L’obscurantisme comme projet pour le Brésil La guerre culturelle bolsonariste

 | Par João Cezar de Castro Rocha

Le gouvernement de Jair Messias Bolsonaro a lancé une guerre culturelle aux proportions inédites dans l’histoire du Brésil, avec un potentiel de destruction qu’il ne faudrait surtout pas prendre à la légère.

Texte de João Cezar de Castro Rocha pour Autres Brésils
Traduction de François Weigel, UFRN

La comparaison avec la Kulturkampf allemande [1] du XIXè sicècle ou les cultural wars [2] nord-américaines des dernières décennies n’est pas inutile pour saisir ce qui distingue l’offensive bolsonariste, car pour l’actuel gouvernement brésilien, il ne s’agit pas tant de remporter le débat culturel que de "détruire", "d’éliminer" l’autre, "l’ennemi interne". Tels sont les termes subtils employés par les idéologues du bolsonarisme.

Il convient donc de comprendre la dynamique particulière de la guerre culturelle bolsonariste et d’identifier ses fondements théoriques. C’est la stratégie la plus efficace pour révéler le fond paranoïaque qui anime l’actuel gouvernement du Brésil. Le Brésil se trouve réellement face à un risque de destruction des conditions les plus élémentaires pour la recherche universitaire et sicentifique.

Qu’on ne croie pas qu’il s’agisse d’une exagération : peu d’exemples suffisent pour caractériser le paysage national, si désolant.


Le 16 janvier, Roberto Alvim, aujourd’hui ex-Secrétaire à la Culture du gouvernement du Brésil, annonça la création du Prix National des Arts, afin de soutenir diverses manifestations artistiques avec une enveloppe de 20,5 millions de reais. A priori, rien à objecter, au contraire.

Cependant, dans son discours incendiaire, cet ancien directeur de théâtre, non content de paraphraser un texte de Joseph Goebbels, développa une esthétique clairement associable à la propagande nazie : musique de Richard Wagner en fond sonore, ton de voix qu’on aurait dit tout droit sorti d’un numéro comique, regards et contractions du visage dignes d’un cabotin imitant Jack Nicholson dans Shining, de Stanley Kubrick.

Mieux vaut ne pas trop s’attarder sur le contenu affligeant des idées de l’ancien sbire de Bolsonaro. On ne donnera qu’une seule illustration : « l’art brésilien de la prochaine décennie sera héroïque et sera national (...) ou il ne sera pas ». Ironiquement, l’ultrantionalisme tropical puise dans un discours sur le théâtre proféré par Goebbels en 1933.

En moins de 24 heures, faisant face à la répercussion de ce verbiage, le président du Brésil, à contrecœur, dût congédier l’un de ses plus loyaux serviteurs. Tout indiquait qu’il aurait souhaité le maintenir à son poste, comme de nombreux commentateurs ont pu le remarquer.

Il y a quelques jours, la Secrétaire spéciale de communication sociale de la Présidence de la Répoublique (SECOM) diffusa une vidéo acide pour déconsidérer une entrevue de la cinéaste Petra Costa, dont le documentaire La démocratie en danger a été nominé aux Oscars. C’est une occasion pour être célébrée et non méprisé !

À l’avenant, en décembre dernier, l’Agence nationale de cinéma (ANCINE) retira de son siège et de son site internet des affiches de films brésiliens, au prétexte qu’il y aurait là des productions « gauchistes ». A priori, la mission de l’ANCINE est de promouvoir et non de reléguer dans les ombres le cinéma national. [3]

La présidence de la Fondation Casa de Rui Barbosa, un haut-lieu de la recherche et de la mémoire, au prestige international, fut il y a peu attribuée à une personne sans aucune des qualifications académiques requises par la loi. La nouvelle présidente n’assuma se fonctions que parce qu’elle avait été recommandée par un pasteur évangélique, toujours prompt à montrer des dents, avec une fidélité canine envers le gouvernement. La Casa de Rui Barbosa non seulenent promeut la recherche de pointe, mais aussi abrite les fonds de noms consacrés de la littérature brésilienne. Non content de démettre de leurs responsabilités institutionnelles des chercheurs consacrés, la présidente de la Casa de Rui Barbosa annonça également l’organisation d’un séminaire pour rendre homme à l’héritage de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

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En à peine 13 mois de gouvernement, le ministère de l’Éducation a déjà été dirigé par deux ministres et est devenu le bunker de la guerre culturelle. De la sorte, le plus important ministère de la République se trouve virtuellement au bord d’un gouffre administratif qui menace les fondements de l’éducation, de la recherche et de la science dans l’ensemble du pays. L’actuel ministre fréquente les réseaux sociaux de façon compulsive et s’est rendu tristement célèbre par ses inévitables errements orthographiques et fautes de conjugaison, sans compter des attributions « érudites » d’une grande créativité. Dans l’esprit du ministre, Franz Kafta aurait relevé en épices Le procès. C’est cela même : Kaf-Ta... Comme on peut le constater, le ministre est un non-lecteur vorace.

Laissons de côté l’aspect surréel du gouvernement Bolsonaro. Il importe davantage d’éclairer l’origine de ses délires dans le champ de la culture.

Voici l’hyptohèse que je propose : la guerre culturelle bolsonariste s’alimente d’un mélange indigeste de Doctrine de la sécurité nationale (DSN), développée par l’École supérieure de guerre (ESG) dans le contexte de la guerre froide, et d’une interprétation historique délirante qui dérive d’un projet révisionniste mené par la ligne dure de l’armée brésilienne.

La Doctrine de sécurité nationale est draconienne : une fois identifié « l’ennemi interne », il faut l’éliminer promptement. Évidemment, le communisme, traqué de toutes parts, est le grand épouvantail, l’obsession de cette conception. Le transfert de cette Doctrine de guerre vers le champ culturel s’est accompli dans l’orbite d’une initiative secrète de l’armée brésilienne : le projet ORVIL.

Envers du mot livre, l’ORVIL fut conçu comme une réponse à la publication, en 1985, de Brasil : plus jamais [Brasil : nunca mais]. Ce dernier est un livre de grande importance qui offrit à la société un bilan-dénonciation des violences de la dictature militaire (1964-1985), celle-ci ayant institué comme politique d’État l’usage de la torture, de l’assassinat et des disparitions soudaines, entre autres pratiques arbitraires.

Un travail exceptionnel mené par Lucas Figueido, journaliste d’investigation, mit en lumière le labeur souterrain de compilation de documents accompli pendant trois ans sous la tutelle du général Leônidas Pires Gonçalves, Ministre de l’Armée durant la présidence de José Sarney, tête dirigeante du premier gouvernement civil après le coup d’État de 1964. Un groupe d’officiels prépara un rapport de presque un millier de pages où était proposé un récit alternatif du régime militaire, mettant l’accent sur des actes que les forces armées considéraient comme des crimes perpétrés par les groupuscules armés de la gauche brésilienne, en particulier au sein des grandes villes dans la période entre 1968 et 1974. Le président Sarney mit finalement son véto à la publication du livre. Seuls quelques exemplaires furent préservés et commencèrent à circuler en sous-main dans un cercle restreint de militaires et de militants de l’extrême-droite.

Le reportage de Lucas Figueiredo, publié en 2007 et salué par de nombreux prix, mit fin au mystère et il est aujourd’hui possible de lire intégralement l’ORVIL, disponible sur internet.

Outre la compilation de documents des services secrets et des organes de répression, l’ORVIL offre une théorie de la conspiration bien construite, prétendant dénoncer l’effort international qui aurait visé à imposer au Brésil un gouvernement communiste. L’ORVIL identifie quatre phases dans cette tentative. Les trois premières échouèrent, militairement vaincues. Mais la quatrième, la plus « dangereuse », aurait commencé en 1974, l’année qui correspond précisément à l’élimination physique de la résistance armée contre la dictature. L’ORVIL explique avec un sérieux plein d’aplomb que le mouvement communiste changea de stratégie en 1974 et que, terrassé par la confrontation armée, il décida de poursuivre le combat sur le champ de la culture, « s’infiltrant » dans tous les secteurs de la société. Mal préparées sur ce terrain, les forces armées ne surent réagir à temps et ainsi la redémocratisation s’imposa-t-elle, en 1985. Le processus de « gauchisation », dès lors, n’aurait cessé de progresser.

Telle serait la raison du transfert de pouvoir aux civils – assurent les officiels qui préparèrent l’ORVIL –, plutôt que l’échec du modèle économique de la dictature qui laissa en héritage une inflation galopante, un endettement externe endémique, tout en ayant favorisé une très forte concentration des revenus, en parallèle à une augmentation considérable des indices d’inégalité sociale. Sans même parler des scandales de corruption, des manigances arbitraires dans le champ politique et de la pratique d’une rigoureuse censure dans tous les arts et domaines de la pensée.

On a beau avoir peine à y croire, mais telle est la petite musique des idéologues du bolsonarisme : « l’infiltration » de la gauche dans le champ de la culture doit être combattue par des instruments de guerre ; en l’occurrence, pourquoi ne pas récupérer la Doctrine de la sécurité nationale et « éliminer » les « ennemis internes » ? Pour le bolsonarisme, est un ennemi interne toute personne qui pense d’une façon différente. En une ère de démocratie, encore que fragilisé, « l’élimination » ne peut cependant consister en l’usage de la torture et de l’assassinat. D’ailleurs, Bolsonaro avait affirmé que, s’il le pouvait, il confinerait les militants écologiques en Amazonie...

Dans le contexte d’une démocratie, comment entreprendre une nauséabonde guerre culturelle ?

  1. D’une part, et avec effets immédiats, le bolsonarisme a recours à une milice digitale très aguerrie qui se charge d’éliminer symboliquement « l’ennemi ».
  2. D’autre part, comme il ne peut suivre à la lettre la Doctrine de sécurité nationale, qui permettrait l’élimination physique des adversaires, le bolsonarisme a dirigé le feu de ses mitrailles destructrices contre les institutions de la culture, de l’éducation et de la science.

Mais pourquoi la guerre culturelle bolsonariste est-elle importante pour un public étranger ?

C’est très simple : un des axes de la guerre culturelle bolsonariste est la croisade anti-écologique, qui s’est intensifiée ces dernières semaines. À la fin du mois de janvier, Bolsonaro affirma, sans la moindre forme d’embarras : « Chaque fois davantage, l’indien est un être humain semblable à nous ». Dans la foulée, il signa un projet de loi pour permettre des activités de minération dans les réserves des peuples autochtones. Des chefs autocthones ont été assassinés dans les derniers mois et la réaction du gouvernement pour protéger les peuples autochtones est quasiment inexistante. De la même façon, la déforestation de l’Amazonie atteint actuellement des niveaux très alarmants, sans que le gouvernement paraisse préoccupé par l’urgence d’un contôle de la situation.

Ces attitudes insensées se développent sous le couvert idéologique de la guerre culturelle bolsonariste en cours. La dénoncer, autrement dit exposer ses fondements théoriques délirants, tel est le premier pas pour éviter que la destruction ne devienne irréversible.

João Cezar de Castro Rocha est professeur titulaire de Littérature Comparée à l’Universidade do Estado do Rio de Janeiro (UERJ) et écrivain.

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