Echiquier des derniers coups tordus avant le 1er tour des élections

, par Luis Nassif

Traduction : Roger GUILLOUX
Relecture : Du ALDON

Indice n° 1 – La manipulation récurrente à la veille des élections.

A la veille des élections de 2014, la revue Veja [1] a fait la une de son magasine avec un article mensonger faisant état d’une probable participation de Lula et de Dilma à des dispositifs de pots-de-vin destinés au financement de campagnes électorales. Ce fut une stratégie bien articulée car, en plus de la publication de la revue, des millions d’exemplaires de cette une ont été imprimés et distribués.

Il s’agissait clairement d’un crime électoral. Lors du diner organisé à l’occasion de la prise de fonctions de Dilma Rousseff, j’étais à la même table que le Procureur général de la République, Rodrigo Janot [2]. J’ai essayé de savoir si des mesures à l’encontre de cette information mensongère allaient être prises. Deux types de crimes pouvaient avoir été commis : une diffusion non autorisée d’une dénonciation maintenue sous le secret et la finalité manipulatoire de cette déclaration.

Janot s’est esquivé, alléguant que cette fuite provenait probablement des avocats des accusés. Et alors ? Ne s’agissait-il pas toujours d’un crime ? Le Ministère public allait-il enquêter ? Le Procureur général a préféré changer de sujet.

Il existe un historique de manipulations médiatiques à la veille de chaque élection. Pour ne mentionner que les plus notoires :

  1. L’histoire des kidnappeuses d’Abilio Diniz l [3] apparaissant sur les photos avec les T-shirts du PT dont la police les avaient affublées.
  2. Le coup monté contre la Lunus [4] qui a mis fin à la candidature présidentielle de Roseane Sarney, impliquant José Serra [5], le Procureur de la République, le commissaire de la Police fédérale et la TV Globo.
  3. -# L’épisode des cinglés - lors des élections de São Paulo impliquant la Police civile, José Serra et la Globo - qui s’appuyait sur le même scénario : des billets de banque empilés en paquets pour servir de décor à la mise en scène d’un enregistrement.
  4. La farce de la petite boulette de papier dans la mise en scène grotesque de José Serra, impliquant Serra et la Globo.
  5. Les opérations à caractère sensationnaliste de l’Action pénale 470 [6], toujours à des moments décisifs des périodes électorales et qui montrent la participation directe du Parquet fédéral et de la Police fédérale, mais qui ne se réduit plus à des actions isolées comme dans le cas de la Lunus.

Il existe donc un modèle clairement défini - rendu possible par une situation de cartellisation des médias – de création de fausses nouvelles visant à manipuler les élections au Brésil.

Indices 2 – Les fausses nouvelles de 2018

Il y a probablement deux informations délibérément fausses que l’on garde sous le coude, les réservant pour la dernière ligne droite des élections, soit celle du 1er tour, soit celle du 2ème, tant les choses sont imprévisibles.

La première. C’est la onzième répétition de la délation d’Antonio Palocci [7] , cette fois-ci auprès de la section du District Fédéral du Parquet, la plus partisane après celle de Curitiba [8]. Le STF (la Cour Suprême) avait déjà commencé à remettre en question l’usage scandaleux des négociations de plaidoyer sous pression et sans présentation de preuves.

L’opération Lava Jato a cuisiné au bain-marie le « brillant » Palocci. Elle l’a convaincu de faire des déclarations autodestructrices - suivant en cela le script d’un brillant scénariste de Curitiba [9] - qui incluait jusqu’à « un pacte de sang » entre Emilio Odebrecht [10] et Lula. Palocci a payé mais n’a rien obtenu. Les procureurs avaient déjà obtenu ce qu’ils cherchaient : la une des journaux contre l’adversaire politique.

Maintenant on reproduit le même scénario. Palocci dénonce, les commissaires de police, au mépris des procédures, diffusent l’information dans la presse, le Conseil national du Ministère public (CNMP) ferme les yeux et de cette manière l’objectif est atteint.

La deuxième information délibérément fausse concerne le jugement d’Adélio Bispo de Oliveira, celui qui a poignardé Bolsonaro.

Il existe une série de facteurs qui conduisent à des récits opposés, tous les deux dangereux.

  • Facteur 1 – Son isolement en prison, dans un établissement éloigné qui rend difficile les contacts avec ses avocats.
  • Facteur 2 – Nous ne savons toujours pas qui paie les avocats et comment ceux-ci se sont présentés aussi rapidement sur les lieux du crime au moment où celui-ci s’est produit.
  • Facteur 3 – Le comportement du commissaire de police Francesquini (principal représentant de la tendance dure de la Police fédérale) qui, pour le moment, prétend interdire l’interview [de l’accusé].
  • Facteur 4 – L’information indiquant que le juge a autorisé une interview d’Adélio à la revue Veja, le vendredi précédent l’élection.
  • Facteur 5 – La première étape de l’enquête a constaté qu’Adélio avait agi seul, qu’il a des problèmes mentaux. Tous les indices relevés confirment sa version : la manière dont il a été informé de la visite de Bolsonaro à Juiz de Fora, sa familiarisation avec les couteaux dans les boucheries, etc. En somme, aucun indice de participation de tierces personnes. Mais maintenant, on annonce la clôture de la première partie de l’opération et l’ouverture d’une seconde enquête visant à vérifier l’existence ou non d’une action impliquant d’autres personnes.

Le motif invoqué par le commissaire Francesquini pour interdire l’interview maintenant, est de ne pas permettre à Adélio de dire des choses qui pourraient porter préjudice à Bolsonaro. Pourquoi pas ?

Mais le motif peut être tout autre : ne pas compromette ni réduire l’impact de l’interview de la revue Veja, deux jours avant les élections, qui pourrait présenter une autre version visant à incriminer le PT et Lula. De la même manière, l’enquête de la Police fédérale, d’un républicanisme exemplaire jusqu’à maintenant, peut aussi n’être qu’une stratégie de détournement pour assurer l’impact du coup suivant.

En 2014, après une âpre discussion, le Jornal Nacional [11] n’avait pas diffusé la une de Veja. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec la même revue, complètement exsangue, avec d’énormes difficultés de trésorerie et la même possibilité d’interférer de nouveau dans les élections.
Pour la dernière édition précédant le premier tour des élections, la revue dispose de deux sujets.

  1. 1- La délation d’Antônio Palocci aux procureurs du District fédéral. Cela fait plusieurs semaines que la revue dispose de ces informations. Si elle ne les a pas encore diffusées, peut-être attend-elle l’issue des négociations avec certaines personnes visées (BTG Pactual [12]) ou bien pense-t-elle les diffuser juste avant les élections ?
  2. 2- Le vendredi, l’interview d’Adélio, connaissant la capacité historique de la revue Veja à manipuler les faits.

N’oublions pas que la revue Veja est en grande difficulté financière.
Les issues possibles

Lors de son mandat de président du Tribunal supérieur électoral (TSE), le ministre Luiz Fux a menacé les auteurs d’informations mensongères des feux de l’Olympe. Il a fait appel à l’ABIN [13], à la Police fédérale, au Parquet et à une équipe destinée à combattre « de manière anticipée » les rumeurs. Et il a affirmé qu’une élection gagnée sur la base d’informations fausses serait annulée.

Laissons de côté les fanfaronnades et analysons ce que cela représente.
Il existe une possibilité concrète de diffusion par les médias, d’informations graves, intentionnellement fausses, à la veille des élections et donc sans possibilité de pouvoir les démentir à temps.

Il existe des signes concrets montrant que le principal diffuseur de ces informations mensongères, au cours de la dernière décennie, la revue Veja, se prépare à aborder ces deux thèmes potentiellement explosifs.

Ces derniers jours, les ministres du STF se sont mis à critiquer ouvertement les fuites et l’utilisation politique des délations.

Afin de maintenir un minimum de sérieux au niveau des tribunaux supérieurs et des Conseils corporatifs deux mesures s’avèrent nécessaires :

  • 1ère mesure – Le Parquet (mais non, je suis bête !), je veux dire le Conseil national [14] du Ministère public doit envoyer une notification alertant sur l’interdiction de diffusion d’enquêtes et de délations, insistant sur la possibilité de poursuites judiciaires pour toute fuite d’informations ayant des implications politiques.
  • 2ème mesure – Une mesure conservatoire interdisant la publication de l’interview d’Adélio, le vendredi précédant les élections en raison du peu de temps disponible pour vérifier ces informations avant le vote.

Voir en ligne : GGN

[1hebdomadaire de droite, violemment opposé à Lula et au PT, il a fortement contribué à la radicalisation politique. Il se trouve dans une situation financière très délicate depuis le développement des sites d’information sur Internet.

[2à l’époque il était président du Parquet.

[3’un des hommes d’affaires les plus riches du Brésil.

[4au moment des élections présidentielles de 2002, Lunus avait pour actionnaire principal, la famille Sarney. La « découverte » juste avant les élections, dans les locaux de l’entreprise, de 2 millions de réaux en espèces, a fait chuter Roseane Sarney qui était en 2ème position dans les sondages.

[5candidat du PSDB à l’élection présidentielle de 2002 et mentor de cette machination. Lors des élections présidentielles de 2010, le candidat Serra a été touché par une petite boulette de papier. Pour dramatiser l’évènement, il a voulu faire croire à un jet d’un objet qui l’aurait blessé. Malheureusement pour lui, la scène avait été filmée !

[6procès, plus connu sous le nom de « mensalão », contre les dirigeants du PT accusés de corruption (constitution d’une caisse noire visant à « acheter » le vote de députés) réalisé en pleine période électorale (municipales) et qui a conduit à la condamnation de 25 de ses dirigeants.

[7ministre des finances de Lula (2003-2006), chef de Cabinet de Dilma Rousseff (janvier – juin 2011), accusé d’enrichissement illicite en 2011 et de corruption dans le cadre de l’opération Lava Jato condamné et emprisonné en 2016.

[8Le Tribunal de deuxième instance de Curitiba est celui qui a non seulement maintenu la condamnation de l’ex-président Lula mais l’a aggravé (de 9 à 12 ans). Jugement porté en un temps record puisque les juges de Curitiba avaient dit publiquement tout le bien qu’ils pensaient de ce jugement avant de recevoir les dossiers.

[9Il s’agit du juge Mouro qui a condamné Lula.

[10L’un des principaux accusés de l’opération Lava Jato.

[11Equivalent du JT en France.

[12banque brésilienne d’investissement.

[13agence brésilienne de renseignements.

[14O Conselho Nacional do Ministério Público est un organe externe chargé de contrôler le fonctionnement du Parquet.

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