Le Brésil risque une sortie de route

, par André ABREU DE ALMEIDA

Entre la déroute du gouvernement de gauche et les mauvais souvenirs qui ressurgissent à droite, le Brésil risque une sortie de route

Ato de Defesa da Democracia e Contra o Golpe (São Paulo). Midia NINJA

Entre la déroute du gouvernement de gauche et les mauvais souvenirs qui ressurgissent à droite, le Brésil risque une sortie de route
Le mandat d’arrêt émis contre Lula était presque risible – le procureur confond Hegel avec Engels et cite Nietzche sans savoir écrire son nom – mais il s’est avéré avoir des conséquences plus que sérieuses pour la crise politique qui touche le Brésil. La riposte de la présidente Dilma Roussef – de nommer l’ancien Président Lula au poste de Ministre Chef du Gouvernement (Casa Civil) - a surtout été perçue comme un acte désespéré par une partie de la société. Après les grandes manifestations du 13 mars qui ont réuni plus d’un million de personnes, l’opposition, les fédérations d’entreprises et les grands médias réclament de plus en plus fort le départ de la Présidente.

La crise politique est bien installée et il est clair pour la grande majorité de la population qu’il est urgent de changer de cap et surtout de reformer la politique. Mais certaines séquences de ces derniers jours ont fait basculer une partie de l’opinion plus modérée. L’arrestation spectaculaire de Lula avec un mandat d’arrêt sans vraies bases juridiques, l’interpellation de son entourage, la mise sous écoute de tous ses avocats, de ses communications avec la présidente… tout cela rappelle de très mauvais souvenirs aux Brésiliens. L’opinion publique, et pas uniquement l’électorat de gauche du PT, est aujourd’hui en train de s’alarmer de ces méthodes d’une autre époque pour forcer le processus de destitution de Dilma Roussef.

Rappelons que depuis le début de l’opération Lava Jato - qui enquête sur les marchés publics de Petrobras - la société brésilienne soutient en bloc le pouvoir judiciaire dans sa lutte contre la corruption qui règne entre les partis politiques, le secteur du BTP et le géant pétrolier. Mais les Brésiliens sont aujourd’hui de plus en plus divisés devant les méthodes du juge Sergio Moro, très médiatisées et jugées à la fois partisanes et à la limite de la légalité. L’épisode des 34 écoutes téléphoniques de l’ex-président Lula en est le parfait exemple : des audios disponibles sur internet, avec des records de popularité sur toutes les plateformes de partage, où l’on entend des conversations avec des conseillers, des ministres, des maires, assez directes et de fait très intéressantes pour tous ceux qui ont un pied dans à la politique. Avec en prime, LE coup de fil de la présidente à Lula après la publication du mandat d’arrêt, c’est-à-dire, deux jours seulement avant la communication des fichiers audio. Mais que révèlent ces écoutes ? Rien de bien grave au fond : des conversations en coulisse du type que l’on retrouverait dans « la mare aux canards » du Canard enchainé. Trois jours après, chacun pouvait écouter sur internet les nombreux remix avec les voix de Lula, Dilma et des boucles hiphop et techno sur les passages les plus polémiques.

Une Présidente de la République mise sous écoute par un juge d’un tribunal de première instance, sans aucun mandat de la cour suprême, qui balance les audios aux médias deux jours après des conversations privées avec l’ancien président. Eh bien, même Snowden est sorti de son silence pour twitter contre le juge Moro et sur la naïveté de Dilma qui ne crypte pas ses coups de fil. Le journaliste Janio de Freitas, l’un des plus respectés du journal Folha de São Paulo (opposition), a déclaré : « la corruption est un crime, comme le trafic de drogues ou d’armes… mais personne ne soutiendrait l’adoption d’un régime autoritaire pour tenter l’élimination de ces crimes » [1]. Caetano Veloso - artiste et grande personnalité qui soutient l’opposition à Lula - dénonce aussi les méthodes de Moro et les dangers pour les institutions démocratiques. Avec eux, une partie de la jeunesse et de la classe moyenne, des écologistes ou des intellectuels, qui avaient déjà lâché le PT depuis longtemps, se retrouvent poussés à se positionner contre ces dérives policières et contre la main lourde des grands médias dans le jeu d’influences pour faire tomber le gouvernement. De son côté, Marina Silva, ancienne ministre de l’environnement de Lula devenue candidate contre Dilma Roussef en 2014, a fait un communiqué contre la destitution. Gilberto Gil, ancien ministre de la culture, a ouvertement appelé à manifester en soutien au gouvernement, et avec lui, plus d’une centaine d’intellectuels, de Leonardo Boff à Chico Buarque, une génération qui a vécu ou grandi avec la dictature et qui a encore un souvenir très vif du renversement du gouvernement João Goulard en 1964 par les militaires, à la demande des mêmes acteurs qui entrent t aujourd’hui dans ce jeu.

La société brésilienne a sans aucun doute les forces nécessaires pour empêcher tout ce qui peut ressembler à un coup d’état et éviter les affrontements et la violence. Mais dans tous les cas la suite s’annonce difficile, et pour assez longtemps. Face à une enquête ravageuse qui touche le tiers des élus de l’Assemblée Nationale, non seulement Dilma et Lula, mais toutes les figures du pouvoir susceptibles d’assumer la présidence, sont en accusation : le vice-président Michel Temer, le président de la chambre des députés Eduardo Cunha, le président du sénat Renan Calheiros et même le leader de l’opposition Aecio Neves. Si Dilma est destituée, aucune force, aucun parti n’aurait de légitimité pour assumer le pouvoir, et le pays risquerait une période de doutes, avant de réunir les conditions pour de nouvelles élections.

Devant une campagne pour la destitution promue par les grands médias et menée par un juge de plus en plus décrédibilisé, la démocratie brésilienne, avec tous ces problèmes, devra résister pour éviter une sortie de route plus grave encore que la crise politique et économique actuelle. Au-delà des affichages, des slogans, des luttes politiques qui prennent une dimension de plus en plus violente, le Brésil a surtout besoin de dialogue et de transparence pour contenir cet emballement du processus de destitution qui peut déclencher des affrontements et une situation proche d’une guerre civile.

Sur le fond, le pays mérite d’autres choix que celui d’une gauche sur la défensive, sans projet et qui navigue à vue depuis des années (PT), d’un parti conservateur presque hégémonique qui regroupe les barons régionaux presque tous mis en cause par la justice (PMDB), et d’une opposition politique libérale divisée et dont certains leaders flirtent avec les poussées d’extrême droite des manifs anti-PT (PSDB). Les citoyens qui aujourd’hui s’expriment par millions sur les réseaux sociaux demandent surtout une autre politique, un nouveau projet de société : innovant, efficace, écologique et inclusif, et non une nouvelle réédition de la lutte idéologique d’une gauche trotskiste contre la droite libérale.

[1Folha de Sao Paulo, Janio de Freitas, 20/03/2016

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