Éducation Autochtone (1/2) L’inclusion des peuples de l’Amazonie à l’université requiert leur valorisation

 | Par Agencia Amazonia Real, Jackeline Lima

Manaus (AM) - Il y a près de 30 ans, l’éducation des populations autochtones brésiliennes a été soumise à l’imposition de la colonisation de l’Europe occidentale, dévalorisant la connaissance, la langue et les spécificités des savoirs traditionnels. En 1990, furent créées des écoles d’enseignement bilingue, avec leurs propres processus d’apprentissage autochtones, garantis par la Constitution fédérale de 1988.

Traduction pour Autres Brésils : Philippe Aldon
Relecture : Du Duffles

Deuxième partie de l’article ici

La professeure Ivani Faria explique qu’il est nécessaire de créer dans les universités des cours spécifiques, sans vision coloniale et acceptant les différences. Photo : Alberto César Araújo/Amazônia Real

La Fondation nationale de l’indien (FUNAI) a commencé à passer des accords avec les établissements publics pour mettre en place ce qui était proposé dans la Constitution et l’accès à l’université a été élargi avec la Convention 169 et la loi sur les quotas dans l’enseignement supérieur (n° 12711 de 2012).

Au niveau du gouvernement fédéral, d’autres avancées ont été acquises : l’examen national de fin d’études secondaires (ENEM), le système de sélection unifié (SISU) pour les universités publiques et le programme "Université pour tous" (PROUNI) comprenant des bourses pour les établissements privés.

En 2017, le recensement de l’enseignement supérieur, effectué par le ministère de l’Education (MEC), a répertorié 32147 étudiants inscrits en 2015, et 49026 en 2016. Dans cette enquête, les étudiants ont fait état de leur auto-détermination raciale/ethnie [1], ce qui n’était pas obligatoire les années précédentes.

Pour les populations autochtones, l’accès à l’enseignement supérieur revêt différentes significations. Nombreux sont ceux qui aspirent à acquérir plus de connaissances pour développer de nouvelles compétences et en améliorer d’autres, et qui utilisent également ces connaissances pour aider, d’une manière ou d’une autre, leur communauté.

Rucian da Silva Vilacio, du mouvement étudiant Meiam. Photo : Alberto César Araújo/Amazônia Real

Rucian da Silva Vilacio, dont le nom autochtone est Hurú-Hurú’e - qui signifie "Tonnerre" en langue sateré-mawé -, est étudiant en ingénierie de production à l’Université d’État d’Amazonas (UEA). Lui, qui participe au Mouvement des étudiants indigènes d’Amazonas (Meiam), indique qu’il a voulu faire des études supérieures pour être en mesure, à l’avenir, de soutenir et de renforcer le mouvement qui fait partie de l’histoire de la famille depuis des générations et aussi pour soutenir la cause indigène.

"Quand on entre à l’université publique, on n’y entre pas juste pour soi. Ce n’est pas un individu, c’est un collectif, c’est un peuple qui entre. Au-delà de notre propre personne, nous représentons la famille, notre clan, notre ethnie, notre peuple et notre territoire. Ainsi, c’est cela qu’ils attendent de nous ; ils attendent ce retour. La famille soutient cette démarche d’avoir un parent à l’université. C’est gratifiant", déclare Rucian Sateré-Mawé.

Puré Juma Uru Eu Wau étudie dans la municipalité de Humaitá. Photo : Alberto César Araújo/Amazônia Real

Puré Juma Uru Eu Wau Wau, 17 ans, est en première année de lycée. Il dit qu’il cherche à intégrer un cursus de gestion de l’environnement pour collaborer avec ses proches et qu’il est confiant en l’avenir. Sa communauté est située dans la Terre Indigène Juma, à Canutama, dans le sud de l’état d’Amazonas. Pour étudier, il habite Humaitá, ville qui se trouve à 120 kilomètres de la communauté.

" Il faut que j’aie une formation universitaire, pour que ce soit bon pour moi et pour mon peuple indigène : pour garantir les droits, pour notre défense. Dans cinq ans, je veux avoir beaucoup acquis de connaissances et de sagesse", projette-t-il.

Reconnaissance des peuples

Etudiants indigènes de l’UFAM en master et doctorat. Photo : Alberto César Araújo/Amazônia Real

Dans la région Nord, au total, il y a 12747 autochtones inscrits dans les universités, dont 4383 dans le réseau public et 8364 dans le réseau privé. Le Programa Bolsa Permanência (PBP), qui alloue des bourses aux étudiants, a accueilli 19428 étudiants jusqu’au mois de septembre, selon le MEC. Sur ce total, 2400 étaient des Indigènes. Ils reçoivent une bourse mensuelle d’un montant de R$ 900 (190€).

Selon le recensement 2010 de l’IBGE, avec plus de 264 mille personnes, c’est la région qui compte la plus grande population indigène du pays. Les organisations indigènes affirment toutefois qu’ils sont plus de 306 mille. Malgré l’importance de la communauté indigène, les étudiants ont encore du mal à reconnaître leurs spécificités dans la vie quotidienne, et cela vaut également en matière d’éducation. Cela est dû au fait qu’aucun système n’a pas encore été organisé dans les universités pour répondre aux besoins éducatifs des peuples indigènes. C’est ce que souligne Ivani Ferreira de Faria, professeure à l’Université fédérale d’Amazonas (UFAM) qui travaille depuis 26 ans en éducation indigène.

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"Les universités doivent ouvrir un peu leurs horizons en termes idéologiques et entamer un processus d’ex-colonisation, et penser que nous devons accueillir et accepter les différences pour préparer les cours, les enseignants et les techniciens avec cette vision. Parce qu’ici, ils sont formatés à penser comme des non-indigènes. Ils veulent imposer du haut vers le bas notre mode de pensée occidental, un vieux processus de colonisation commencé il y a 500 ans", explique la professeure Ivani Faria.

De 2013 et 2018, l’Université fédérale d’Amazonas (UFAM) a formé 263 étudiants indigènes en Politiques éducatives et développement durable et formation des enseignants indigènes. Les jeunes diplômés des peuples Tukano, Baniwa et Sateré-Mawé en font partie.

Élèves de l’école Tukano Yupuri, à São Gabriel da Cachoeira (Collection ISA)

La professeure Ivani Faria souligne que la nécessité de créer des cours spécifiques pour les peuples autochtones ne signifie pas qu’ils n’ont pas les capacités de suivre les cours conventionnels, mais que c’est une façon de valoriser leurs propres connaissances, cultures et étymologie. Ce n’est pas une question d’intelligence mais de culture, et les universités ne sont pas encore prêtes à faire face à ce problème. Lorsqu’on lui demande si le fonctionnement de ce système d’enseignement supérieur est en voie d’amélioration, l’enseignante réfléchit à la question à partir de l’UFAM.

C’est loin d’être le cas, certains enseignants n’acceptant même pas que leurs étudiants parlent de leur propre peuple : "Oubliez d’où vous venez, vous devez désormais penser comme ça". Dans le cours d’anthropologie, d’ailleurs, nous ne sommes pas préparés. J’ai toujours plaidé auprès de nos recteurs, car nous avons environ 64 peuples indigènes qui parlent près de 50 langues et nous ne faisons presque rien. L’UFAM n’a pas de politique en relation avec la population indigène. On a essayé d’en mettre une en place lorsque nous avons changé le statut de la faculté, mais cela ne s’est pas fait, car il y a encore beaucoup trop de préjugés", a critiqué Ivani Faria.

La professeure souligne que ces populations "sont annihilées dans un État qui compte d’innombrables peuples indigènes du Brésil et où la quasi-majorité de la population est indigène. " Il est inquiétant d’annihiler la connaissance de ces peuples et de diminuer leur importance même. La réflexion concerne l’UFAM elle-même, qui en 110 ans n’a jamais eu de politique à leur égard. Nous avons des activités, des cours, des actions positives et des projets, mais nous n’avons pas de politique spécifique pour les peuples indigènes. Ni dans aucune autre université".

Rompre avec les paradigmes

Vanda Ortega Witoto, étudiante. Photo : Alberto César Araújo/Amazônia Real

En outre, le système adopté par les universités locales est souvent abordé de manière réfléchie et critique par les étudiants indigènes, présents dans cet environnement, comme moyen d’échanger des idées, des expériences et de chercher une voie pour évoluer et construire les changements souhaités. C’est le cas de Vanderlécia Ortega dos Santos, 32 ans, dont le nom indigène est Derikine, qui signifie fourmi sauvage de l’espèce Saúva2, en langue Witoto. Elle est l’une des élèves de 6eme semestre de pédagogie à l’École normale supérieure (ENS) de l’UEA.

Vanda Witoto, comme on l’appelle, a une formation technique d’infirmière. Le cours de pédagogie, comme elle explique, c’était un deuxième choix, sa volonté première étant de faire l’école d’infirmières. Cependant, comme il s’agissait d’un cursus de formation à plein temps et qu’elle devait travailler pour subvenir à ses besoins, elle n’a pas pu poursuivre son rêve dans cette voie professionnelle. Néanmoins, l’étudiante affirme que la pédagogie fut le deuxième meilleur choix de sa vie. Vanda reconnaît l’importance que l’éducation a sur la vie de chacun, essentiellement pour les populations autochtones. "Cette éducation est ce qui peut nous aider à briser divers paradigmes. De tous les concepts et préjugés qui se sont construits au cours de ces 519 années de notre pays".

Vanda Witoto évalue et critique les méthodes adoptées par les établissements d’enseignement supérieur. Parmi les observations faites, il y a l’invisibilité de la culture indigène et un programme d’études circulaire et traditionnel qui a toujours guidé l’éducation brésilienne.

"Quand on entre à l’université, cela nous rend invisibles ; il n’y a pas de cursus transversal, qui corresponde à nos connaissances. Et dans l’Université d’État de l’Amazonas (UEA) dans laquelle j’étudie, on a 60 heures d’études spécifiques traitant de la question indigène dans l’État qui a la plus grande population autochtones du Brésil, sans référence toutefois à nos savoirs. Ainsi, être dans ces espaces vous amène à vous détacher de vos connaissances, de vos valeurs, de vos coutumes", explique Vanda.

L’autochtones de l’ethnie Witoto continue de souligner que, peu à peu, des Autochtones occupent ces espaces, mais qu’ils n’ont toujours pas la possibilité d’être vus et reconnus dans cet environnement. Face à cela, elle propose une alternative à la situation qui consiste à prendre ses responsabilités et à réfléchir de manière critique sur le rôle des peuples autochtones, le pouvoir qu’ils ont de lutter pour le changement.

"Si nous assumons l’engagement avec notre peuple, nous pouvons transformer cet espace en un lieu de parole, un lieu de réflexion que l’université doit être, avec un regard différent. Aujourd’hui, nous avons des références au sein de l’UEA pour parler des universitaires, des politiques de discrimination positive, des quotas, des perspectives au sein du niveau universitaire, parce que nous les y avons construites, depuis 2016", souligne Vanda Ortega Witoto.

Fondée en 2001, l’Université d’État de l’Amazonas est considérée comme la plus grande institution multi-campus du pays, car elle compte cinq campus universitaires à Manaus, six centres d’études supérieures et 12 centres d’enseignement supérieur dans l’intérieur de l’Amazonas. Actuellement, l’UEA compte 162 étudiants diplômés et inscrits dans la catégorie "groupe autochtone", selon les termes des décrets du concours d’entrée et du Système d’entrée en série (SIS), de 2016 à 2019. Toujours selon ces données, l’École des sciences de la santé (ESA) concentre le plus grand nombre d’autochtones inscrits : 168 étudiants, tous dans la capitale de l’Amazonie.

*Cet article a été mis à jour pour inclure de nouvelles données sur les inscriptions des étudiants à l’UEA.

Jackeline Lima est étudiante en journalisme à la faculté Martha Falcão et participe depuis le mois de juin à la 4ème édition : Formation au journalisme indépendant et d’investigation de l’agence Amazônia Real.

Voir en ligne : Amazonia Real

[1Depuis le recensement de 2000, l’Institut Brésilien de Géographie et Statistique utilise une méthode d’auto-déclaration pour déterminer l’identification d’une personne à l’une des cinq “couleurs et races” suivantes : Couleurs : Blanc ; Noir ; “Pardo” ; Jaune ; Race/ethnie : Indigène. aucun.e candidat.e ne s’étant auto-proclamé.e “Pardo”, l’Association Autres Brésils ne propose pas de traduction pour ce mot qui désigne “les métisses” ; la catégorie "Jaune" est parfois remplacée par Asiatique dans les recensements. Cette classification a des origines coloniales et racistes. Aujourd’hui tous les organes techniques reconnaissent que personne n’est stricto-sensu de cette couleur ; une étude précise même, laissant libre cours à l’auto-détermination, que nous obtenons plus de 130 couleurs différentes de peau ; sans compter le véritable nom des peuples autochtones.

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