Au Brésil, portraits des « femmes noires qui décident où l’on va »

Beaucoup de femmes noires ont fait l’objet d’une historisation ; pourtant, c’est bien plus que ça : les femmes noires ont construit l’histoire, la science et la réalité de façon active. Elles sont présentes, bâtisseuses et nécessaires. Nous sommes conscientes de cette présence dans la généalogie ancestrale qui nous constitue et nous guide. C’est pourquoi cet article fait entendre la voix de nos femmes noires qui aujourd’hui ouvrent la voie : qu’ont-elles à nous dire, à nous raconter et à décider ? C’est parce que nous reconnaissons que les féminismes transnationaux se forment dans la pluralité de femmes, en ayant besoin d’elles et en se faisant l’écho de ce qu’elles ont à dire, que nous présentons les documents de la recherche faite par l’Institut Marielle Franco, avec pour objectif le dialogue avec les féminismes qui nous inspirent et avec beaucoup d’autres femmes.

Traduction : Marie-Hélène BERNADET pour Autres Brésils
Relecture : Joséphine Correia Cardoso

Le rapport peut être lu et téléchargé en portugais en cliquant ici : https://www.paraondevamos.org/

Au fur et à mesure que l’épidémie de Covid-19 se développe, totalisant chaque jour un nombre toujours plus élevé de victimes au Brésil, elle accentue et expose les inégalités déjà présentes dans notre société : détérioration de notre système public de santé, insécurité alimentaire, questions d’hygiène basique, éducation, travail et salaire, laissant le champ libre à notre combat qui a débuté il y a plusieurs siècles. L’institut Marielle Franco, en collaboration avec le Mouvement Mulheres Negras Decidem et le soutien du Fonds Baobá, a réalisé une enquête inédite avec 245 activistes noires qui a donné lieu au rapport Mulheres Negras Decidem – Para Onde Vamos. L’objectif est de rendre visible et de renforcer le rôle fondamental développé historiquement par les femmes noires lorsqu’elles ont été confrontées à de grandes crises politiques et sociales, et également d’identifier quelles sont les principales stratégies et les solutions apportées par l’activisme des femmes noires pour sortir le Brésil de la pandémie.

Les femmes noires ne sont pas seulement noyées dans une mer d’inégalités dans la société brésilienne, elles élaborent aussi des solutions et des alternatives pour sortir du cadre dans lesquelles elles se trouvent. Dans cet article, je vais mettre en évidence ce que Sueli Carneiro (2003) souligne dans son ouvrage : « Le mouvement des femmes au Brésil est l’un des plus respectés au monde et une référence essentielle pour les thèmes concernant les intérêts des femmes au niveau international. C’est également l’un des mouvements sociaux les plus performants du pays. Il se distingue toujours par ses contributions décisives dans le processus de démocratisation de l’Etat brésilien, ayant produit et produisant encore aujourd’hui d’importantes innovations dans le domaine de promotion de politiques publiques et de transformation sociale. »

Notre manière de procéder

Les questionnaires réalisés sous la forme de formulaires en ligne qui ont donné lieu à cette enquête ont été mis en application entre le 15 et le 25 mai 2020. 252 femmes noires ont répondu à l’enquête et 245 de leurs formulaires ont été validés. Concernant le territoire, il y a des réponses de toutes les unités de la fédération. Les états ayant comptabilisé le plus de réponses sont Rio de Janeiro, Bahia, Minas Gerais, São Paulo et Pernambuco. La proportion des réponses selon les régions fait apparaître l’ordre suivant : 56% pour le Sud-Est, 24% pour le Nord-Est, 8% pour le Centre-Ouest, 6% pour le Nord, 6% pour le Sud.

Afin d’obtenir des réponses aussi complètes que possible, on a créé un questionnaire composé de 40 questions au total, avec 31 questions fermées et 9 questions ouvertes, divisées en plusieurs parties :

(1) D’où partons-nous,
(2) Quelle est notre manière de procéder,
(3) Où allons-nous.

Ci-après, je détaillerai un peu plus les résultats de chacun de ces axes, incluant également les données du chapitre concernant les femmes noires et les luttes électorales.

Sur les 245 réponses du formulaire, 94% des femmes se sont déclarées « pretas » et 6% « pardas ». Etant donné que l’appel pour la participation était la « femme noire activiste », toutes les candidates se sont déclarées dans cette catégorie. Nous considérons la dénomination « preta » bien supérieure à « parda », même si le terme « noir », étant considéré par le IBGE comme la somme de « preto » et « pardo », se donne aussi par le choix politique de « preto » comme dénomination. Cette donnée correspond à ce que le Mouvement Mulheres Negras Decidem a affirmé en 2018 dans sa première campagne et qui a attiré l’attention sur le fait que nous, femmes noires, nous sommes le plus grand groupe démographique du Brésil : il représente aujourd’hui plus de 28% de la population, non seulement parce que naissent chaque jour davantage de femmes noires, mais aussi parce que tous les jours, de plus en plus de femmes noires se reconnaissent comme telles.

Les premières questions du formulaire avaient pour but de dessiner le profil des femmes noires activistes avec qui nous étions en contact. En premier lieu, nous avons observé un milieu intergénérationnel d’activistes noires, dans lequel 35% des femmes ayant répondu au questionnaire avaient entre 30 et 39 ans, 29% entre 20 et 29 ans, 20% entre 40 et 49 ans et 15% 50 ans et plus.

A en croire les résultats de l’enquête, l’éducation et les revenus familiaux de ces activistes pourraient faire l’objet d’une discussion à part entière. En effet, 93% d’entre elles ont accédé à un niveau d’études supérieures, 19% ayant un cursus incomplet, 24% un cursus complet et 50% un diplôme de troisième cycle acquis ou en cours. Néanmoins, leur haut niveau d’études ne se retrouve pas dans le revenu mensuel familial des femmes qui ont répondu à l’enquête ; en effet, 57% d’entre elles touchent un revenu familial qui se compose d’un à trois salaires minimums.
Les activistes noires sont organisées. Près de 60% des femmes interrogées sont membres d’organisations, de mouvements ou de collectifs de femmes noires. Les causes défendues par ces activismes sont diverses : elles englobent entre autres le droit au logement (25%), les questions relatives au travail (27%), les garanties du droit à la santé (42%), le système judiciaire et la réinsertion des détenus (31%), la défense des droits des peuples traditionnels et des communautés quilombolas (40%), la négritude (80%) et les questions de genre (65%) et une plus large représentativité dans les espaces de prise de décisions (61%).

Historiquement, les femmes noires assument un rôle politique important dans notre société, en développant des actions de soutien à leurs communautés dans les moments de crise. Parmi les femmes interrogées pour notre enquête, 62% affirment participer directement à une action de lutte contre le Covid-19 et ses conséquences. Ces actions, dont l’impact est énorme, se consacrent surtout à l’organisation et à la sensibilisation de la population (51,4%), à la collecte et la distribution de paniers de première nécessité (43,7%) et à la mobilisation pour la collecte de ressources (34,3%).
Ces femmes ont réussi à faire beaucoup avec peu de choses, dans un contexte où les ressources tardent à arriver jusqu’à ceux qui en ont le plus besoin et qui même n’arrivent jamais. Nous leur avons demandé combien de personnes avaient pu bénéficier de leurs actions et si elles avaient pu compter sur un quelconque financement pour la mise en œuvre de leurs initiatives. La majorité d’entre elles, 29%, a déclaré avoir réussi à collecter jusqu’à 3 mille réaux, 9% ayant récolté entre 3 mille et 10 mille réaux et 13% entre 10 et 50 mille réaux. Néanmoins, si on ajoute toutes les personnes ayant bénéficié de ces initiatives, nous arrivons à plus d’un million deux cent mille bénéficiaires.

Même si elles savent que les actions qu’elles réalisent dans leurs quartiers sont fondamentales, elles sont également conscientes qu’avec des politiques publiques étendues et de qualité, la situation d’inégalité systémique peut changer. On observe ce genre de position chez les femmes ayant déclaré avoir une implication dans la lutte contre la pandémie : 36% d’entre elles ont affirmé avoir pris contact avec une instance de pouvoir exécutif ou législatif pour demander des mesures visant à réduire l’impact du Covid-19 et 80% de ces femmes ont réussi à servir d’intermédiaire dans les espaces auxquels elles ont eu accès.

Où allons-nous

Le portrait de l’activisme féminin noir au Brésil nous indique différentes pistes quant aux perspectives de futur actuellement en construction par des femmes de diverses régions du pays. Notre enquête montre que les femmes noires activistes qualifient et complexifient l’action humanitaire et le sens du volontariat dans un contexte de crise en transférant les connaissances et la compétence logistique afin de mettre en œuvre leurs actions et de les optimiser.

Il convient de souligner que l’un des objectifs de cette enquête – en plus de cartographier et d’identifier les défis, les actions et les possibilités de l’activisme féminin noir au Brésil – est de cibler l’importance d’un renforcement du leadership et de l’organisation de l’activisme des femmes noires qui sont en première ligne dans la lutte pour la vie et la dignité. L’un des résultats que nous avons identifiés est la nécessité d’organiser le pouvoir du bas vers le haut, où l’arène électorale, sous-représentée par les corps féminins noirs, pourrait être utilisée comme un espace supplémentaire dans l’actualisation de nos projets de société.

Lors de sa dernière intervention publique avant son assassinat le 14 mars 2018, Marielle Franco déclarait : « Le mandat d’une femme noire des favelas et vivant en périphérie doit être mis en avant aux côtés des mouvements sociaux, aux côtés de la société civile organisée, aux côtés de ceux qui œuvrent pour renforcer notre présence dans ce lieu où, objectivement, l’on ne se reconnaît pas, où l’on ne se retrouve pas, où l’on ne se voit pas… Nous ne pouvons pas attendre dix ans de plus pour voir des femmes noires élues. »

Ce sens de l’organisation et de leadership présent en Marielle, portrait d’une famille de femmes noires fortes comme l’indique le texte de Jurema Werneck (2010), Nossos passos vêm de longe, reflète l’importance de la représentation à partir de nos propres termes, à partir de nos projections de nouveaux horizons de lutte. Ces stratégies doivent être capables de resituer et de valoriser notre rôle de femmes noires en tant qu’agents importants dans la constitution du tissu social et des projets de transformation.

En ce qui concerne le contexte électoral des participantes à notre enquête, 13% ont été candidates aux législatives au niveau municipal ou de l’état et 35% ont participé à des campagnes électorales en étant bénévoles ou rémunérées. 29% de toutes ces femmes pensaient se présenter aux élections de 2020 avant l’arrivée de la pandémie. Depuis le début de la pandémie, 25% ont toujours l’intention d’être candidates : 22,5% à l’élection de conseillère municipale et 2,6% à l’élection de maire ou d’adjointe au maire.
Avec 42%, la région du Sud est la région qui en comptabilise le plus.
Ces femmes font preuve de maturité en affichant leur participation aux joutes électorales et en décidant de s’en servir comme moyen d’accès aux institutions et aux espaces de prise de décisions. Ces activistes envisagent l’avenir en présentant d’autres modèles de société et de valeurs, soulignant que c’est à travers le rôle de premier plan de leurs actions que nous voyons apparaître des projets tangibles de changement et de transformation susceptibles de contribuer à la destruction de structures inégalitaires historiquement intégrées dans notre société.

Au-delà du diagnostic établi par l’enquête, il s’avère également important de mettre au jour une série de recommandations adressées aux mouvements, aux organisations et aux collectifs de femmes noires, aux organisations philanthropiques qui financent un grand nombre de ces mouvements et organisations au Brésil, ainsi qu’aux décideurs du système politique, qui sont le plus souvent responsables de la difficile intégration des femmes noires dans les joutes politico-électorales.

Nous recommandons que les mouvements et les organisations puissent développer et promouvoir des idées, des récits et des interventions culturelles susceptibles d’influencer la conscience populaire et pour enraciner de nouveaux projets de société et de valeurs ; ceci en créant des actions et des objectifs communs à l’intérieur même des mouvements et aussi entre les mouvements dans le but d’augmenter l’impact de leurs actions, en plus de la promotion de pratiques de formation de leadership dans les modèles horizontaux de démocratie.

Pour les organisations philanthropiques, nous recommandons l’existence d’une reconnaissance des leaderships et des organisations de femmes noires brésiliennes en tant qu’agents essentiels dans les processus de changement social, en donnant davantage la priorité aux ressources pour le maintien et la viabilité des travaux réalisés par les activistes noires. Ce à quoi il faut ajouter l’idée d’apporter des financements destinés au maintien des activistes noires, même en présence de moyens pour l’exécution des actions.

Pour finir, nous pensons qu’il est nécessaire que les gouvernants adoptent des politiques de promotion ainsi que la parité politique en luttant contre le racisme structurel et aussi la garantie d’une accélération dans les procès de violence politique et de discours de haine dans la justice électorale. Nous proposons de consacrer une partie du financement public des campagnes électorales à des mesures objectives et mesurables pour promouvoir la participation de femmes noires et la reconnaissance des leaderships et des organisations de femmes noires brésiliennes en tant qu’agents essentiels dans les processus de changement social.

Ces recommandations font partie de cette enquête pleine des changements que nous croyons nécessaires pour être en mesure de construire notre « Où allons-nous » avec moins d’inégalités structurelles, à travers nos regards et nos réalités. Ce qui importe aussi dans ce texte, c’est l’héritage de Marielle qui souligne le rôle de premier plan des femmes noires face aux changements qui ont lieu dans le monde, valorisant non seulement notre ancestralité et notre résilience, mais également notre capacité à organiser en tant que tels les corps politiques qui se meuvent pour détruire les structures racistes de ce pays.

Voir en ligne : Mulheres negras decidem para onde vamos

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