sur le fait que tel individu est un Indien, ces doutes ne trouveront pourtant aucun écho chez lui. Celui qui est Indien le sait, parce qu’il a en lui le vécu de son peuple et parce qu’il fait l’expérience du racisme dans sa chair.

Notre société croit qu’il existe une échelle permettant d’évaluer qui est plus ou moins indien : « Vit-il dans une maloca, dans un village typique ? A-t-il les cheveux raides ? Sait-il pêcher ? A-t-il un portable ? Est-il riche ? ». Mais les choses ne marchent pas comme ça, il n’existe pas de barème pour définir qui est indien et qui ne l’est pas, qui l’est plus et qui l’est moins. Une telle croyance met en évidence un désir implicite de vouloir qu’il y ait moins d’Indiens, puisque nombre d’entre eux seraient déjà « acculturés » et « intégrés ».

La Convention nº169 de l’OIT garantit l’autodétermination des peuples et le droit de chaque population indigène ou tribale à décider elle-même de son chemin vers l’avenir. Ce principe apparaît également dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des populations indigènes.

L’idée selon laquelle les Indiens seraient assimilés, voire auraient cessé d’exister, a déjà été invalidée par la législation, mais elle doit aujourd’hui être dépassée par la société.

Mensonge nº 4 : Le Brésil est un pays de métissage, ici le racisme n’existe pas

Le racisme, tout comme le machisme, est une chose subtile. Parfois, il saute aux yeux : lorsque quelqu’un traite un Noir de « singe », lorsqu’une femme est violée, lorsqu’à travail égal le salaire d’une femme ou d’un Noir est inférieur à celui d’un homme blanc. Ce racisme explicite est, la plupart du temps – mais pas toujours –, condamné par la société.

Mais tout n’est pas noir ou blanc, racisme ou non-racisme. Il y a d’infinies combinaisons de couleurs, et autant de manières de manifester ou d’occulter le racisme, de continuer à se croire supérieur.

Petites filles Karajá, Village JK, Territoire Indigène du Parc de l’Araguaia, État du Tocantins (Image : Lilian Brandt)

Avec les Indiens, c’est encore pire, parce que la différence ne réside pas seulement dans la couleur de peau, le type de cheveux ou la classe sociale. Outre cela, la différence est culturelle, et même très souvent linguistique. Les Indiens sont les Brésiliens les plus disparates et différents avec qui nous partageons notre territoire.

Le racisme peut s’inviter dans des moments légers, entre amis. On a tellement naturalisé le racisme à l’égard des Indiens qu’on ne se rend pas compte qu’on ne pourrait jamais employer les mêmes mots pour se référer à un autre groupe de personnes. Notre société a été très complaisante envers le racisme à l’égard des Indiens, en dépit de ce que stipule notre législation.

D’après la Constitution Fédérale et la Loi nº 7.716/89, les délits de discrimination ou les préjugés ayant pour objet la race, la couleur, l’ethnie, la religion ou la provenance nationale sont passibles de peines, le délit de racisme étant incompressible et imprescriptible. Toutefois, les Indiens font chaque jour l’objet de discriminations, et rares sont les cas de dénonciation ou de condamnation.

Les réseaux sociaux, par exemple, regorgent de propos racistes. En avril 2014, la Justice Fédérale a condamné un journaliste de l’État de l’Amapa pour cinq messages dans lesquels il faisait usage d’expressions méprisantes à l’encontre des Indiens Guarani Kaiowá. La décision de justice stipule que le journaliste devra rendre des services communautaires à la Maison de la Santé de l’Indigène de l’Amapa (Casa de Apoio à Saúde Indígena do Amapá, CASAI) et paiera l’équivalent de six salaires minimum au Conseil des Caciques de Oiapoque et à l’Association des Indigènes de Wajãpi. L’idée est que, en rendant des services communautaires à la CASAI, le journaliste fréquente des Indiens et, connaissant de près leur réalité, finisse par les respecter. Espérons qu’il en sera ainsi.

Dans la sphère politique, les discours haineux sont de plus en plus explicites. Le président du Front Parlementaire pour la Pêche et l’Agriculture, le Député Fédéral Luís Carlos Heinze (PP-RS), a plusieurs fois disqualifié publiquement les descendants d’esclaves, les Indiens, les gays et les lesbiennes. Les urnes ont montré qu’il jouit de l’appui de la population : en 2014, Heinze a été réélu pour la cinquième fois en tant que Député Fédéral de l’État du Rio Grande do Sul ; il est de surcroît le député du Rio Grande do Sul qui a remporté le plus grand nombre de voix.

Les discours racistes atteignent directement les Indigènes. Le rapport « Conflitos no Campo Brasil 2013 » (Conflits Ruraux Brésil 2013), émis par la Commission Pastorale de la Terre (CPT), montre que, sur un total de 1266 conflits ruraux au Brésil, 205 concernent des Indiens – soit 16%. La plupart de ces cas ont à voir avec des conflits pour la terre ou pour la récupération de territoires, soit 154 occurrences.

Conflits Ruraux Brésil 2013. "Victimes d’homicide, menace de mort, intimidation et autres. En bleu : non-indigènes. En orange : indigènes." (Source : Commission Pastorale de la Terre)

Les populations indigènes sont les plus touchées par la violence au Brésil. Toujours d’après le rapport Conflits Ruraux Brésil, en 2013, sur 829 victimes d’assassinats, de menaces de mort, d’intimidations, de tentatives de meurtre et autres, 238 étaient des Indiens. Sur 34 morts par assassinat, 15 étaient des Indiens. 10 des 15 victimes de tentatives de meurtre, et 33 des 241 personnes menacées de mort étaient elles aussi indigènes.

Conflits Ruraux – Brésil 2013. "Victimes de tentative d’homicide. En bleu : non-indigènes. En orange : indigènes." (Source : Commission Pastorale de la Terre)

Il est triste de constater que les morts d’Indiens en zone rurale, qui prennent alors le tour d’un véritable génocide, prennent leur source dans le discours de figures publiques et de leaders politiques presque toujours motivés par des intérêts économiques.

Le racisme (comme le machisme) hante l’imaginaire social, il plâne sur la société dans son ensemble et par conséquent sur chaque individu. Comme toute idée, il est vivant, autonome, se manifeste à travers les actes ou les idéologies.

L’une des manières par lesquelles le racisme opère est la généralisation : lorsqu’on remarque quelque chose de négatif à propos d’un individu et qu’on transpose cette remarque offensive à l’ensemble de la population dont il fait partie. Prenons un exemple bien connu dans les petites villes où il y a des Indiens : imaginez que quelqu’un voie dans la rue un homme ivre. S’il n’est pas indigène, on dira : « Cet homme est », mais s’il l’est, on dira : « Les Indiens sont toujours ivres ».

La société est raciste, et même si vous ne vous considérez pas comme quelqu’un de raciste, parfois cela peut vous échapper malgré vous. Observez vos gestes, vos pensées, vos sentiments, et laissez-vous la possibilité d’en juger.

Mensonge nº 5 : Les Indiens ont de nombreux privilèges

Si l’on entendait par « privilège » le fait de pouvoir profiter d’une vie en pleine nature, il n’y aurait pas de problème. Mais non. Malheureusement, ce discours s’accompagne de la croyance selon laquelle « les Indiens reçoivent toute leur vie un salaire de la part du gouvernement ».

Pire encore que le fait que tant de gens y croient : la surprise qui est la leur lorsqu’ils s’aperçoivent que ce n’est pas le cas : « Ah bon ? Mais alors, de quoi vivent-ils ? ». Il leur semble incroyable que les Indiens travaillent et se battent pour survivre. Contrairement à ce que pensent de nombreux Brésiliens, le fait d’être Indien n’offre pas aujourd’hui de grands avantages. Cela suppose, en revanche, beaucoup de courage.

Indiens Xavante, Village Pimentel Barbosa, Territoire Indigène Pimentel Barbosa, État du Mato Grosso (Image : Maíra Ribeiro)

En termes de santé, la différence est que les Indiens sont soignés par le SESAI (Secrétariat Spécial de Santé Indigène), qui fait partie du Système Unique de Santé qui soigne aussi les non-Indigènes. En théorie, cette distinction permet un regard différencié des professionnels de santé, considérant les questions culturelles et agissant en consonance avec les pratiques de santé traditionnelles indigènes. Dans la pratique, comme c’est le cas pour nos centres de soins, certains fonctionnent bien, d’autres pas. Il manque des équipements, parfois il n’y a pas de médicaments, il manque des professionnels spécialisés, etc. Il reste un long chemin à parcourir.

Dans le domaine de l’éducation, les Indiens ont été durant des années soumis à l’imposition de nos valeurs et à la négation de leur identité et de leur culture. Aujourd’hui, le Ministère de l’Éducation a à charge de développer une éducation différenciée, interculturelle et bilingue qui fasse la part belle aux méthodes d’apprentissage et aux savoirs indigènes. En outre, les Indiens peuvent élaborer leurs propres programmes et emplois du temps scolaires selon une gestion proprement indigène. Selon le Ministère de l’Éducation, la majorité des professeurs sont encore non-indigènes, au total 7 968, alors que le nombre de professeurs indigènes se monte à 7 321. Dans la pratique, comme dans l’enseignement public pour les non-Indiens, exception faite de certains cas exceptionnels, il manque du matériel didactique spécifique, de la nourriture (celle-ci étant rarement différenciée), des infrastructures, etc.

Quant aux bénéfices sociaux, les Indiens sont considérés par l’INSS, l’Institut National de la Sécurité Sociale, comme des « assurés spéciaux » en termes d’accès au congé maternité, à la retraite, à l’assurance maladie, à l’assurance en cas d’accident, à la pension d’invalidité, à la pension en cas de décès et à l’aide en cas de réclusion.

Les assurés spéciaux sont les travailleurs ruraux qui produisent en régime d’économie familiale, sans utiliser de main d’œuvre salariée. Outre les Indiens, sont considérés assurés spéciaux les agriculteurs, les collecteurs de latex et les pêcheurs artisanaux. Les Indiens doivent prouver que leurs moyens de subsistance proviennent de l’extraction, de la culture de la terre ou de toute autre activité reliée à la terre et aux ressources naturelles. Autrement dit, les Indiens ont accès à ces bénéfices non pas parce qu’ils sont Indiens, mais parce qu’ils vivent d’activités rurales. S’ils étaient salariés, ils cesseraient d’être des assurés spéciaux.

Enfin, les Indiens ont l’usufruit de leurs territoires. Les Territoires Indigènes n’appartiennent pas aux Indiens, ils sont propriété nationale, ce sont des territoires publics qui appartiennent à toute la nation brésilienne et sont cédées aux Indiens selon un régime de possession permanente et d’usufruit exclusif. Ainsi, les Indiens ne sont pas propriétaires de leurs terres : ils ont le droit d’y résider et de faire usage des richesses du sol et des eaux pour faire vivre la génération actuelle et les futures générations.

Mensonge nº 6 : Les Indiens sont sous tutelle, c’est pour ça qu’ils ne vont pas en prison et qu’ils ne peuvent pas acheter d’alcool

Indiens Xavante, Territoire Indigène Marãiwatsédé, État du Mato Grosso (Image : Lilian Brandt)

C’est une vieille histoire, mais elle possède un fond de vérité. Depuis la période coloniale jusqu’au siècle dernier, l’État a toujours considéré que les Indiens devaient être intégrés, c’est-à-dire qu’ils devaient nier leur identité au nom de leur insertion dans la nation brésilienne.

Cette conception, perpétuée des siècles durant, est devenue « tutelle » dans le Code Civil de 1916 (article 6), qui rangea les Indiens dans la catégorie de « relativement incapables », condition similaire à celle des orphelins mineurs au XIXe siècle.

Le Statut de l’Indien (Loi n. 6.001/73) a fait sien le régime de tutelle, après avoir classé les Indiens dans des catégories comme « vivant de manière isolée », « en voie d’intégration » ou « intégrés », établissant que le régime tutélaire s’appliquerait aux Indiens non encore intégrés.

L’État tuteur est celui qui décide pour les Indiens et qui, sous prétexte de s’occuper d’eux, les maintient sous contrôle. Au nom de cette « tutelle », l’État brésilien a encouragé un véritable génocide. La Commission Nationale pour la Vérité, qui enquête sur les crimes commis par le gouvernement ou par les agents de la dictature militaire, estime que la construction de routes en Amazonie, sous le gouvernement du général Médici (1969-1973), a tué à elle seule 8000 Indiens environ.

Dans la région de l’Araguaia, le peupleXavante de Marãiwatsédé a remis un rapport de 71 pages à la Commission Nationale pour la Vérité. Parmi les crimes commis apparaît l’invasion du territoire avec la complicité des autorités, des entrepreneurs et des pouvoirs locaux et nationaux.

Il a fallu attendre 1988 et l’actuelle Constitution Fédérale Brésilienne pour que la législation prenne un tour différent. Notre Constitution a reconnu et introduit les droits permanents des Indiens, abandonnant l’idée qu’ils seraient assimilés à notre société et reprenant à son compte l’idée selon laquelle les Indiens sont des sujets à part entière capable de s’autodéterminer dans le présent et à l’avenir. Elle a également reconnu le droit des Indiens à la terre et à la pleine citoyenneté. Une telle avancée dans la législation indigéniste a constitué une grande victoire pour le mouvement indigène.

Communautés indigènes luttant pour leurs droits à l’Assemblée Constituante (Image : Chambre des Députés)

Le Nouveau Code Civil Brésilien (2002) stipule dans son article 4 que « la capacité des Indiens sera régulée par une législation spéciale ». Comme une telle loi n’existe pas, certains peuvent croire qu’il s’agit de l’ancien Statut de l’Indien, d’où la contradiction, puisque le Statut susmentionné considère l’Indien comme étant un semi-incapable.

Le Statut de l’Indien et ses catégories rétrogrades n’ont jamais été officiellement révoqués, mais de nombreux spécialistes assurent que la Constitution Brésilienne, en tant qu’elle est notre plus haute référence en matière de législation, le révoque automatiquement par rapport à la question de la tutelle. Toutefois, nombre de juristes, de législateurs, ainsi que la population brésilienne, se réfèrent encore au Statut de l’Indien pour fonder leurs décisions et leurs discours, se prévalant de la contradiction des lois et créant une forme d’insécurité juridique pour les peuples indigènes.

C’est pourquoi, selon la FUNAI et divers spécialistes, les Indiens sont des citoyens tout autant que nous et peuvent bien acheter de l’alcool en-dehors des Territoires Indigènes. D’ailleurs, le commerçant qui refuserait de leur en vendre commettrait un délit de discrimination à l’encontre des Indiens, outre une pratique abusive prévue par l’appendice IX de l’article 39 du Code de Défense du Consommateur.

Certaines instances gouvernementales trouvent dans le Statut de l’Indien un recours légal permettant d’interdire la vente de boissons alcoolisées aux Indiens. L’article 58 de ce Statut établit que le fait d’« encourager, par n’importe quel moyen, l’acquisition, l’usage et la circulation de boissons alcoolisées dans les groupes tribaux ou parmi les Indiens non intégrés » constitue un délit.

Sur la question de la criminalisation, le Statut de l’Indien mentionne que la peine doit être atténuée, et l’Indien placé « si possible, en régime spécial de semi-liberté, sur le lieu de fonctionnement de l’organe fédéral d’assistance aux Indiens le plus proche du lieu de résidence du condamné » (article 56).

La tutelle n’a rien à voir avec la non-responsabilisation de l’individu pour un délit qu’il a commis. Elle prévoit un jugement différencié au cas où la question concerne sa pratique culturelle et la nécessité d’un interprète durant son interrogatoire, dans le cas où l’Indien ne maîtriserait pas complètement la langue portugaise.

En matière de délits, la loi pour les Indiens est la même que pour nous. Les Indiens peuvent aller et vont en prison lorsqu’ils volent, lorsqu’ils commettent des actes de violence, un meurtre ou tout autre délit qui conduirait un non-Indien en prison. Ils se font également arrêter injustement, on les bâillonne et les opprime pour que leurs droits ne soient pas respectés, comme dans le cas du Cacique Babau, qui lutte pour son territoire et subit en permanence la persécution des autorités.

Mensonge nº 7 : Il y a de nombreuses terres pour très peu d’Indiens

Vue aérienne du Village de Santa Isabel, Territoire Indigène du Parc de l’Araguaia (Image : Lilian Brandt)

En 1978, le Statut de l’Indien a imposé à l’État brésilien la démarcation de tous les territoires indigènes jusqu’en décembre 1978. Dix ans après, la Constitution Brésilienne a reconnu aux Indiens les « droits originels sur les terres qu’ils occupent traditionnellement, l’Union étant compétente pour les délimiter, les protéger et faire respecter tous leurs biens » (article 231), et a établi un délai de cinq ans pour la démarcation de tous les Territoires Indigènes.

Quand la Constitution emploie le terme de « droit originel », elle révèle qu’un tel droit existe depuis toujours, anticipant en cela la Constitution elle-même. Les démarcations sont seulement une reconnaissance de ce droit préexistant. La notion de territoire ne constitue pas seulement une relation d’occupation ou d’exploitation, mais le fondement de l’existence de tout un peuple, car c’est seulement sur son territoire que la pratique de sa culture est possible.

Cependant, jusqu’à aujourd’hui, l’État refuse de remplir son obligation et chaque jour les intérêts économiques sur ces terres traditionnelles croissent davantage. Comme si cela ne suffisait pas, de nombreux Territoires Indigènes sont chaque fois plus affectés, directement ou indirectement, par de grands projets, par la monoculture faisant un usage abusif de pesticides, par des entreprises d’extraction de minerais, etc.

Si les agents de ces grands pouvoirs économiques tentent de barrer tous les processus de démarcation des Territoires Indigènes, ils prétendent également qu’il faut modifier le processus de démarcation lui-même. Le Décret 1.775/1996 détaille toute la procédure, basée sur la présence d’une commission technique spécialisée, coordonnée par un anthropologue, dans le but de réaliser des études complémentaires de nature ethno-historique, sociologique, juridique, cartographique, environnementale et de mettre en place la collecte de fonds nécessaire à la délimitation. Après autorisation de la FUNAI, un délai est ouvert pour permettre d’éventuelles contestations, et c’est seulement ensuite qu’a lieu la démarcation.

Les occupants non-indigènes sont indemnisés, autant par des aménagements que par des titres de propriété de bonne foi. De plus, les occupants non-indiens qui correspondent au profil de la réforme agraire sont réinstallés, à charge de l’Incra, l’Institut National de la Colonisation et de la Réforme.

Les Territoires Indigènes sont inaliénables et indisponibles, c’est-à-dire que les Indiens ne peuvent effectuer aucune démarche juridique qui engendre le transfert du titre des droits sur ces terres, ni permettre aux non-Indigènes de bénéficier de l’exploitation des ressources naturelles, car l’usufruit est l’exclusivité des Indiens.

Le discours anti-indigène a comme principal argument le fait que les Territoires Indigènes occupent 13% du territoire national. Mais les Brésiliens ne se rendent pas compte de l’immense surface qu’occupent les latifundiums. Le Brésil s’étend sur plus de 851 millions d’hectares, dont 318 millions sont occupés par de grandes propriétés, soit un total de 37% du territoire national.

Le tableau ci-dessous indique la quantité de propriétés, la surface totale qu’elles occupent et le pourcentage que cette surface représente par rapport à l’ensemble du territoire national. Pour mieux le comprendre, il faut savoir qu’un « minifundio » représente une portion inférieure à un module fiscal (Décret nº 84.685/1980), qu’une « petite propriété » est une portion rurale dont la superficie est comprise entre 1 et 4 modules fiscaux (Loi nº 8.629/1993) et qu’une « propriété moyenne » est une portion d’une surface comprise entre 4 et 15 modules fiscaux (Loi nº 8.629/1993).

Il n’y a pas de définition légale pour le terme de « grande propriété », qui toutefois a fini par être tenue dans la pratique des politiques agraires comme un bien immeuble rural dont la surface est supérieure à 15 modules fiscaux.

Le module fiscal est une unité de mesure qui correspond à la surface minimum nécessaire à une propriété rurale pour que son exploitation soit économiquement viable (Loi nº 6.746/1979). Lorsqu’il dépend de la municipalité, un module fiscal varie entre 5 et 110 hectares.

Classification basée sur les données déclarées par le propriétaire, en accord avec la Loi Agraire de 19 et le Recensement IBGE de 2010.

Je propose à présent un exercice d’imagination. Considérons que ces 130 000 propriétaires vivent sur leurs grands terres avec leur famille, et imaginons que chaque foyer compte en moyenne 3,3 habitants, la moyenne des foyers brésiliens selon le recensement démographique de 2010.

On ne tiendra pas en compte le fait que, toujours selon l’Incra, 69 000 grandes propriétés, soit plus de 228 millions d’hectares (40% de la surface des grandes propriétés) sont improductives. La plupart de ces gens-là possèdent d’autres sources de revenu, ne produisent pas leurs aliments et n’ont pas de liens ancestraux qui les relient à leurs terres. Souvent, les propriétaires ne sont pas des personnes, mais des entreprises. Mais, pour l’heure, laissons ces questions de côté et revenons-en aux chiffres, en appliquant le même traitement à la surface occupée par les Indiens et à celle occupée par les grands propriétaires.

Les Indiens, pour leur part, sont plus de 567 000 individus et occupent une surface de 106 millions d’hectares, comme le montre le tableau ci-dessous :

Classification basée sur les données déclarées par le propriétaire, en accord avec la Loi Agraire de 1993 et le Recensement IBGE de 2010.

Autrement dit, les Indiens sont sur un territoire presque trois fois plus petit que celui occupé par les grandes propriétés, bien qu’il soit quatre fois plus densément peuplé. Remarquez qu’on ne compte pas ici les Indiens qui vivent en ville, mais seulement ceux qui vivent sur les Territoires Indigènes. Il faudrait multiplier par 37 le nombre de propriétaires dans le latifundio pour que celui-ci équivale à la surface par personne en Territoire Indigène. Ainsi, il faut dire : au Brésil, il y a de nombreuses terres pour très peu de propriétaires.

La plupart des Territoires Indigènes se trouvent dans l’Amazonie Légale, où vit près de 55% de la population indigène du Brésil. Dans les autres régions du pays, principalement dans les régions du Nordeste, du Sudeste et du Sud, en plus de l’État du Mato Grosso du Sud, les populations indigènes ont réussi à conserver la possession de la terre sur des surfaces généralement minuscules et disséminées, serrées entre les villes et les fazendas, sans les conditions minimales nécessaires au maintien de leur mode de vie. C’est justement dans ces régions que l’on constate actuellement la plus grande occurrence de conflits fonciers et de querelles pour la terre.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas cet arbre frutier que le grand-père a planté et où il attache son hamac. Peu importe que ses ancêtres soient enterrés ici, peu importe qu’ici ce soit la demeure des esprits et du monde sacré. Le “développement” arrive tel un tracteur qui détruit tout sur son passage, avec ses centrales hydro-électriques, ses entreprises d’extraction de minerai, son bétail, son soja et son maïs transgéniques. Les Indiens aiment leur territoire. Et beaucoup d’entre eux meurent parce que les non-Indiens aiment l’argent.

Mensonge nº 8 : Les Indiens sont paresseux et n’aiment pas travailler

Soit dit entre nous, rares sont ceux qui aiment réellement travailler. La plupart des gens travaillent parce qu’ils ont besoin d’argent pour payer les factures, pour acheter à manger, pour acheter un portable et pour acheter encore et toujours tout ce qui vient sortir. Telle est la logique des sociétés capitalistes : en avoir toujours plus, accumuler et n’être jamais satisfaits de ce que l’on a.

La logique indigène, traditionnellement, n’est pas mue par le fait d’accumuler, mais plutôt par le fait de profiter. C’est pourquoi, si dans la matinée un homme a déjà pêché du poisson pour nourrir toute sa famille, il peut rentrer chez lui se reposer, car il a déjà rempli ses obligations.

Mais pas si vite... Chasser, pêcher, planter, cueillir, naviguer, construire sa maison, son bateau et tout ce qu’il faut pour mener une vie d’auto-subsistance ne semble pas si facile. Imaginez que pour réaliser chacune de ces tâches, il faut en avoir réalisé beaucoup d’autres. Pour construire un bateau, par exemple, il faut se rendre dans la forêt, trouver un arbre d’une espèce spécifique qui ait la bonne taille et le bon format, abattre cet arbre, l’extraire de la forêt, la couper et travailler le bois, le brûler d’une manière spécifique avec un autre bois spécifique, le travailler à nouveau comme le grand-père nous l’a enseigné, le brûler à nouveau, et voilà, ça y est, on a enfin un bateau pour pêcher. Qui se lance ?

Femme Xavante, Territoire Indigène Marãiwatsédé, État du Mato Grosso (Image : Lilian Brandt)

Durant des siècles, les Indiens ont domestiqué de nombreuses espèces de plantes que nous consommons aujourd’hui, comme le maïs, l’une des céréales les plus produites au monde, et le manioc, dont les Brésiliens raffolent. Ces plantes-là et bien d’autres encore, comme les haricots, les courges, les ignames et les tomates, ne se trouvaient pas dans la nature sous la forme dont les connaissons aujourd’hui. Elles sont le résultat d’un travail considérable de la part des Indiens.

Si l’on dépasse ce préjugé, on peut considérer que les Indiens ont eux aussi le droit de vouloir acheter les mêmes choses que nous, et qu’ils ont, à ce titre, besoin d’argent. Certaines ethnies cherchent des modes de vie qui intègrent ces nouveaux besoins à leur culture.

Plantation Xavante, Village de Ripá, Territoire Indigène Pimentel Barbosa, État du Mato Grosso (Image : Maíra Ribeiro)

C’est le cas de la communauté Paumari, vivant au Sud-Ouest de l’État de l’Amazonas, pionnière dans l’art de la pêche au pirarucu. Voilà cinq ans qu’ils en assurent la pêche dans 23 lacs. Fin septembre 2014, ils ont réalisé une pêche de 3523 kg de pirarucu certifiée par l’Ibama, l’Institut Brésilien de l’Environnement et des Ressources Naturelles Renouvelables. L’initiative est encouragée par le projet « Raízes do Purus » (« Racines de la rivière Purus »), réalisé par l’OPAN (Opération Amazonie Native) et sponsorisée par Petrobras.

Autre exemple de gestion du revenu en harmonie avec à la soutenabilité et la culture : l’ethnie Kisêdjê, vivant sur le Territoire Indigène de Wawi, annexe du Parc Indigène du Xingu. Depuis 2011, la communauté fait partie d’un projet pour la production et la commercialisation d’huile de pequi, un fruit local. En 2013, 170 litres d’huile ont été produits dans la mini-usine contruite dans le village Ngohwêrê. Le projet peut se prévaloir du soutien technique de l’ISA (Institut Socio-environnemental), et du soutien financier et organisationnel de l’Institut Bacuri et du Groupe Rezek.

Mensonge nº 9 : Notre société est plus avancée, nous n’avons rien à apprendre des Indiens

Tout le monde sait que la culture brésilienne est influencée par les Indiens : de nombreux mots, le respect de la nature et l’habitude de se laver tous les jours nous viennent d’eux, n’est-ce pas ? Cependant, tout compliment a sa contrepartie : « Un Indien qui parle portugais n’est plus un Indien », « Avant, les Indiens étaient purs, aujourd’hui ils ne pensent qu’à l’argent », et la pire de toutes : « Les Indiens sentent mauvais ».

« Les Indiens sentent mauvais » : ce mensonge est très répandu. Non, ce qui sent mauvais, ce sont les préjugés. Les Indiens sentent l’huile de fruits locaux (de tucum, d’urucum et de jenipapo), ils sentent le feu de bois qu’ils font chez eux, le poisson grillé, la sueur de celui qui travaille, ils sentent le bain de rivière, le savon et le parfum qu’ils achètent au centre commercial.

Dutra prépare des racines médicinales. Territoire Indigène Marãiwatsédé, État du Mato Grosso (Image : Lilian Brandt)

On bombe le torse en affirmant que le Brésil est un pays magnifique, riche en minerais, posssédant une biodiversité impressionnante et une grande richesse hydrique. Mais nous continuons d’épuiser nos ressources naturelles, poursuivant un désir de croissance qui semble infini, comme si les ressources naturelles étaient infinies. Mais, sachez-le, les ressources naturelles sont en train de s’épuiser.

On sacrifie notre diversité biologique et culturelle pour enrichir encore davantage ceux qui sont déjà riches. Et les Indiens, qui sont le plus grand symbole d’une vie soutenable, qui sont les plus grands connaisseurs de la biodiversité brésilienne, si peu connue des scientifiques, sont méprisés.

Pendant que l’on déforeste sans relâche l’Amazonie et le Cerrado, des espèces de plantes, connues et inconnues, qui pourraient être utilisées pour soigner d’innombrables maladies, disparaissent. Pendant que l’on pratique le génocide et que l’on fait des Indiens les otages du « progrès », d’infinies possibilités de connaissance disparaissent, et les Brésiliens ne s’en rendent pas compte.

Mais à l’étranger, nombreux sont ceux qui ont l’œil rivé sur nos richesses. En 2013, quatre Coréens ont été arrêtés à Canarana (Mato Grosso) pour biopiraterie dans le Parc Indigène du Xingu. Ils ont passé un accord avec les Indiens Kamaiurá, du Haut Xingu, et ont payé pour obtenir dix kilos de racines et de plantes utilisées par les Indiens à des fins cosmétiques. Les Coréens vivaient aux États-Unis et l’un d’eux travaillait pour une entreprise de cosmétiques. L’accès aux ressources génétiques et aux savoirs traditionnels, leur protection et la répartition des bénéfices associés sont régis par la Mesure Provisoire nº 2186/16 du 23 août 2001.

Et il ne s’agit pas seulement de savoirs sur la nature, mais d’une nouvelle structure économique et sociale, d’une nouvelle manière de faire de la politique, de prendre des décisions, de nous considérer nous-mêmes, de considérer nos semblables et ceux qui sont différents de nous. Personne ne veut entendre les contributions que la pensée indigène peut apporter.

Le racisme est une voix qui vous susurre à l’oreille que les Indiens sont plus « retardés » que nous. Comme si le « développement » était une ligne unique valant pour toute l’humanité, comme si notre société était un exemple à suivre. Puisque nous aimons tant nous regarder le nombril, il nous faut voir aussi ce que ce notre « développement » a engendré : production de déchets, pollution et pénurie d’eau, inégalités sociales, violence, et j’en passe.

Mensonge nº 10 : Les Indiens retardent le développement du pays

Alors que les préoccupations au sujet de l’environnement grandissent dans le monde entier, le Brésil continue avec la même idéologie, celle qui trône au centre de notre drapeau : notre mot d’ordre est le progrès.

Un progrès désespéré, qui ne laisse pas le temps de faire des études d’impact environnemental, qui ne peut pas analyser les possibilités de réduction des dommages, un progrès qui arrive coûte que coûte, et qui aujourd’hui, plus que jamais, entend exploiter les ressources des Territoires Indigènes.

Ce qui doit être considéré en priorité, c’est que les tenants du pouvoir économique (les secteurs de la banque, de l’armement, du minerai, de l’industrie pharmaceutique, de la construction civile, de l’agroalimentaire, etc.) ont tout intérêt à diffuser une image négative des Indiens. Les grandes corporations ont pris les devants de l’arène politique et veulent à tout prix convaincre la nation du fait qu’« il nous faut grandir et [que] les Indiens retardent le développement du pays ». Dans leur logique, il est plus important de planter du soja pour la Chine que de préserver les sources brésiliennes.

Le scénario qui se profile aujourd’hui pour les populations indigènes est pire que celui de l’Indien qui avait aperçu Cabral au loin en 1500. À partir de 2015, nous aurons le Congrès le plus conservateur jamais vu depuis 1964 – le plus anti-indigène en particulier. 273 députés fédéraux et sénateurs considérés comme ruralistes ont été élus, ce qui représente une augmentation de 33% par rapport à l’actuelle législature, qui compte 205 ruralistes. Plusieurs tentatives mesquines du camp ruraliste ont gagné de la force, comme la Proposition d’Amendement Constitutionnel (PEC) 215/2000, la PEC 237, le Projet de Loi (PL) 1.610, le PL 227/2012 et l’Arrêté 303, initiative du Procureur Général de l’Union (AGU).

Ces initiatives traitent de sujets comme la délimitation des Territoires Indigènes, la possession indirecte des Territoires Indigènes par des producteurs ruraux sous la forme de concessions et d’exploitations, la possibilité de recourir aux ressources naturelles des Territoires Indigènes (minerais, ressources hydriques, forestières, etc.), sans consultation des communautés concernées. En plus de contrevenir à la législation en vigueur et à des préceptes universaux, elles sont cruellement orchestrées de sorte que se perpétue dans le pays la haine envers les Indiens.

Mais ceux qui pensent que les Indiens assistent à tout cela sans broncher se trompent. Les dernières années ont été des années de lutte. En mai 2014, des populations indigènes venues de tout le pays se sont réunies à Brasilia à l’occasion de la Mobilisation Nationale Indigène, multipliant les actions et les manifestations contre les attaques faites à leurs droits pourtant garantis par la Constitution Fédérale. Ces populations continuent de lutter au quotidien.

Les Indiens ont le droit de vivre sur leurs territoires. Nous avons déjà dans le pays de nombreuses terres dévolues à l’élevage du bétail et à la monoculture, concentrées entre les mains d’une poignée de gens. Le développement est bon, mais pas n’importe comment. Un développement qui bafoue les règles, les cultures, et provoque davantage d’inégalités sociales est inadmissible.

Les Indiens doivent pouvoir choisir s’ils désirent bénéficier du développement et de quelle manière, ou s’ils ne préfèrent pas s’y engager. Mais ils ne peuvent continuer à voir leurs droits bafoués au nom de l’intérêt économique.

Nous n’avons pas besoin d’une croissance irrespectueuse, se déployant sans études d’impact environnemental, social et culturel. Nous n’avons pas besoin non plus de la rouerie des politiciens et des médias. Nous avons besoin, en revanche, d’ôter nos œillères et de regarder les Indiens en face, car ce qui retarde l’évolution de l’humanité, ce sont les mensonges et les préjugés.

Le développement doit être bon pour tout le monde. La paix entre les peuples, déjà prévue par notre Constitution Fédérale, doit aller au-delà de la diplomatie et inclure tous ceux qui vivent sur le territoire national.

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