Le Parti et l’Ordre : les défis lancés au PT par la rue

, par Jean Tible

Source : Carta Maior – 23/02/2014

Traduction pour Autres Brésils :
Clara Domingues (Relecture Jean Saint-Dizier)

L’auteur, Jean Tible est un ancien membre de la commission Relations Internationales du Parti des Travailleurs, qui enseigne les relations internationales au Centre universitaire - Fondation Santo André.


Divergence

Il existe une - surprenante ? - divergence entre les mobilisations récentes (les journées de juin qui se poursuivent sous diverses formes et intensités) et le Parti des Travailleurs.

Certaines prises de position ou actions des membres du PT surprennent (bien qu’ils ne représentent pas le PT dans son ensemble) : volonté - explicite ou non - de mettre fin aux manifestations ; déclaration selon laquelle elles auraient cessé ; flirt avec la dangereuse voie de la criminalisation des « actions violentes » (des manifestants, pas de la police).

Ce sont des postures PT contre nature, étant donné que le PT est né et est issu de ce même terreau, celui des résistances, des rues, des lieux de travail, des quartiers, des banlieues, de la campagne. Le PT, une création « inédite » qui associe démocratie et diversité internes à une nouvelle manière d’occuper des postes institutionnels. Un parti-mouvement qui perd son souffle.

Après onze ans passés au District fédéral - et d’innombrables conquêtes sociales et politiques -, l’impérieuse nécessité de transformer le parti est un diagnostic partagé par de nombreux militants et dirigeants. Les manifestations sont justement une opportunité unique - un cadeau - pour le PT de combler les « lacunes qui persistent dans la réflexion partisane » (Appel du Ve Congrès).

Réflexion et action. Dans plusieurs interventions, Dilma, Lula et Rui Falcão ont déclaré leur « ouverture » aux manifestations et aux revendications de la rue-réseau. Malgré les cinq pactes proposés par la Présidente (et l’arrivée des médecins cubains), une telle ouverture reste encore et surtout théorique, malheureusement.

Droit de lutter et de manifester


La divergence la plus importante réside sans doute dans l’absence d’indignation face aux arrestations arbitraires de manifestants qui... manifestaient. C’est contraire à tout Etat de droit démocratique et c’est arrivé plusieurs fois dans de nombreuses villes brésiliennes. De plus, surgissent d’innombrables récits de persécutions quotidiennes contre plusieurs militants (et la mort très suspecte de Gleise Dutra Nana, actrice et directrice de théâtre, après l’incendie de sa maison de Duque de Caxias). Aucune prise de parole forte, aucune action. Même si ces faits inadmissibles sont à mettre sur le compte des Etats fédéraux et de leurs polices, plusieurs interventions désastreuses du Ministère de la Justice indiquent un - implicite ? - soutien à la douce répression en cours : « intelligence » contre « leaderships », durcissement de la législation.

La possibilité d’articuler les luttes contre les injustices a ainsi été perdue. Il a manqué un positionnement plus fort du PT en faveur de l’Etat de droit démocratique, c’est-à-dire contre les arrestations arbitraires de jeunes (désormais libérés, à l’exception d’un habitant de la rue Rafael Braga Vieira, noir et pauvre, ce qui n’est pas un hasard, condamné à cinq ans de prison parce qu’il portait sur lui, lors de la manifestation du 20 juin 2013, un flacon de désinfectant et un flacon de lessive, ses instruments de travail), sans droit de caution et sous des accusations pour le moins fragiles. De plus, la critique des conditions carcérales ne s’est faite entendre avec force qu’après les arrestations injustes de membres du PT. Un autre positionnement aurait-il poussé les jeunes manifestants à rejoindre la révolte des membres du PT contre la décision de l’AP470 et les arrestations de leurs anciens dirigeants ?

Quand la mort tragique du cameraman Santiago Ilídio Andrade vient s’ajouter aux dizaines de morts qui ont déjà eu lieu depuis le début des manifestations (notamment celle du vendeur ambulant Tasman Accioly qui fuyait les grenades de la police le jour où Santiago a été atteint), les choses s’intensifient. Le terrible accident - et l’erreur dramatique - conduit à un lynchage. La violence policière semble être considérée comme naturelle. Tout comme les balles en caoutchouc. En revanche, on débat de l’usage de masques par certains manifestants et des lois contre le « terrorisme ». Finalement, et de manière étonnante, le PIG [1], de nombreux bloggeurs progressistes et une partie du PT se sont retrouvés du même côté...

Quelque chose a changé dans le pays. Ce qui était habituel, est devenu insupportable. Amarildo. Amarildos. Douglas. Et bien d’autres. Des révoltes contre le continuum esclavagiste de notre pays. Cependant, au lieu de mener avec force une réforme des polices (notamment la démilitarisation de la Police Militaire, projet de gauche rejeté lors de la Constituante de 1988 et à nouveau dans les années 1990), de provoquer un débat national, le PT reste, pour ainsi dire, muet. Or, cette réforme ainsi qu’une nouvelle politique relative aux drogues (notamment pour la légalisation de la marijuana et d’autres mesures visant à distinguer la consommation du crime organisé) sont fondamentales pour faire face à la l’extermination des jeunes noirs, tout comme à l’actuelle incarcération de masse.

L’agenda de la gauche devrait à mon avis, se tourner vers l’affirmation d’un Droit à la lutte et à la manifestation. Jamais plus de massacres comme à Pinheirinho, à Tekoha Guaviry et ailleurs, notamment l’assassinat d’un Indien par semaine depuis 2003 (données du CIMI).

Quelques-unes des propositions sont déjà à l’ordre du jour au Sénat, à l’initiative de Lindbergh Farias (interdiction des balles en caoutchouc et démilitarisation de la police). Une réglementation globale des armes non-létales (balles en caoutchouc, grenades lacrymogènes à effet sonore, gaz lacrymogène, etc.) pourrait être un bon début. Nous avons des exemples positifs dans le Sud : en Argentine pour les armes non-létales et en Uruguay pour la marijuana.

Démocratie, représentation et participation

Il me semble que la seule façon d’approfondir le processus de transformation en cours au Brésil est de connecter le parti à ce phénomène fécond qui implique des assemblées horizontales et l’occupation de lieux publics, législatifs et même commerciaux ! – et à une politique plus horizontale, mieux répartie. Cette connexion annonce une nouvelle génération, ici et dans le monde. Moins de représentation, plus de participation.

Il s’agit de saisir l’opportunité de repenser la participation populaire et les dynamiques société-état. Malgré l’importance, historique et actuelle, de la démocratie participative dont est empreinte la manière de gouverner du PT, celle-ci ne suffit plus.

Le Budget participatif a joué un rôle fondamental, pour toutes les gauches, dans le difficile contexte des années 1990 et il cherchait - dans l’une de ses perspectives les plus radicales (Raul Pont) - à mettre en échec la « représentation bourgeoise » au niveau local (élus municipaux). Une ébauche contemporaine du soviétisme.

Hannah Arendt célébrait les conseils comme le « trésor perdu de la tradition révolutionnaire », mais elle ne le faisait que pour leur dimension politique et non économique (cette dernière ne serait-elle pas questionnable ?). Paradoxalement, le PT s’est rapproché d’une vision « libérale » de la participation. Nous avons l’exemple de l’Islande (malgré les fortes spécificités de ce pays) où une révolte populaire, suivie d’un plébiscite, a changé la politique économique, puis la constitution avec une large participation citoyenne, notamment à travers les réseaux sociaux. Dans le programme du Parti X, créé à partir du 15M espagnol (les Indignés), l’idée d’une démocratie économique apparaît en bonne place.

Aujourd’hui, le défi de penser le modèle productif et la participation dans ce domaine, est lancé. La transparence des comptes, des sociétés de bus privées à celles qui produisent et distribuent l’énergie. Créer de nouveaux espaces, comme la revendication historique de la CUT [2] de participer au Conseil de la Politique Monétaire. Transparence (accès aux données) et participation à la Petrobras, à l’Eletrobrás et à la BNDES [3] BNDES. Les luttes lancent les débats. Comment le barrage de Belo Monte a-t-il été décidé ? Quels sont les investissements en Amazonie ? Et les conditions de travail dans les grands ouvrages ? Quel contrôle sur les entreprises publiques et privées ? Pour quelle raison n’avons-nous pas une politique de sport amateur digne de ce nom ? Un Mondial et des Jeux Olympiques participatifs n’auraient pas permis ces expulsions pour leur faire de la place (Coupe rebelle !).

La participation, plus que la représentation, implique aussi de penser des mécanismes qui permettent aux bénéficiaires - des services de santé, d’éducation, de transport... – de tenir un rôle plus important, notamment dans le contrôle social et - pourquoi pas ? - dans la gestion. Gestion des affaires publiques pour qu’elles deviennent réellement publiques, ou mieux encore, communes...

De nouveaux protagonistes. Désir de changer la politique. En acte, dans la pratique. La transparence des comptes du transport métropolitain privé et le reste n’est possible qu’avec des mobilisations de rue. Cela vaut aussi pour les réformes « structurelles », la loi sur l’information, les réformes politiques, urbaines, fiscales ou agraires. Ou enfin pour approuver le Marco Civil da Internet [4], la réforme de la police et une nouvelle loi sur les drogues. Moins d’appels (génériques) à de « grandes » réformes et plus d’actions concrètes qui vont dans le sens de ces changements que nous souhaitons. Le mouvement de Juin qui continue, permet de penser de nouvelles formes d’organisation des luttes (rues, réseaux et institutions). Là où le gouvernement n’a pas le « rapport de forces » nécessaire pour changer certaines politiques, le PT doit lancer des débats, mobiliser et aider à modifier ce rapport de forces…

Plus que les élections de 2014 et la réélection de Dilma Rousseff, une autre bataille est en cours : l’engagement (ou pas) du PT auprès d’une nouvelle génération de militants qui se bat pour un Brésil plus juste et libre, ainsi qu’auprès de son potentiel démocratique. 2014 peut être « gagné » sans cela, la prochaine étape, non. Un tel défi nécessite un parti vivant, c’est-à-dire en contact avec les luttes et ouvert aux transformations des nouvelles avant-gardes qui surgissent. Un dialogue entre un acteur incontournable pour une vraie démocratie au Brésil (le PT) et les nouvelles expressions d’une politisation radicale. Un parti qui participe aux occupations en cours. Allez, PT ?!

Notes du traducteur :
[1] PIG : Partido da Imprensa Golpista, expression utilisée pour désigner les grands médias de l’opposition
[2] Le plus grand syndicat brésilien de travailleurs
[3] BNDES : Banque nationale pour le développement
[4] Marco Civil da Internet : Initiative législative pour réguler l’usage d’internet, une sorte de « Déclaration des droits des internautes » récemment votée au Brésil

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