De la stratégie du bigorneau de Machado de Assis au racisme structurel : Black Money et la presse de résistance

Traduction de Pascale VIGIER pour Autres Brésils
Relecture de Rosemay JOUBREL

La technique journalistique, l’attitude et l’écriture de Machado de Assis sont reconnues par tout le monde, mais peu de gens connaissent “sa stratégie du bigorneau” en tant que noir dans une société sans démocratie raciale. Son travail de typographe, relecteur, critique théâtral et chroniqueur dans les journaux du 19ème siècle a procuré à Joaquim Maria Machado de Assis la sécurité et le temps de pratiquer ce qu’il aimait le plus : écrire avec discernement. Cependant, tout ceci n’efface pas son origine noire (père et grands-parents paternels), sa négritude ni sa lutte contre le racisme. Sa façon d’écrire, le point de vue d’où il photographie la réalité en paroles (le réalisme machadien) et son choix stratégique de vie sont les sources de tout son génie. Un tel génie n’est pas ce qu’il nous faut attendre de nos journalistes actuels, cependant nous ne pouvons tolérer de leur part, encore plus de la part d’hommes blancs, des attitudes racistes comme celle du journaliste de télévision de Bom Dia São Paulo, RodrigoBocardi [1], le 7 février dernier.

La “stratégie du bigorneau” – assumée et déclarée, pour les lecteurs attentifs, dans une chronique de la semaine du 13 mai 1893 (5 ans après l’abolition de l’esclavage) – montre un écrivain noir qui choisit de se faufiler entre les failles, entre les ambigüités des relations sociales de la bourgeoisie brésilienne ; or la façon dont le racisme au Brésil est voilé, mais vivant n’a guère changé. Machado de Assis choisit d’être le plus “réservé des bigorneaux” (comme le décrivent les critiques Eduardo de Assis Duarte et Lilia Moritz Schwarcz, dans leurs études respectives). En effet, dans des sociétés pré- et post-abolitionniste [2] vécues par le “bruxo do Cosme Velho” [3], la stratégie consistant à écrire sur la dépravation bourgeoise au sein de la bourgeoisie même est le trait d’un génie qui a créé des figures comme Brás Cubas, Bentinho, Capitu, l’habitué de la maison José Dias, Rubião, Quincas Borba, Cândido Neves, Tante Mônica, les Pádua, parmi tant d’autres personnages d’une époque plongée dans une idéologie de consumérisme bourgeois, eurocentrique et blanc.

Machado dénonçait le système de l’intérieur.

La “stratégie du bigorneau” de Machado est, néanmoins, une spécificité d’un génie causé par nos plus grandes plaies : l’esclavagisme et le racisme, caché ou pas. Pour autant, Joaquim Maria ne se plierait pas à l’environnement, mais créerait une coquille, un abri protecteur, comme celui du bigorneau, d’où il pourrait se mouvoir lentement, par des lettres, par des paroles, il pourrait faire ses critiques, en laissant une trace sur le sol, presque imperceptible à des yeux inattentifs ; il suffirait cependant de regarder plus au-delà, par une espèce de sortie hors de soi, pour voir clairement la stratégie d’un “bigorneau magicien” et de sa trace, tels que nous pouvons les voir, les lire et nous en régaler aujourd’hui. Rapidement, la “stratégie du bigorneau” déclarée de l’écrivain a été sa façon de dénoncer le racisme dans ses entrailles les plus perverses, inconscientes et cachées. Un racisme si aigu et structurel qu’il s’est appliqué à le blanchir sur les photos des campagnes publicitaires et des livres, tout au long de dizaines d’années. La “stratégie du bigorneau” est néanmoins une façon supplémentaire pour Machado de dénoncer la décrépitude bourgeoise et, en particulier, le racisme.

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Cent dix ans après la mort du maître et auteur noir (1908), Machado de Assis, et plus de cent trente ans après l’abolition de l’esclavage (1888), le racisme est encore notre plus grande marque d’inégalité dans la société la plus inégalitaire du monde selon le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement de l’ONU en 2019. Bien que nous soyons 54% de la population, que nous traitions plus de 1,71 trillion de reais par an et que nous représentions 51% des actifs, 75% des noirs sont parmi les 10% les plus pauvres et la différence moyenne de 40% en moins pour le salaire des noirs est criante en comparaison du salaire des blancs ; par ailleurs, un noir est assassiné dans le pays toutes les 23 minutes, dans une proportion presque quatre fois supérieure au risque couru par les blancs. Il est encore plus effrayant de savoir que 80% des tués par des policiers à Rio de Janeiro, en 2019, faisaient partie de nos noirs. Il s’agit des données d’un symptôme, des données d’une maladie sociale liée à une inégalité : le racisme structurel.

Inutile de s’éloigner dans le temps ni dans l’espace pour avoir un autre exemple de racisme structurel. Rodrigo Bocardi, journaliste de Globo, s’est justifié dans Twitter en disant qu’une personne de son origine ne peut être raciste, et il ouvre ainsi la voie à ce que sa propre autosatisfaction soit une attitude raciste : “Quelqu’un comme moi ne peut avoir de préjugé. Je n’en ai pas. Jamais je n’en ai eu. Jamais je n’en aurai”.
Or que s’est-il passé pour que le présentateur aille jusqu’à Twitter ? Pour un reportage sur la circulation urbaine, un des problèmes majeurs de la ville de São Paulo, un jeune noir vêtu d’une chemisette de sport d’un club d’élite a été interviewé par le reporter de Globo. Dans un essai de dialogue amical entre le studio et l’interviewé, le journaliste de la télévision a posé une question en dehors du contexte du reportage, lui demandant s’il était ramasseur de balles au club Pinheiros [4]. Une question imprégnée de banalité et de stéréotype. Le jeune Leonel, le noir interviewé, a répondu avec un mélange de désappointement et de fermeté dans le regard et la voix : “Non, non, pas du tout. Je suis un athlète du Pinheiros. Je joue du water polo". À la suite de cela et de la destruction du stéréotype contenu dans la question du présentateur, est arrivé un flot de critiques, de vive voix et par les messages des réseaux sociaux. L’échappatoire trouvée par le journaliste, blanc, a été donnée sur Twitter. Beaucoup de gens voient un préjugé dans la question de Bocardi ; d’autres, pas tellement. Mais ce qui est indéniable est l’existence du racisme et qu’on ne peut dire de façon catégorique, dogmatique et incontestable “Jamais je n’en ai eu (de préjugé). Jamais je n’en aurai ”, car affirmer de telle manière montre déjà un manque de remise en question plus profonde, historique et honnête.

D’un autre côté : les issues, l’inclusion et le journalisme noir

Nous ne vivons plus au temps de Machado : le journalisme a changé, car la société se transforme. Les dénonciations qui étaient autrefois voilées, dans des revêtements de l’écrivain bigorneau, sont à présent plus évidentes, or de cette façon nous révélons nos symptômes et nous pouvons les traiter collectivement. Sans cacher la blessure, qui pourra devenir une tumeur, mais en demandant de l’aide ou même en la pointant du doigt. C’est ainsi que le journalisme de cette seconde dizaine du 21ème siècle au Brésil se manifeste : par la voix de celui dont la singularité et l’existence sont mises en échec pour des questions pathologiques et pseudoscientifiques appartenant au 19ème siècle. Ainsi le journalisme noir apparaît de plus en plus (et il le faut), que ce soit dans Alma Preta Jornalismo et dans Letra Preta, de la revue piauí, ou par de fortes influences de groupes d’études dans les universités, comme Geledés, organisé et coordonné par des femmes noires, comme la philosophe et titulaire d’un doctorat en éducation Sueli Carneiro, ou par l’action importante de groupes, hubs et startups comme Black Money, fondé en 2017. Celui-ci a à sa tête une brésilienne noire, nommée Nina Silva, élue par la revue Forbes une des femmes les plus puissantes du Brésil et qui s’est trouvée parmi les 100 personnages afro-descendants de moins de 40 ans les plus influents dans le classement de la Most Influential People of Africa Descent, organisme lié à l’Organisation des Nations Unies (ONU). Le Black Money favorise la consommation entre les noirs qui font circuler du capital entre eux ; l’idée est de donner de l’autonomie à la communauté noire à l’ère digitale et de consolider l’écosystème d’affaires gérées par cette population. Par ailleurs, l’idée plus objective, selon certains organisateurs, est d’affronter le racisme structurel au Brésil, puisqu’il attaque le problème à sa racine : le capital bourgeois, qui d’ici peu va gagner couleur, pigmentation et perspectives de démocratie, réellement libérale et raciale. Ainsi, il réunit la lutte contre le racisme à une lutte d’inclusion au système.

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Machado de Assis ne s’est trompé en rien. Nous ne pouvons l’accuser, rétroactivement, de n’avoir pas pratiqué un journalisme noir ni abolitionniste ; en cela, il ne s’est pas trompé. Il a fait à sa manière une dénonciation antiraciste et profondément antisystème. Excellent comme il était, il nous a montré, et nous montre toujours les problèmes de l’âme bourgeoise, ses défauts, la décrépitude de son comportement, ses pathologies et ses jeux sociaux. Il nous a montré comment un écrivain-bigorneau, en laissant sa trace sur terre, en laissant sa trace dans des mots et de la critique, a alerté sur la société qui prend appui sur des pseudosciences (comme le racisme). Machado, génial, a ridiculisé son temps et les modes de vie tout autour de lui. Suivant une autre perspective, le Black Money nous montre comment utiliser à partir des stratégies du système les façons de modifier le système lui-même par l’inclusion du noir. C’est une issue. Antiraciste, mais non antisystème.

Plus d’un siècle plus tard, on ne peut être journaliste, écrivain, brésilien, de la même façon, sans dénoncer et sans voir les traces que le “magicien du Cosme Velho” s’est tant efforcé que nous lisions à travers le temps qui passe. De même il n’y a pas d’issue à une société sans journalisme noir ni sans impulsion de mouvements comme le Black Money. Il y en a encore beaucoup moins à continuer à faire du journalisme en tant qu’homme blanc, sans sortir de sa situation de privilège, ou même s’arrêter pour s’excuser envers ceux qui ont été offensés, comme ne l’a pas encore fait Rodrigo Bocardi à la télévision, bien qu’il ait déjà fait ses excuses auprès du public plus choisi et plus critique de Twitter. C’est l’heure de l’écoute ! Le temps de la “stratégie du bigorneau” s’en est allé, mais ce sera toujours le temps de Machado de Assis !

Fabrício César de Oliveira, frère de quatre femmes noires, professeur, traducteur, écrivain, docteur en linguistique et philosophie du langage de l’Université Fédérale de São Carlos (UFSCar), est lecteur de Machado de Assis.
Source :

Voir en ligne : Observatório da Impressa : « Da estratégia de caramujo de Machado de Assis ao racismo estrutural : black money e a imprensa de resistência »

[1Voir plus loin

[2Machado de Assis est né en 1839 et mort en 1908.

[3Allusion à un poème de Carlos Drummond de Andrade dédié à Machado de Assis (A um bruxo, com amor), où il évoque sa maison de la rue Cosme Velho, les personnages de ses œuvres. L’appellation de “bruxo” désigne un magicien, idée renforcée par la présence fantomatique de Machado qui, à la fin du poème, se dissout dans les airs.

[4Club formant des athlètes de haut niveau dans des sports variés.

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