Iemanjá : symbole de la lutte des noirs au Brésil

Traduction de Pascale Vigier
Relecture de Marie-Hélène Bernadet et Magali de Vitry

Iemanjá est un symbole de la lutte des noirs au Brésil

Par Pedro Stropasolas


Pour les écrivaines Kiusam Oliveira et Marlene Crespo, Iemanjá n’est pas une blanche : elle est venue avec les orixás [1] à bord des navires qui transportaient les noirs asservis depuis l’Afrique.

Orixá de la mythologie afro-brésilienne, Iemanjá est aussi devenue un personnage du folklore populaire du pays - Tomaz Silva / Agência Brasil

La semaine du 2 février est devenue, au Brésil, le moment de glorifier Iemanjá, la patronne des pêcheurs et l’un des principaux orixás de la mythologie afro-brésilienne. Associée aux océans, à la fertilité féminine et à la maternité, Iemanjá tire son origine de termes de la langue yorubá et signifie “mère dont les fils sont comme des poissons”.
La fête de Iemanjá est une des manifestations publiques les plus populaires et valorisées du pays. À Salvador (État de Bahia), sur la plage du Rio Vermelho, jusqu’à 800 mille personnes sont venues la célébrer et elle est devenue patrimoine culturel de la ville.

Dès le petit jour, les premières offrandes à Iemanjá sont déjà remises par ses fidèles et ses adeptes au bord de la plage. Des paniers chargés de fleurs, de colliers et de miroirs sortent aussi des barques des pêcheurs.

En raison de la pandémie, cependant, la Municipalité de Salvador a interdit tout rassemblement sur la plage du Rio Vermelho.


La mer comme cimetière

Kiusam Oliveira, qui écrit et raconte des histoires pour enfants sur les orixás féminins, affirme que la mer, selon la vision africaine, est un territoire où Iemanjá recueillait les corps des noirs séquestrés et morts durant l’époque du trafic négrier.

“On regarde et on voit la mer comme une merveille, d’un gigantisme incroyable, majestueuse, et même violente. Mais on n’arrive pas à voir la mer comme une nécropole, comme une tombe, comme un cimetière. Et ceci, on ne doit pas l’oublier. Iemanjá et les orixás arrivent au Brésil exactement à partir de 1600, quand a commencé le trafic négrier. La séquestration de noirs et noires venus du continent africain, la traversée de l’Atlantique jusqu’à l’arrivée au Brésil. Les orixás sont arrivés au Brésil par l’intermédiaire de noirs et noires réduits en esclavage, séquestrés, depuis le continent africain”, déclare-t-elle.


Syncrétisme religieux

Le chercheur Nelson Varón Cadena souligne que la date (2 février) a été fixée en raison du syncrétisme religieux qui a prévalu dans les premières années de la tradition.

“La date du 2 février est une des dates les plus importantes de l’église catholique dans le monde occidental. C’est la date de la Purification de la Vierge, la date de la Chandeleur, de Notre Dame de la Lumière, Notre Dame de la Piété, Notre Dame du Rosaire. Primitivement, le culte de Iemanjá à Bahia était regroupé avec la Chandeleur. Il existe un syncrétisme, en effet. Le 2 février n’est pas une date aléatoire”, insiste-t-il.


La Iemanjá noire

Pour Kiusam, cependant, il faut différencier la Iemanjá blanche présente dans le syncrétisme des religions – et qui est répandue dans l’imaginaire populaire –, de la Iemanjá africaine, orixá symbole de la lutte du peuple noir.

“L’accès à la fête de Iemanjá est très lié à la couleur de peau blanche, idée que les brésiliens se font de Iemanjá. Les gens qui mettent l’accent sur Ia Iemanjá noire, africaine, c’est nous, nous qui sommes du Candomblé. Car nous connaissons l’origine historique de cette reine. Vu son origine historique, le lieu d’où elle vient, elle ne pourrait en aucun cas ne pas être noire, de même que les orixás. Cette démocratisation de la fête du 2 février est une démocratisation que d’un côté, culturellement, on peut trouver belle, mais, quelle est l’image de Iemanjá que les blancs se permettent d’honorer ? Est-ce la Iemanjá africaine ? Je ne crois pas”, explique la conteuse d’histoires.

Édition : Camila Maciel


Voir en ligne : Para além da festividade, Iemanjá é símbolo da luta negra no país


Un livre sur Iemanjá rapproche la mythologie afro-brésilienne de l’univers des enfants

Par Marina Duarte de Souza


Et le fleuve ramena Iemanjá vers les domaines de sa mère, déesse de la mer

Écrit et illustré par Marlene Crespo, le livre est le résultat d’une recherche de l’artiste sur la mythologie populaire. - Marina Duarte

Et le fleuve ramena Iemanjá vers les domaines de sa mère, déesse de la mer. Iemanjá s’est mariée avec Olofin, roi d’Ifé [2], pays des terres de cet endroit-là. Après avoir donné de nombreux enfants à son mari, Iemanjá a fini par se lasser de la vie dépourvue de nouveautés dans le palais de Olofin. Abandonnant le royaume d’Ifé, elle s’est enfuie bien loin. Iemanjá s’est installée dans les mers, les fleuves et les lacs, assise sur un trône d’écailles, de coquillages et d’étoiles de mer”.

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L’histoire racontée par l’artiste plasticienne Marlene Crespo est un extrait du livre « Iemanjá, la déesse de la mer », qui adapte une partie de la mythologie afro-brésilienne à l’univers des enfants.

Les révélations de cet univers sont effectuées par Marina, fille de pêcheur dont la quadrisaïeule était réduite en esclavage. Un beau jour, elle se demande ce qui existe au-delà de la ligne blanche où le ciel rencontre la mer.

À partir de là, la fillette voyage à travers l’océan et plonge dans l’univers ancestral africain qui a débarqué au Brésil des centaines d’années auparavant.

L’œuvre écrite et illustrée par Marlene Crespo, âgée aujourd’hui de 87 ans, a été publiée en 2019 par les éditions Expressão Popular. L’auteure raconte que la construction de cette histoire s’inscrit dans un processus de découvertes sur la culture brésilienne.

“Ce livre a précisément pour origine une partie de la recherche que j’ai faite, sur la façon dont s’est formé le mythe de Iemanjá, qui est un mythe populaire, au Brésil. J’aime faire des recherches sur ces histoires. Elles représentent la proximité et l’appropriation de notre culture avec toute la réalité des traditions”, raconte-t-elle.


Croisement des cultures

Le titre du livre fait référence aux religions d’origine africaine. Iemanjá est un des orixás honorés dans le panthéon afro-brésilien, associée à la mer, à la fertilité féminine et à la maternité. Elle règne aussi sur la pêche.

Son nom tire son origine des termes de la langue Yorubá “Yèyé omo ejá”, qui signifient “Mère dont les fils sont comme des poissons”.

Son jour est célébré le 2 février. Cette fête est l’une des plus populaires et valorisées du Brésil.

À Salvador (État de Bahia), la célébration accueille jusqu’à 800 mille personnes parmi des fidèles et des admirateurs, sur la plage du Rio Vermelho. Cette année, la fête est devenue patrimoine culturel de la ville, reconnue par la mairie à travers la Fondation Gregório de Mattos [3].

La spécialiste des religions et journaliste Claudia Alexandre explique que Iemanjá, outre un orixá des religions d’origine africaine, est en plus un des éléments du croisement des cultures, c’est pourquoi elle est présente dans l’imaginaire populaire et dans l’identité brésilienne.

“Il s’agit d’une construction qui rassemble toutes les croyances de la formation du peuple brésilien. Celle de Iara de la mythologie amazonienne [4], celle du retour à la mythologie grecque qui comporte des sirènes, et aussi la Iemanjá de la tradition africaine. Ce sont des éléments sacrés féminins qui surgissent des eaux, et que la religiosité populaire construit comme une représentation de Iemanjá”, remarque-t-elle.


Iemanjá africaine

Claudia Alexandre souligne qu’il existe un mouvement qui différencie la Iemanjá de l’imaginaire populaire, présent dans le syncrétisme des religions, de la Iemanjá africaine. Selon elle, il importe de mettre en évidence l’orixá comme “symbole du peuple noir”, qui a construit la religiosité des terreiros [5] pour affronter l’oppression et la violence.

“Cette relation doit aussi être perçue comme une forme de résistance et selon un raisonnement d’africain noir. La Iemanjá orixá est noire. La Iemanjá de l’imaginaire populaire brésilien est une femme blanche aux cheveux longs, vêtue de bleu. Ces discussions sont revendiquées par un peuple qui veut résister avec sa tradition”, insiste-t-elle.

Pour la chercheuse, des livres comme “Iemanjá, la déesse de la mer”, de Marlene Crespo, peuvent ouvrir la voie pour combattre l’intolérance religieuse, qui persiste toujours au Brésil.

“À partir du moment où vous apprenez aux enfants qu’il ne faut pas maltraiter autrui pour sa croyance, vous aurez de meilleurs adultes”, conclue-t-elle.


Édition : Geisa Marques


Voir en ligne : Livro sobre Iemanjá aproxima mitologia afro-brasileira do universo infantil

Photo de couverture © Fabio Panico

[1divinités honorées dans les cultes africains, notamment chez les Yorubas d’Afrique de l’ouest

[2Cité ancienne située au sud-ouest du Nigéria, considérée comme le berceau de l’humanité dans la mythologie yoruba.

[3Cette Fondation a pour objectif d’exécuter la politique culturelle de la municipalité de Salvador. Elle doit notamment promouvoir, développer, organiser les activités artistiques et administrer le patrimoine culturel.

[4Iara était une jeune guerrière très vaillante, meilleure au combat que ses 3 frères. Ceux-ci, jaloux, ont voulu la tuer une nuit, mais Iara, d’un bond, leur trancha la gorge. Rattrapée par son père après avoir fui, celui-ci la fit jeter dans le fleuve où les poissons des profondeurs l’ont transformée en belle sirène. Depuis, toutes les nuits, elle remonte à la surface et attire les hommes au fond de l’eau.

[5Lieux de culte du candomblé.

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