A Sirene, le journal des victimes écologiques

, par Elvira Lobato

De Elvira LOBATO, pour Observatório da imprensa
Traduit par Anne-Laure BONVALOT pour Autres Brésils
Relecture : Roger GUILLOUX


Silmara Figueiras, journaliste responsable du journal A Sirene [La Sirène]. (Photo : Ana Terra Athayde)

À l’issue de la catastrophe écologique survenue en novembre 2015 dans la ville de Mariana, un journal novateur, A Sirene, a vu le jour. Produit avec le concours des habitants touchés par la rupture du Barrage de Fundão, il s’agit d’un mensuel financé grâce aux fonds récoltés par l’Archidiocèse de Mariana suite à l’accident. Ce sont les victimes elles-mêmes qui ont choisi d’utiliser les dons à cette fin, une décision qui a été approuvée par le Ministère Public de l’État du Minais Gerais.

A Sirene raconte les histoires des personnes qui ont vu leur vie impactée par la rupture du barrage et par la coulée de boue ayant anéanti leur logement, affecté leurs proches et dévasté plantations et élevages. Les textes sont cosignés par le journaliste qui conduit l’entretien et par la personne qui raconte son histoire. La publication n’est distribuée qu’au sein de la population affectée – c’est pourquoi beaucoup de gens, à Mariana, ignorent jusqu’à son existence. Le tirage est de 3 000 exemplaires.

La publication se distingue par son caractère novateur sur le plan de la langue et par la qualité des photographies. C’est un journal essentiellement visuel, les unes ne contiennent pas de texte, mais sont juste composées d’une grande image, du nom du journal et de la phrase « Pour ne pas oublier ». Les textes sont en général courts et écrits avec le langage simple des gens de la campagne. Les reportages apportent des informations sur les droits des familles, sur l’avancée des processus de relogement et de réparation des dommages, sur les réunions qui se sont tenues. Ils analysent des propositions de la société Samarco et de la Fundação Renova [Fondation Renova] [1] . Mais ils ont surtout vocation à rappeler le quotidien, l’histoire et la culture des communautés affectées.

Le premier numéro est sorti en février 2016, deux mois après l’accident. L’un des reportages évoquait les réticences des victimes à dialoguer avec l’entreprise responsable. Voici quelques-unes des impressions recueillies au sujet de la rencontre entre les habitants et les grands médias : « Je ne supporte plus les journalistes », « Ils nous poussent à exposer des choses inutiles », « Ce qui est gênant, c’est d’être des vedettes du malheur », « Ils ont beaucoup de pouvoir : parfois, ça nous nuit, d’autres fois, ça nous aide ».

Les deux rédacteurs en chef du journal, Genival Pascoal et Sérgio Fábio do Carmo, ont été victimes de la catastrophe. On compte également des victimes parmi les membres du comité éditorial. Ce sont eux qui définissent les sujets qui composeront la maquette, et aucun texte n’est publié sans leur accord préalable. « Les victimes sont les protagonistes. Le journal est fait par et pour elles », affirme Silmara Filgueiras, journaliste responsable de la publication diplômée de l’Université Fédérale d’Ouro Preto (UFOP). Son expérience au journal A Sirene lui a permis de déconstruire la vision qu’elle avait du journalisme : « J’ai connu ici un journalisme communautaire, et c’est désormais ce que je veux faire ».


Expedito da Silva, collaborateur du journal A Sirene. (Photo : Ana Terra Athayde)

Expedito Lucas da Silva, apiculteur, habitait Bento Rodrigues depuis 18 ans lorsque le barrage a cédé et que la boue a recouvert le village. Il vit aujourd’hui avec sa femme et ses quatre enfants dans un logement alloué par l’entreprise Samarco, en attendant la construction du nouveau village de Bento. Il fait partie du comité éditorial du journal et a déjà participé plusieurs fois à l’élaboration des histoires publiées. Selon lui, A Sirene a vu le jour pour palier le besoin d’informations criant après l’accident. « Beaucoup de gens étaient désemparés, et le dialogue était difficile. Nous rencontrons encore des difficultés de communication, parce que le journal ne paraît qu’une fois par mois, et quand nous faisons état d’un problème, bien souvent, celui-ci a déjà été résolu ». Il ne se voit pas comme un reporter, mais comme quelqu’un dont l’objectif est d’aider la communauté.

Lorsque je lui demandai quels enseignements il avait tirés de son expérience au journal, il me répondit : « J’ai appris que les gens n’aiment pas que les journalistes modifient leur façon de parler. Si je fais des fautes quand je parle, qu’on me laisse parler avec des fautes ». Pour lui, A Sirene est déjà allée bien au-delà des attentes car, en plus d’être une source d’information, elle est devenue une boîte d’enregistrement de l’histoire.

Un avenir incertain

Le financement de A Sirene est garanti jusqu’en mars 2019, fin de l’accord passé entre l’Archidiocèse de Mariana et le Ministère Public concernant l’allocation des dons reçus après l’accident. Selon le père Geraldo Martins, qui est également membre du comité éditorial du journal, l’Archidiocèse a reçu près de 1,3 million de Reais provenant des collèges catholiques et d’autres institutions de l’Église, et a créé un fonds spécial pour en assurer la gestion. Il existe d’autres crédits dans ce fonds, mais l’Archidiocèse tient à ce qu’on les utilise de manière diversifiée pour soutenir d’autres projets collectifs.

Le coût de revient du journal est de 20 000 Reais par mois – loyer, salaire des collaborateurs et frais d’impression compris. Le prêtre affirme que le média a rempli ses objectifs et est devenu une référence dans les études et les recherches menées sur le sujet. « Mon rêve est que A Sirene puisse perdurer ». Selon lui, une association sera créée en vue de trouver de nouveaux soutiens. Le journal émane du « Collectif Une Minute de Sirene » qui réunit des étudiants et des professeurs de l’UFOP, en partenariat avec l’Archidiocèse de Mariana et l’entreprise Nitroimagem, de Belo Horizonte.

Voir en ligne : Observatório da imprensa

[1Samarco est une société minière brésilienne fondée en 1977, impliquée dans la rupture du barrage de Bento Rodrigues survenue à 35 km du centre de Mariana le 5 novembre 2015. Le village de 620 habitants a été dévasté par une gigantesque coulée de boue de 60 millions de tonnes de déchets de minerai de fer, causée par la rupture de deux barrages en remblai. Créée à l’occasion de la catastrophe, la Fundação Renova œuvre pour sa part, sur les plans institutionnel et pratique, au dédommagement des victimes.

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