Emicida et Machado de Assis contre le mal pernicieux

 | Par Observatório da Imprensa

« Reconnaît au moins que le mal était pernicieux », c’est ainsi que, de manière très machadienne , le rappeur de São Paulo, Emicida, livre un couplet crucial soutenu par la belle mélodie aérienne de la chanson « Paisagem » - extraite de l’album Amarelo.

Chronique de Fabrício Cesar de Oliveira, 43 ans, professeur, poète et titulaire d’un Doctorat en Linguistique et Philosophie du Langage à l’Université Fédéral de São Carlos.

Traduction : Jean Saint-Dizier pour Autres Brésils
Relecture : Letícia Honorato

"Reconnaît au moins que le mal était pernicieux", c’est ainsi que, de manière très machadienne , le rappeur de São Paulo, Emicida, livre un couplet crucial soutenu par la belle mélodie aérienne de la chanson "Paisagem" - extraite de l’album AmarElo [1]. Les arpèges de la guitare électrique, tout au long de la chanson, ne masquent pas la dénonciation de l’apathie sociale face au racisme structurel - notre mal le plus pernicieux. Comment ignorer de telles critiques dans les vers :

"combien d’arbres décorent maintenant nos ravisseurs
autour de nous, tout appartient déjà aux rongeurs
c’est fou comme ça aide peu, mais prie, ça va peut-être empirer
ne te fais pas d’illusion, car rien ne change
dans un silence qui laisse entendre les nuages traverser le ciel
voir que les monstres d’ici viennent
Et disent les journaux, calme-toi mon garçon, tout va bien » ?

Toute cette habileté linguistique et artistique est typique du rappeur qui s’est fait connaître dans les battles de rimes des périphéries et des centres villes du pays, en ce début de XXIe siècle. Typique aussi de la fine et séculaire ironie de Machado de Assis, le Sorcier du Cosme Velho, l’écrivain noir qui, en plein XIXe siècle, use de sa "Stratégie de l’escargot" dans l’art littéraire pour montrer le pourrissement de la bourgeoisie aristocratique de son temps. C’est ainsi qu’il a survécu et est devenu un génie dans une société marquée par des différences structurelles – voir la nouvelle « Père contre Mère  », dans laquelle d’innombrables violences symboliques et physiques s’abattent sur une femme noire et esclave.

Lire aussi : De la stratégie du bigorneau de Machado de Assis au racisme structurel : Black Money et la presse de résistance de Fabrício César de Oliveira.

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Ce n’est pas une exception, c’est la norme, aussi bien chez Machado de Assis que chez Emicida, la dénonciation du mal pernicieux qui nous structure. Ce n’est pas la première fois et ça ne sera sans doute pas la dernière, qu’Emicida - ironique - s’appuie sur des couplets critiques en contraste avec une mélodie vaporeuse pour distiller sa verve contre le système ; cela se voit dans la chanson harmonieuse « Passarinhos », en duo avec Vanessa da Mata. Bien que la chanson fasse "voler gracieusement" les oiseaux, les paroles ne laissent aucun doute, puisqu’elles dénoncent insidieusement l’agro-industrie, la dépression, l’usage abusif des pesticides, la crise de l’eau, la société de la performance, le capitalocène - la prochaine extinction de masse sur la planète.

Avez-vous déjà entendu et lu les paroles :

"Et paye ton antidépresseur
en pleines convulsions, le monde tourne
Babylone est grise et néon
Les villes sont des villages morts
Défi au non-sens
Compétition vaine que personne ne gagne
Quand les gens deviennent des choses, les têtes deviennent des marches
pénurie d’eau, juste à notre tour
ainsi même les cafards disparaissent
choisis le poison qui te tue » ?

Devant ces paroles, ce que je vois, c’est l’évidente réalité déclarée sous une couche d’art – un miroir de Persée pour faire face à la monstrueuse réalité, une manière toute humaine de ne pas se déshumaniser et/ou rester pétrifié. Emicida est comme ça, et c’est aussi comme ça qu’était Machado de Assis dans la presse de son époque – occupant la littérature et les journaux. Sans exception, les deux embrassent la norme de la dénonciation. Seuls ceux qui ne veulent pas ne voient pas, ou ceux qui n’entendent plus, même en ayant toutes leurs capacités optiques, auditives et réflexives. C’est pire encore, lorsque cela émane de quelqu’un qui dispose d’une parole respectée dans notre société : car il n’est pas possible de traiter des exceptions comme une règle, des anecdotes comme de la science, des cas isolés comme la norme. Cependant, c’est malheureusement l’attitude de l’anthropologue bahianais Antônio Risério, dans un article d’opinion publié dans Folha de S.Paulo, le 15 janvier 2022, intitulé « Le racisme des noirs contre les blancs gagne en force avec l’identitarisme ».

Antônio Risério fait partie, dans cet article de Folha, du mal pernicieux. Pour moi, l’article perd toute crédibilité à la fin, quand l’auteur choisit la norme, à partir d’exceptions qu’il pioche au cours de l’article, pour parler d’une généralisation absurde : “ Le néo-racisme identitaire est-il l’exception ou la norme ?

Malheureusement, je pense que c’est la norme”. Ici, dans ce passage, il montre son point de vue personnel et anecdotique et s’appuie, comme je l’ai dit, uniquement sur des exceptions. La norme, pense-t-il, ce sont les exceptions qu’il relève. Et elles sont anti-scientifiques, absurdes, délirantes et graves. Plus que grave, dans une société où le racisme est un système politique, social, juridique, médiatique et historique.

Antônio Risério collecte des cas isolés – des anecdotes – pour tenter de dénoncer un prétendu « racisme à l’envers  ». Et ce faisant, il nie tout ce qui nous structure pour s’appuyer sur des blagues tirées de la vie de noirs et de noirs remplis de contradictions dans leurs trajectoires, comme celle d’Abdias do Nascimento qui est passé par le mouvement intégriste, ou sur des exemples majoritairement américains. Je dis cela parce que le texte de Risério est imprégné d’une pensée colonisée qui voit les USA comme notre pilier de référence. Il y a (dans l’article) huit exemples de « racistes anti-blancs » de l’hémisphère nord, dont sept aux États-Unis et un au Canada. Des cas isolés dans le métro de Washington, des discussions entre adolescents à Brooklyn, des combats de gangs dans le Michigan. Voilà les exemples qui sont devenus la norme pour Risério. Tous des États-Unis. Pays qui a connu une guerre civile sanglante et déclarée et où il n’y a aujourd’hui que 11% de population noire. Quiconque étudie un peu l’histoire des Amériques, sur les guerres d’indépendance ou les guerres civiles, tombe aussitôt sur l’extermination noire des États-Unis et sur ses conséquences anthropologiques. L’autre exemple vient du Canada, attribué à une « jeune mulâtresse soudanaise ». C’est avec ces termes tout droit sortis des égouts du XIXe siècle que Risério cite une militante qui fait figure d’exception parmi les gens dignes d’être entendus. Elle ne représente pas la lutte des Noirs. Elle ne me représente pas et tout comme beaucoup des miens, je peux vous l’assurer. Il ne représente ni Lélia Gonzalez, ni Djamila Ribeiro [2], ni Sueli Carneiro [3] , ni Angela Davis, ni Silvio Almeida et Thiago Amparo. La norme pour ces intellectuels et intellectuelles aujourd’hui est la lutte pour l’égalité des droits et la non-violence ; même si leurs trajectoires présentent des contradictions, la règle dans leurs écrits est l’antiracisme, car c’est cela être anti-systémique. Leur mission, et donc la nôtre, est d’affronter “le mal pernicieux” , tout comme les différents talents d’Emicida et de Machado de Assis assument cette confrontation.

Risério ne se considère pas satisfait et dit : "Nul n’a besoin de pouvoir pour être raciste, et les noirs peuvent, oui, déjà compter sur des instruments de pouvoir pour institutionnaliser leur racisme." De plus, pour ne rien arranger, il prédit sans montrer de preuves, sans prouver par des exemples, l’absurdité du paragraphe : « Le fait est qu’on ne peut pas cautionner le cliché selon lequel il n’y a pas de racisme noir parce que la « communauté noire  » n’a pas le pouvoir de l’exercer institutionnellement. Même si la thèse était fondée, ce qui est loin d’être le cas, il existe déjà des moyens d’exercer le racisme noir ». Risério est le cliché même de l’homme blanc crétin.

Non, Antonio Risério ! Personne n’a besoin de pouvoir pour être raciste, mais lorsque le système est structurellement et historiquement raciste, les instruments du pouvoir privilégient certains groupes, rendant les vers d’Emicida vertigineusement vrais : « Il y a peau blanche et peau cible ». Et nul besoin ici - pour vous, pour moi et pour les lecteurs - de préciser qui est qui, entre blanche et « cible  ». L’incontestable hurlement déchirant de douleur est fatal toutes les 23 minutes au Brésil. Ce n’est pas une exception, c’est l’ignoble règle, c’est la triste norme.

Non, Antonio Risério ! Il y a du racisme au Brésil et, pire, il y a des Noirs qui ne se sont pas encore libérés de l’oppression du système et qui finissent par reproduire cette violence structurelle, structurante et systémique ; comme il y a des femmes machistes qui ne se sont pas encore libérées – parce que c’est ainsi que le patriarcat persiste encore. Mais ces cas sont peu nombreux, chaque fois moins fréquents, plus rares, insignifiants au milieu d’une foule de noirs et de femmes. Par exemple, Sérgio Camargo n’est pas la règle, il est l’exception. Notre objectif se situe à un tout autre niveau. Lire plus souvent Machado de Assis et écouter Emicida peut tous nous aider à comprendre que l’exception n’est pas la norme, mais qu’elle peut, avec ces deux-là dans notre musette quotidienne, nous guider vers d’autres paroles, d’autres couplets, d’autres articles d’opinion affichant plus d’honnêteté intellectuelle. Juste pour dire à la fin, que si « le mal est pernicieux », nous le sommes, par effet de résistance, encore plus.

Il faut très sérieusement reconnaître que le mal est pernicieux. Il y a quelques jours, Tiago Leifert a pris un retour de bâton déconcertant avec le texte magistral de l’acteur noir Ícaro Silva. Des mois plus tôt, la Folha avait déjà perdu l’intellectuelle noire Sueli Carneiro, partie de son comité de rédaction. Maintenant, il convient de rappeler que l’article d’Antônio Risério na Folha inaugure une année au cours de laquelle « La loi sur les quotas  » sera rediscutée dans les sphères juridiques et gouvernementales. L’année 2022 ne fait que commencer, mais nous verrons bientôt qui est le plus malin désormais. Notre résistance ou l’ensemble des anecdotes de quelques hommes blancs ?

Nous et nos ancêtres prenons très au sérieux le fait que le mal jusqu’à présent a été des plus insidieux. Mais notre résistance l’est plus.

Voir en ligne : Emicida e Machado de Assis contra o mal sagaz

[1"AmarElo - Hier et maintenant” _ Télérama 2020, retrace l’histoire du hip-hop au Brésil, depuis l’abolition de l’esclavage jusqu’au concert du rappeur Emicida au Theatro municipal de São Paulo. Une ode à la culture noire brésilienne, outil de résistance et d’affirmation de soi.

[2Djamila Ribeiro est chercheuse en philosophie politique, ses écrits sont publiés en Français par les éditions Anacaona.

[3La philosophe Sueli Carneiro, l’une des responsables majeures de l’approbation de la Loi des Quotas du pays ; nous vous recommandons la lecture de “Continuo Preta” biographie écrite par Bianca Santana retrace l’histoire de l’une des plus grandes intellectuelles brésiliennes.

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