Covid-19 au Brésil : Du manque de moyens des autochtones à l’arme biologique Deux femmes autochtones font part de leurs difficultés et de leurs craintes

 | Par Luisa Toller, Revista AzMina

Pour nous, qui vivons dans les grands centres urbains, ce temps de politique d’isolement pour la prévention du coronavirus a généré diverses réflexions sur l’inégalité sociale, la contagion, le travail à domicile, la division des tâches domestiques, la violence et beaucoup d’autres questions. Mais avez-vous déjà pensé à ce que représentait ce même temps pour les peuples autochtones ?

  • Traduction de Philippe ALDON pour Autres Brésils
  • Relecture : Du DUFFLES

Sur la photo, Janete Figueiredo Alves (à gauche), du peuple Desana, et Elizângela da Silva, du peuple Baré, coordinatrices du département des femmes de la Fédération des organisations indigènes du Rio Negro (FOIRN) alertent sur la vulnérabilité des Yanomamis face aux orpailleurs qui envahissent toujours leur terres et sont vecteurs de contamination et ethnocide pendant la pandémie

Dans les villages et les réserves, la pandémie entraîne des difficultés allant du manque de moyens et d’équipements à la peur de l’utilisation de la maladie par des accapareurs de terre pour les reprendre. « Notre mémoire collective a retenu la question de la maladie comme arme biologique de contamination délibérée », dit Nyg (lire « Non ») Kuitá Kaingang, du peuple Kaingang du Paraná.

J’ai échangé avec elle et avec Bia Pankararu [1], qui vit dans le Pernambuco, pour savoir comment le coronavirus affectait la vie de ces populations autochtones. Bia est auxiliaire de santé et s’occupe de trois villages de la réserve de Pankararu. En pleine crise, elle et ses collègues sont sans équipement de protection et sans salaire.
Toutes deux ont évoqué l’absence de politiques publiques indigénistes pour faire face à la pandémie. Le 9 avril dernier, le jeune Yanomâmi, Alvanei Xirixana, 15 ans, est décédé à Roraima. Deux autres décès d’autochtones ont été confirmés ce week-end.

La pandémie de COVID-19 et les mesures de prévention posent des défis au monde entier. Pour quelque 820 000 femmes, hommes et enfants autochtones de 305 groupes ethniques et 274 langues au Brésil, la prévention à la contamination et l’accès aux soins de santé sont des questions qui préoccupent les femmes autochtones face à l’intensification des mesures prises dans le pays pour contenir la propagation de la maladie. Environ 500 000 indigènes vivent dans les zones rurales.

Dans les déclarations ci-dessous, Bia et Nyg racontent la réalité des choses dans leurs villages. Nous énumérons également un certain nombre d’initiatives visant à soutenir les populations autochtones qui demandent de l’aide.

Lire aussi : Covid-19 au Brésil : Cartographie de l’avancée de la pandémie dans les Terres indigènes

Sans argent et sans équipement, nous ne pouvons pas porter assistance à notre communauté"

Bia Pankaru, 26 ans, infirmière à la réserve de Pankaru, dans le Pernambuco :

"Il est très difficile de parler de la pandémie ici dans la région car nous vivons avec ce risque de l’heure où nous nous réveillons jusqu’à celle où nous nous endormons.
 
À ce jour, nous n’avons bénéficié d’aucun véritable dispositif de renforcement du système de santé indigène. En tant qu’infirmière, je vis en première ligne sans soutien et sans équipement adéquat. Notre équipe suit les directives du gouvernement de l’État de Pernambuco et fait pression sur les municipalités, mais c’est difficile en raison du manque de communication et du fait que tout arrive au dernier moment.
 
Nous avons reçu peu d’équipement, comme des masques, des gants et, jusqu’à présent [10 avril], il n’est pas arrivé une cargaison de matériel qui nous était spécifiquement destinée. Le Secrétariat spécial à la santé indigène (DSEI) [2] a reçu des fonds, mais d’après les informations qui nous sont parvenues, il ne trouve pas où acheter le matériel.
 
N’étant plus payée non plus, notre équipe est mise dans l’incapacité de porter assistance à notre communauté et de se protéger en tant que professionnel, ce qui met nos familles en danger. Nous sommes environ 60 professionnel.le.s de santé pour 7 000 personnes.
 
Nous sommes donc entré.e.s en résistance, travaillant à conscientiser la population de rester chez elle, d’éviter le contact physique et d’espérer ainsi contenir la courbe [de contamination]. Mais c’est difficile en raison de nos coutumes, de nos croyances et de nos façons de vivre très différentes. Parler aux aînés est compliqué, ils ont besoin de temps pour comprendre, et les jeunes se montrent plus têtus, se croient plus forts.
 
Avec un seul contaminé, tout implose".

Lire aussi : Sans le gouvernement brésilien, les peuples autochtones luttent contre le nouveau coronavirus : Le Secrétariat spécial pour la santé indigène (SESAI) reste muet

Notre premier souci a été de fermer toutes les entrées de la communauté".

Nyg Kuitá Kaingang, 31 ans, de la communauté de Kaingang, Paraná

« Ici, dans le nord du Paraná, la première précaution en matière de prévention a été de fermer toutes les entrées de la communauté afin de ne pas avoir de circulation de personnes extérieures et de contrôler entrées et sorties nécessaires à l’acquisition des produits de base dans la municipalité de Tamarana qui, dans notre cas, est la plus proche.
 
Pour l’instant, la communauté, qui compte environ 2 100 autochtones, n’a pas accès aux articles d’hygiène de base. Un front de résistance a été créé dans la région sud. Il développe des stratégies pour faire face à la pandémie et, en communication avec les dirigeants autochtones, distribue des équipements et de la nourriture, fait pression sur les agences municipales et régionales, sollicite les instances qui doivent agir pour la défense des droits des autochtones.
 
Depuis que le gouvernement de Jair Bolsonaro a pris ses fonctions, nous, les peuples autochtones, essayons de faire valoir nos droits et de lutter contre le démantèlement du Secrétariat spécial à la santé indigène (SESAI).
 
Nous pratiquons également l’isolement collectif, qui finit par être très étrange dans notre vie au quotidien. Nous ne nous rendons pas visite et nous redoublons d’attention envers les aînés, car ce sont des personnes à risque et les racines de notre sagesse.
 
Les familles vivant de la vente d’artisanat dans les grandes villes et ne pouvant pas se déplacer pour ce faire constituent un autre problème. Les fronts de résistance ont discuté pour savoir quels sont les groupes les plus vulnérables et dialogué avec les municipalités les plus proches pour aider ces familles.
 
Nous devons également examiner attentivement le contexte territorial, pour comprendre comment ce virus se rapproche de plus en plus des communautés. Alors que dans l’État du Amazonas, les problèmes de mise en contact se posent avec l’exploitation illégale, celle du mercure et du bois, ici, dans le Sud, c’est la question de l’accaparement illégal des terres qui nous préoccupe, car c’est une région où l’agro-négoce domine.
 
Nous gardons dans notre mémoire collective cette question de la maladie comme une arme biologique de contamination délibérée. Au long de ces 520 dernières années, les peuples autochtones ont toujours été les plus vulnérables à ces attaques. C’est l’une de nos plus grandes préoccupations ».

Les initiatives autchtones à soutenir en cliquant sur le lien :

  1. Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB)
  2. Articulation des peuples et organisations indigènes du Nordeste, du Minas Gerais et de l’Espírito Santo (APOINME)
  3. Aider les peuples d’Altamira (PA)
  4. Commission Yvyrupa Guarani
  5. Conseil indigène de Roraima
  6. Front indigène pour la prévention et la lutte contre la COVID-19 Région Sud
  7. Village de Jaraguá (SP)
  8. Fonds de solidarité Kayapó Mekragnotire (PA), de l’Institut KABU
  9. Village de Kakané Porã (PR)
  10. Salve Krahô (TO)
  11. Pankararu (SP)
  12. Réseau indigène des artisans du campement Porto Alegre (RS)
  13. Villages indigènes de la région de Bocaina (RJ et SP)
  14. Le peuple Xakriabá (MG)
  15. Povo Xetá (PR)

Voir en ligne : De falta de recursos a arma biológica : indígenas relatam desafios e medos com coronavírus

[1Retrouvez l’interview de Bia Pankararu par Luisa Toller, AzMina avril 2019, On ne veut « pas de l’aide mais notre droit », dit Bia Pankararu, mouvement des femmes indigènes du Brésil.

[2Le SESAI est responsable de la planification, de la coordination, de la supervision, du suivi et de l’évaluation de la mise en œuvre de la politique nationale de santé des peuples autochtones, conformément aux principes et aux lignes directrices du Système de Santé Unique (SUS). Le secrétariat, qui dépend du ministère de la Santé, dessert une population de 760 350 autochtones par le biais de 34 Districts Sanitaires Spéciaux pour les Indigènes (DSEI).

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