« Célébrer le centenaire de la Semaine d’Art Moderne de 1922 est un acte de résistance »

 | Par Carta Capital

Marcia Camargos, chercheuse et spécialiste du modernisme, souligne l’importance de faire dialoguer les commémorations de cet événement historique de 1922 avec le présent.

Traduction : Marie-Hélène Bernadet pour Autres Brésils
Relecture : Pascale Vigier

La Semaine d’Art Moderne, qui a eu lieu du 13 au 18 février 1922, célèbre son centenaire. Cet évènement a réuni sous une forme inédite les principaux artistes de différentes expressions artistiques de l’époque, lors de conférences et de présentations. Il s’agit de l’un des moments les plus marquants pour les arts dans l’histoire du pays en pleine polémiques suscitées par cet évènement.

« Il faut comprendre que la Semaine de 22 a été le premier acte public, le déclencheur de ce qui allait être défini, ensuite, comme modernisme, et qui n’a pris de l’importance qu’au fil des ans », souligne la chercheuse Marcia Camargos.

« Son plus grand héritage a été de libérer les arts et la culture des amarres de l’académisme, du parnassianisme [1] et des modèles européens pour donner lieu à la construction d’une esthétique nationale ».

Marcia Camargos a publié plusieurs livres, dont trois sont consacrés à cet évènement ayant eu lieu il y a un siècle. Elle souligne que le modernisme s’est construit au fur et à mesure de l’apparition de nouvelles théories et manifestes, de droite et de gauche, et de nouvelles idées qui ont vu le jour pendant la Semaine de 22.

Les livres de l’historienne sur ce sujet abordent autant les aspects positifs que les controverses. « Comment comprendre la fascination que le festival moderniste exerce sur la société, malgré le fait d’avoir reçu, à l’époque, plus de huées que d’applaudissements ? », se demande-t-elle.

Pour marquer ce centenaire, le livre de Marcia Camargos La Semaine de 22 : entre huées et applaudissements (2002), sera réédité par Boitempo, dans une édition révisée et enrichie. Selon elle, de nouvelles interrogations sur cet évènement sont apparues. De plus, l’auteure a inséré des ajouts consacrés à la culture populaire et périphérique dans son œuvre, afin de présenter un contexte des arts d’aujourd’hui plus complet. Dans le cadre de son doctorat réalisé à l’université de La Sorbonne, en France, elle a consacré sa thèse aux modernistes brésiliens à Paris lors de que l’on a appelé Les Années Folles (décennie de 1920).

« Les participants à la Semaine d’Art ont apporté leurs contributions phare à plusieurs niveaux, de la musique de Villa-Lobos à la peinture de Tarsila do Amaral, des vers de Oswald de Andrade aux textes de Mario de Andrade, écrits à l’issue de ses voyages ethnographiques dans le Nord et le Nordeste », commente-t-elle.

« On ne peut pas nier que l’anthropophagie a constitué un des héritages les plus importants et un des moments les plus enrichissants de la dialectique moderniste. L’admirable « Tupi or not Tupi » du Manifeste Anthropophagique résume le processus d’incorporation de la richesse profonde du peuple, de l’héritage total du pays, sans mettre de côté l’élément étranger ».

A propos des empreintes les plus marquantes laissées par la Semaine de 22, l’historienne établit un lien du mouvement Tropicaliste avec Plinio Marcos [2] et Gianfrancesco Guarnieri [3] pour la musique et Zé Celso [4] pour le théâtre.


Mario et Oswald de Andrade

« Ce que nous voyons dans la littérature contemporaine, c’est une multitude de tendances esthétiques, union de l’art érudit et populaire, de prose historique, sociale et urbaine, d’expériences formelles, d’intertextualité et de métalangage, en plus de thèmes quotidiens et régionalistes. Nous pouvons considérer tout cela comme étant l’héritage du modernisme », affirme-t-elle.

Elle cite Mario de Andrade et Oswald de Andrade comme étant les principaux héritiers du mouvement, ceux qui ont donné à la littérature de nouvelles directions. « A Paris, en 1923, Oswald a terminé Mémoires Sentimentales de Joao Miramar, publié l’année suivante avec une couverture de Tarsila do Amaral. Composé d’une structure de 163 fragments de styles divers, parmi lesquels des lettres, des poèmes, des citations, des dialogues, des invitations et des publicités, cet ouvrage montrait déjà la rupture de paradigmes qu’il avait expérimenté bien avant la Semaine de 22 », explique Marcia.

« Ensuite, en 1925, nous avons le Manifeste de Poésie Pau-Brasil. Ce livre, qui marque les débuts de Oswald de Andrade en poésie, porte le même nom que le manifeste édité un an plus tôt, proposant une langue dépourvue d’archaïsmes et d’érudition, calquée sur l’oralité et captant le langage parlé de la rue ».

D’après Marcia Camargos, l’écriture de Oswald de Andrade mobilisait les mécanismes de l’humour et du lyrisme, la plaisanterie et l’imagination, la concision et le parler populaire, la caricature de la rhétorique, l’ironie et l’onomatopée, ainsi que l’association d’idées originale et insolite. « Nous pouvons imaginer de quelle façon il a influencé de nombreuses générations de poètes ».

Déjà, chez Mario de Andrade, auteur de Macunaïma, l’indien se transforme en un héros sans aucun caractère. « Le protagoniste est aussi complexe, imprévisible et aussi peu définissable que la structure narrative. Dans cette moralité éloignée de la norme, il alterne moments de perspicacité aiguë et stupidité, mansuétude et brutalité, grandeur et vilenie ».


Vous appréciez notre site ? Aidez-nous à en maintenir la gratuité !
Vous appréciez nos actions ? Aidez-nous à les concrétiser !

Soutenez Autres Brésils Faire un don

Heitor Villa-Lobos

Une des grandes contributions du modernisme a été justement de s’interroger sur la dichotomie entre le populaire et l’érudit. « Dans le répertoire présenté sur scène durant la Semaine de 22, on voit comment Villa-Lobos a eu le souci d’introduire des éléments du répertoire indigène et du chansonnier populaire », rapporte-t-elle.

« Il aurait pu jouer de la guitare sur la scène du Théâtre Municipal (où a eu lieu l’évènement de 1922), mais il s’est abstenu. Pourtant, cet instrument ne lui était pas étranger. Amené à se produire dans les cafés, dans les orchestres de théâtre et de cinéma pour gagner sa vie, Villa-Lobos a fréquenté les musiciens de rue. Il est évident que, lors de la Semaine de 22, évènement organisé pour les élites, il n’a probablement pas jugé adéquat de jouer d’un instrument aussi associé aux classes populaires ».

Heitor Villa-Lobos, compositeur, maestro, guitariste et pianiste, a joué un rôle fondamental dans cette rupture de paradigmes, mélangeant les rythmes de la rue, des places et de l’Amazonie dans ses compositions classiques – ce qui a énormément plu au public européen.

« Grâce à son énorme talent, il ne s’est pas enlisé dans le pittoresque. Il est allé au-delà, composant des pièces comme Trenzinho Caipira, rompant définitivement et magistralement avec cette idée que l’érudit et le populaire ne peuvent se mélanger. Ainsi, il a influencé des générations de compositeurs et a laissé son empreinte dans la musique brésilienne ».

Marcia Camargos estime qu’il est important que la Semaine de 22 dialogue avec les arts d’aujourd’hui, non seulement avec l’élite intellectuelle mais également avec les artistes de la périphérie, en accord avec la réalité. Marcia regrette le fait de devoir célébrer le centenaire de cet évènement sous un gouvernement fédéral opposé à la culture.

« Je crois que de nos jours, célébrer la Semaine de 22 devient un acte de résistance. Tout le côté iconoclaste, la rupture de paradigmes, l’audace et la liberté que la Semaine de 22 représente, renforcent la nécessité d’encourager de nouvelles idées artistiques, et ce malgré cet (anti)gouvernement dont le but est de faire taire les voix et saboter la créativité pour imposer une esthétique médiocre, grotesque, imprégnée de fanatisme religieux. Une véritable aberration. », conclut-elle.

Voir en ligne : ’Celebrar a Semana de 22 que completa 100 anos é ato de resistência’

Photo de couverture : Yasmine Luna/wikimedia commons

[1Mouvement poétique défendant la théorie de « l’art pour l’art », apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle.

[2Ecrivain, journaliste et dramaturge brésilien (1935-1999)

[3Acteur, poète et dramaturge italo-brésilien (1934-2006)

[4Ecrivain et metteur en scène brésilien, né en 1937.

Agenda

L'équipe d'Autres Brésils est en train de préparer de nouveaux événements... restez attentifs !

Tous les événements

Suivez-nous

Newsletter

Abonnez-vous à la Newletter d’Autres Brésils !

Inscrivez vous

Entrez votre adresse mail ci-dessous pour vous abonner à notre lettre d’information.
Vous-pouvez vous désinscrire à tout moment envoyant un email à l’adresse suivante : sympa@listes.autresbresils.net, en précisant en sujet : unsubscribe infolettre.

La dernière newsletter

>>> Rencontre : Militer sous un gouvernement d’extrême-droite

Réseaux sociaux

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS