Retour de la censure dans les cinémas et les théâtres

, par Rui Martins

« Ce n’est pas encore la dictature, mais c’est tout comme : le gouvernement Bolsonaro va contrôler les productions cinématographiques et théâtrales. Pour le reste, livres, télévision, radio, journaux, ce n’est qu’une question de temps. La regression culturelle est en marche. »

Dans l’édition 1047 de l’Observatorio da imprensa, Rui Martins nous propose un éditorial sur le retour de la censure au cinéma et au Théâtre. Rappelons les faits : sur Twitter (encore) Bolsonaro attaque le filme Bruna Surfinstinha (2011) et annonce la création d’un filtre moral sur l’ANCINE ou sa fermeture. Ce n’est pas la seule institution culturelle soufrant de la censure. La loi Rouanet est régulière source de fantasme et d’infox ; l’entreprise publique EBC Brasil est sabordée depuis le coup d’Etat et le monde du théâtre s’inquiète de la direction de la FUNARTE...

Pour apporter quelques éléments de reflexion.
Traduction : Marie-Hélène BERNADET pour Autres Brésils
Relecture : Pascale Vigier

Ce n’est pas encore la dictature, mais c’est tout comme : le gouvernement Bolsonaro va contrôler les productions cinématographiques et théâtrales. Pour le reste, livres, télévision, radio, journaux, ce n’est qu’une question de temps. La regression culturelle est en marche.

La déclaration d’intention du président Bolsonaro de s’immiscer dans l’Agence nationale du Cinéma – Ancine - afin de filtrer ou, plus clairement, de censurer les scénarios des films avant que les producteurs n’en recherchent le financement, pourrait signifier la fin du cinéma brésilien et causer le démantèlement de l’industrie cinématographique brésilienne.

Ce coup porté au milieu du cinéma fait partie intégrante de la « croisade ou guerre culturelle [1] » menée par le gouvernement et introduite avec le remplacement du Ministère de la Culture par le Ministère de la Citoyenneté.

Par la suite, Bolsonaro avait nommé Roberto Alvim [2], un dramaturge conservateur, à la tête du Centre des Arts Scéniques de la Fondation Nationale des Arts (Funarte). Celui-ci s’attache actuellement à recruter des artistes de théâtre conservateurs afin de « mettre un terme à la diffusion du marxisme culturel dans les théâtres ».

Avant même que le milieu artistique brésilien, récemment dépouillé de ses subventions, ne puisse réagir, la machine du gouvernement d’extrême droite de Bolsonaro avait déjà mis sous contrôle les prises de décision dans le milieu du cinéma et du théâtre. Ne nous faisons pas d’illusions : faute de réaction, viendra un contrôle des programmes de télévision et de radio. Le contrôle des journaux sera économique, à travers la publicité.

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Ainsi, les conséquences du contrôle de la production culturelle brésilienne seront visibles dans sept mois, au Festival International du Cinéma de Berlin et, ensuite, au Festival de Cannes. Est-ce que ces festivals accepteront les nouveaux films brésiliens avec leurs normes conservatrices ou bien le cinéma brésilien vivra-t-il sa « traversée du désert » ?

Nous sommes à peine à quelques jours du début du Festival International du Cinéma de Locarno, en Suisse, où le Brésil concourt avec un long métrage et deux courts-métrages. Viendra ensuite La Mostra de Venise, où, bien que la liste des films sélectionnés n’ait pas encore été divulguée, la présence brésilienne est acquise.
Les récompenses régulières attribuées au cinéma brésilien dans ces festivals, ainsi que ceux de Cannes et de Berlin, pour ne citer que les quatre plus importants, pourraient prendre fin. La modification de la structure de l’Ancine, dans laquelle les ministres du gouvernement seront majoritaires, laisse présager l’autorisation exclusive de scénarios de films conservateurs, des films à thème religieux évangélique, des mélodrames à l’eau de rose à coup sûr, et peut-être aussi des films calqués sur des romans classiques, des films policiers et des westerns caboclos .
En tous cas, aucun des films brésiliens primés aux festivals internationaux n’aurait de chance, aujourd’hui, de recevoir l’aval du gouvernement Bolsonaro pour chercher un financement.

La censure bolsonarienne interdira et jettera aux orties pratiquement tous les scénarios de films actuellement en cours d’analyse à l’Ancine, causant la fermeture quase immédiate de dizaines, voire de centaines de petites et moyennes entreprises de production audiovisuelle et le licenciement de milliers de personnes travaillant dans ce secteur. Les grands producteurs, comme Globo, ne sortiront pas indemnes de ce massacre, puisque la conséquence de tout cela sera l’invasion de films américains au cinéma, à la télévision et sur les téléphones portables.

En brandissant le retour de la censure dans le cinéma brésilien - cette fois-ci avant même de commencer les tournages - Bolsonaro va faire vivre au Brésil le même contrôle culturel qui a causé la stagnation des cultures portugaises et espagnoles pendant le salazarisme et le franquisme. Sans oublier les conséquences des chocs culturels simultanés dans les théâtres, les spectacles de danse, les shows et même dans l’édition, puisque la censure se propagera également à ces secteurs.
Bolsonaro a l’air déterminé à être plus extrême que les militaires de la période 1964-85, puisqu’il utilisera le moralisme évangélique rétrograde teinté de vieux catholicisme rance pour censurer les scénarios de comédies de mœurs, de drames, d’histoires sentimentales, et écarter, bien sûr, tout ce qui serait critique sociale ou politique.

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En d’autres termes, il va tuer le cinéma brésilien qui connaît actuellement une période faste, dans un paradoxe sur fond de morale, alors que les films américains qui prédominent dans les salles de cinéma montreront des histoires non censurées – sauf dans le cas où, comme le dit Bolsonaro, on se met également à filtrer les films étrangers.

Cela marquera-t-il la fin du cinéma brésilien ? Non, bien sûr ! Les bons scénaristes et les bons réalisateurs feront leurs films sur Netflix, en France, aux Etats-Unis ou en Italie. Cependant, au Brésil, toute une nouvelle génération de cinéastes libres et indépendants sera sacrifiée, tandis que des producteurs et des réalisateurs d’extrême droite feront leur apparition. Comme ce fut le cas pour l’Allemagne nazie, l’Italie, l’Espagne et le Portugal fascistes et l’Union Soviétique communiste, l’exil de scénaristes, de réalisateurs et d’acteurs se produira dans le Brésil fasciste.
Bien sûr, cela serait encore pire si nous vivions avant la révolution technologique, période durant laquelle toute création artistique était limitée au cinéma et au théâtre. Ce n’est plus le cas, les temps ont changé. Cela sera plus difficile et plus couteux, mais les producteurs brésiliens trouveront toujours une façon de rendre visibles leurs films pour les Brésiliens, à travers du cable, d’internet et des téléphones portables, et avec le soutien de l’industrie cinématographique et de la communauté internationale.

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Voir en ligne : Observatório da Imprensa

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