Le Brésil à Nu

, par Luiz Ruffato

Source : El País - 08/10/15
Traduction pour Autres Brésils : Jean Jacques Roubion
(Relecture : Pascale Vigier)

Manifestation contre la Présidente Dilma Rousseff à São Paulo le 20 octobre dernier. Miguel Schincariol (AFP).

Il existe deux Brésils. Le premier, habité par un peuple modéré et pacifique, entouré de paysages paradisiaques, où cohabitent harmonieusement toutes les ethnies, tous les genres et toutes les classes sociales, lieu où les rêves et les désirs se réalisent – ceci est le pays idéalisé que nous exportons et qui nourrit l’imagination des étrangers. L’autre, celui dans lequel nous survivons, dévoile de plus en plus son vrai visage : un territoire occupé par les mauvaises graines de l’intolérance, par le poison du cynisme, par le cancer de la corruption. Au cours de ces derniers jours, nous avons assisté ébahis à diverses manifestations du côté obscur de notre personnalité, qui mettent à nu notre véritable essence.

LE BRESIL MACHISTE

Que nous approuvions ou non l’exercice de la Présidente Dilma Rousseff, il est irréfutable qu’elle a été élue avec la majorité des voix lors des dernières élections et qu’elle se trouve actuellement investie du rôle politique le plus important du pays. Les critiques à son encontre, justifiées ou non, peuvent et doivent être faites, mais en la respectant en tant qu’autorité et être humain. L’image de Dilma Rousseff avec les jambes écartées, diffusée sur les réseaux sociaux, ne souligne pas seulement un certain mépris, mais par son mauvais goût, elle lui porte également atteinte en tant que femme. Avec des réactions de ce type, je me demande ce que les personnes de cet acabit feraient si elles étaient au pouvoir.

LE BRÉSIL RACISTE

Une réflexion similaire me vient à l’esprit lorsque je lis, atterré, les offenses à l’encontre de la journaliste Maria Julia Coutinho, responsable de la présentation de la météo lors du journal national. Il suffit qu’une afro-descendante occupe un poste clé à une heure de grande écoute à la télévision pour déclencher la haine d’une partie de la population qui conserve, tenez-vous bien, en plein XXIème siècle, une mentalité ségrégationniste esclavagiste.

LE BRÉSIL CYNIQUE

La Présidente Dilma Rousseff commence déjà à montrer des signes de préoccupation avec ce qu’elle identifie comme étant un « climat de destitution » dont s’imprègne le Congrès. Le PT, au lieu de condamner le recours à la corruption qui sévit parmi ses dirigeants, préfère soit demander un non-lieu, soit affirmer qu’il est impossible de faire de la politique sans recourir à des financements issus de la « caisse noire ». Le PMDB [1] espère sans le montrer que Dilma soit mise à l’écart des commandes – le cas échéant, le vice-Président Michel Temer assurera la relève et les présidents du Sénat, Renan Calheiros, et de la Chambre des députés, Eduardo Cunha s’imposeront au sein de la République… Le PSDB [2], qui n’a jamais pu accepter la défaite du sénateur Aécio Neves lors des dernières élections, peine à dissimuler sa satisfaction face à l’aggravation de la crise. Seule la conquête du pouvoir les intéresse tous. Aucun d’entre eux ne s’intéresse à ce que nous réserve l’avenir.

LE BRÉSIL AUTORITAIRE

Le président de la Chambre, le député Eduardo Cunha qui s’érige en défenseur de la morale de l’homme ordinaire, n’a pas honte de mettre en avant son côté autoritaire. Défenseur dogmatique de l’abaissement de la majorité pénale, il a réalisé un coup de force contre la loi en imposant le vote du projet qui fait passer l’âge limite d’incarcération des adolescents ayant commis des crimes graves de 18 à 16 ans et ce, un jour après le rejet d’une proposition similaire.

Dans une interview accordée récemment à El País, l’écrivain Ferrez, l’un des fondateurs de ce qu’on nomme « littérature marginale » [3] affirmait avoir des doutes sur ce qui était le pire pour les jeunes des périphéries, entre les trafiquants de drogue ou les évangéliques. Les trafiquants et les évangéliques se multiplient partout où l’État est absent. La croisade menée par Eduardo Cunha, un fidèle de l’église néo-pentecôtiste Sara Nossa Terra [4], ressemble surtout à une lutte pour le pouvoir parmi ceux qui n’ont rien.


Paraty est une commune littorale de près de 36 000 habitants. En juillet s’y tient le Flip, un festival littéraire qui en 4 jours voit défiler près de 25 000 personnes dans les rues de son centre historique. En dehors du noyau des belles bâtisses datant du début du XIXème siècle s’érige la 2ème ville la plus violente de l’État de Rio de Janeiro, disputée pied à pied par les factions criminelles du « Comando Vermelho » et du « Terceiro Comando » [5]. D’importantes barrières séparent la Paraty scénographique de la Paraty misérable. L’une n’adresse pas la parole à l’autre. L’une ignore l’autre. Paraty symbolise de manière tragique le Brésil, comme dans cette chanson de Maurício Tapajós et Aldir Blanc, interprétée par Elis Regina : le Brésil ne connait pas le Brésil. Seul reste à savoir quel est le Brésil qui, au final, s’imposera à l’autre.


Notes de la traduction :

[1PMDB  : Parti du mouvement démocratique brésilien

[2PSDB  : Parti de la social-démocratie brésilienne

[3Mouvement littéraire « fait par les exclus pour les exclus en marge du pouvoir central » créé par Ferrez (Reginaldo Ferreira da Silva), écrivain, rappeur et militant brésilien

[4Communauté évangélique « Guérir notre pays »

[5Factions criminelles des favelas de Rio de Janeiro

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