« Effet Marielle » : les femmes noires s’engagent en politique sur les traces de la conseillère municipale

, par Giorgia Cavicchioli

Par : Giorgia Cavicchioli, pour Ponte
Traduction : Marie-Hélène Bernadet pour Autres Brésils
Relecture : Du Aldon

L’assassinat de Marielle Franco a réveillé chez les femmes jeunes, noires et vivant en périphérie le désir de lutter et de maintenir l’héritage de la conseillère municipale par le biais d’actes de candidature.

L’assassinat de la conseillère municipale carioca [1] Marielle Franco (PSOL [2] ) a choqué le Brésil par la brutalité du crime et pour avoir représenté une attaque directe à beaucoup de symboles : femme, noire, lesbienne et favelada  [3] . Les balles n’ont pas seulement blessé une personne mais aussi des groupes et des idées. Un ami de longue date de Marielle, le géographe Lourenço Cezar, a confié à Ponte que celui qui lui a tiré dessus devait avoir des connaissances en sciences sociales, puisqu’il a réussi à atteindre de nombreuses personnes à la fois avec ses tirs.

La conseillère municipale et son chauffeur Anderson Gomes ont été assassinés dans la nuit du 14 mars de cette année, à la sortie d’une conférence sur la négritude, la représentativité et le féminisme à laquelle elle participait. D’après l’enquête, les tirs de la mitraillette 9mm visaient une cible bien précise : Marielle. Mais ils ont aussi atteint Anderson. Des conseillers municipaux du PSOL à Rio de Janeiro se sont engagés à poursuivre son combat. Au point que le 2 mai, après négociation avec la Présidence du Conseil, l’hémicycle a réussi à faire approuver pas moins de 5 de ses projets de loi sur les 7 qui étaient en attente d’être votés.

Mais il existe une autre conséquence, à moyen et à long terme, à la mort tragique de Marielle. Inspirées par l’histoire de la conseillère municipale carioca, des femmes noires ont pris la décision de s’engager dans la vie politique, afin de poursuivre l’héritage de son combat. C’est le cas de Leticia Gabriella da Cruz Silva, 22 ans. Assistante technique en gestion d’entreprise et étudiante en droit, elle est à présent une possible première candidate.

« Je n’ai jamais jamais adhéré à aucun parti, mes actions politiques sont motivées par l’engagement au mouvement social », explique-t-elle. D’après elle, le fait de militer a été une chose importante pour se reconnaître dans la société. « Ma couleur, mon genre ainsi que ma condition sociale me positionnent en tant que personne politique depuis toujours », indique-t-elle. Avec sa candidature en cours d’élaboration, Leticia, habitante de Jardim Fernandes, dans la zone est de São Paulo, affirme qu’elle sera candidate au poste de conseillère municipale à São Paulo en 2020, mais il reste à déterminer pour quel parti.

Leticia explique que, immédiatement après l’annonce de l’exécution de Marielle, une inquiétude lui est apparue : l’idée que « cela aurait pû être moi ». « J’ai vite saisi le nombre de choses que nous avions en commun : femmes, noires, vivant en périphérie et engagées dans la lutte pour les droits de l’Homme », explique-t-elle. Après avoir enquêté sur les possibles motivations du crime, la jeune femme de São Paulo dit qu’elle a éprouvé « une grande vague d’indignation et d’injustice » et pensé que « les choses ne pouvaient pas en rester là. » Selon elle, la chose capitale qui l’a faite passer de l’indignation à la candidature fut l’annonce de la déclaration de la conseillère municipale qui a été diffusée après sa mort : « Encore combien de morts va-t-il falloir pour que cette guerre se termine ? ».

« C’est dans ce moment de transition entre le deuil et la lutte que j’ai soupesé les enjeux de notre combat, de ma trajectoire et de plusieurs siècles de lutte du peuple noir », dit Leticia. « Je me suis dit que le moment de lutter pour la justice était arrivé, qu’il fallait empêcher qu’on fasse taire d’autres voix et que les noirs soient tués. C’est le moment de se battre pour une politique qui fasse de la cause noire une priorité, de devenir un acteur représentatif et ne pas seulement rester dans l’ombre », poursuit-elle.

Le parcours de Leticia possède un autre point commun particulier avec celui de Marielle. En 2014, elle a commencé à militer pour les droits de l’Homme alors qu’elle était en classe communautaire d’un noyau de l’ONG Educafro. C’est à cette époque qu’elle a participé de plus en plus activement aux discussions sur la construction et l’efficacité des politiques publiques destinées à la population pauvre et noire, actions telles que les quotas par exemple.

Je veux que beaucoup de femmes noires soient élues

La députée d’Etat Leci Brandão (PCdoB [4] ), deuxième femme élue en 184 ans d’existence de l’ALESP (Assemblée Législative de l’Etat de São Paulo), estime que c’est très bien que des femmes noires se déclarent candidates pour maintenir vivant l’héritage de la conseillère municipale. « Pour moi, elle [Marielle] est une martyre », précise-t-elle. D’après la députée, il est nécessaire que les femmes noires sachent que la politique leur est également accessible.

Avec l’aide d’internet et des réseaux sociaux, Leci voit la possibilité que davantage de personnes s’identifient aux revendications de Marielle et, ainsi, s’intéressent à la politique. « Je voudrais féliciter ces jeunes femmes [qui se portent candidates]. Je veux que beaucoup de femmes noires soient élues cette année ! », affirme-t-elle. Leci confie également qu’elle aimerait voir l’architecte Mônica Benicio, la veuve de la conseillère municipale, se présenter aux élections. « Il faudrait qu’elle soit candidate pour poursuivre la politique de Marielle. C’est pour cette raison qu’il faut croiser les doigts pour que ces jeunes femmes obtiennent des résultats positifs en politique et renforcer la lutte qu’elle a créé », termine-t-elle.

Jusqu’à présent, la veuve de Marielle n’a manifesté aucune intention politique, mais d’autres femmes de l’entourage de la conseillère municipale l’ont fait. C’est le cas de Dani Monteiro, 26 ans, qui travaillait dans l’équipe d’assistants de Marielle, mais dont l’action se limitait aux coulisses du mandat. Aujourd’hui, pour la première fois, Dani va sortir de l’ombre et se présenter à un poste à l’Alerj (Assemblée Législative de Rio de Janeiro) aux élections de cette année. A ses côtés, Mônica Francisco et Renata Souza ont également annoncé leurs candidatures ; il s’agit de deux autres personnes du mandat qui quittent les coulisses pour chercher un espace direct en politique.

Dani se souvient qu’elle a entendu parler du travail de Marielle pour la première fois alors qu’elle faisait partie de la Commission des Droits de l’Homme et en tant qu’assistante de Marcelo Freixo (PSOL). En 2016, elle s’est engagée dans la campagne de Marielle, alors candidate au poste de conseillère municipale, parce qu’elle s’identifiait à cette figure politique. « Une femme noire qui se présente avec comme revendication politique la lutte contre la violence et la revalorisation de la vie humaine... Cela a été pratiquement le coup de foudre », se souvient-elle.

L’étudiante explique, qu’après ça, elle s’est lancée sans hésitation dans la campagne, en apportant son aide dans l’élaboration du calendrier, la distribution de prospectus et le développement du programme pour les femmes. A travers l’une ou l’autre de ces activités, Dani a commencé à percevoir que la politique « n’est pas seulement un espace réservé aux hommes blancs cravatés qui parlent bien. » Pour elle, Marielle représentait ce dont elle avait besoin. « Malheureusement, elle n’est plus là pour faire partie de ça, mais la candidature était quelque chose qu’on construisait ensemble », affirme-t-elle.

Selon elle, le fait de se présenter vient « de la nécessité de construire un programme pour sortir Rio de la crise, un programme pour ceux qui vivent l’état dans les faits ». Dani pense que cela ne sera possible qu’avec de nouveaux agents publics, loin de la vieille politique. « J’ai vu en Marielle quelqu’un qui aurait pu être moi, qui aurait pu être ma mère, qui aurait pu être quelqu’un d’ordinaire », conclut-elle.

Récemment, la chanteuse funk MC Carol, 22 ans, a également annoncé sa candidature aux législatives de l’Etat de Rio de Janeiro. A l’issue de l’assassinat de Marielle et d’Anderson, la chanteuse a rendu hommage en musique à la conseillère municipale mais a décidé d’aller plus loin dans le combat, entamé par des entretiens avec Marielle elle-même. Toutefois, la chanteuse explique qu’elle avait déjà pensé à présenter sa candidature lors de conversations entre elle et la conseillère municipale Taliria Petrone (PSOL). Elles s’étaient rendues jusqu’à la maison de Carol avant de se revoir ensuite à la Chambre. Ce sont ces conversations qui l’ont incitée à « s’engager en politique ».

« On a parlé de ce que c’est que d’être une femme noire en politique. Ce n’est pas facile. Il faut qu’on arrive à libérer la parole », affirme Carol, en précisant que Marielle « n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche ». D’après elle, la conseillère municipale en imposait juste par sa présence. « J’en suis restée baba ! Je veux être comme cette femme ». Influencée par la députée fédérale Jandira Feghali, elle a choisi le parti PcdoB pour les élections : « C’est le parti auquel je m’identifie le plus », explique-t-elle.

La principale plate-forme politique de MC Carol sera la lutte pour les droits des femmes et des noirs, mais elle ajoute qu’elle souhaite également améliorer l’éducation à Rio de Janeiro. L’idée est que l’éducation serve de prévention à la criminalité. « Une des propositions est l’école complète pour les enfants de la communauté. Les élèves vont à l’école le matin, mais, l’après-midi, ils sont livrés à eux-mêmes. Et, bien sûr, il faut augmenter les salaires des professeurs », affirme la future candidate. La chanteuse ne croit pas que «  l’État puisse arriver à éradiquer la violence en misant sur les armes ». Pour elle, la solution passe par l’éducation.

Récemment, Carol a été victime d’une tentative de féménicide de la part de son ex-petit ami. Celui-ci a débarqué chez elle muni d’un couteau, mais la chanteuse funk a réussi à appeler au secours et a survécu à l’attaque. Selon ses déclarations, cet épisode lui a fait davantage comprendre les risques encourus par les femmes. « Je me pose la question suivante : une femme qui n’a pas de caméra n’a donc aucune preuve ? ».

« J’existe parce que nous existons »

D’après Talíria Petrone, la conseillère municipale qui a reçu le plus de voix à Niterói et amie de Marielle, voir des femmes se porter candidates pour reprendre l’héritage de Marielle est un «  sentiment contradictoire ». Elle explique : « D’une part, c’est une douleur profonde, une blessure qui certainement ne se refermera jamais. D’autre part, c’est aussi voir Marielle revivre en d’autres femmes. » Elle voit cela comme une chance de voir son amie réincarnée physiquement et au moyen de ses revendications. « C’est une souffrance, mais également une urgence », considère-t-elle.

Talíria affirme qu’il s’agit d’une manière de « transformer le deuil en lutte » et elle espère que ces femmes seront élues « pour casser la logique de ce qui se voit aujourd’hui dans les sphères du pouvoir ». Émue, Taliria raconte qu’elle pleure presque tous les jours à cause de l’absence de Marielle, mais qu’en même temps, elle se sent plus forte. « J’ai toujours pensé que Marielle était très forte. En la regardant, on voyait un colosse. Elle s’est transformée en un colosse encore plus grand ». D’après la conseillère, si son amie pouvait s’adresser aux candidates, elle leur dirait : « J’existe parce que nous existons ».

Voir en ligne : Ponte

[1Habitant de Rio de Janeiro [note de la traductrice

[2O Partido Socialismo e Liberdade (Le parti Socialiste et Liberté)

[3Habitante des favelas [note de la traductrice

[4Partido Comunista do Brasil (Parti Communiste du Brésil)

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