A Rio, des femmes Quilombolas forment un réseau d’entraide

, par Agelina Nunes

Reportage - "Il faut sortir de cette situation de pauvreté ", dit une résidente qui a appris à faire des mélanges nutritionnels pour combattre la faim.

13 mars 2019

L’œil gauche de Jorgina Ferreira Vieira est d’un gris opaque. Elle nous raconte qu’elle a perdu la vue à cause d’une branche d’arbre et ajoute ensuite, un peu gênée, « qu’en fait », le père de ses 11 enfants l’a battue chez elle et qu’elle a reçu un coup violent du côté de l’œil blessé. Et on ne l’a plus jamais revu.

Avec la cécité sont apparus les maux de tête qui ne passent pas. Malgré cela, elle se lève tous les jours pour chercher du travail et faire vivre sa famille. À l’âge de 46 ans, grand-mère d’un garçon, elle vit dans une maison au beau milieu de la forêt du Parc de Pedra Branca, dans le Quilombo Cafundá Astrogilda, à Vargem Grande, quartier de la zone Ouest de Rio.

Le mot faim n’est pas prononcé. Elle répète qu’elle " était dans le besoin " et qu’elle avait " une vie dure avec beaucoup de difficultés ". Et elle utilise le verbe au passé pour effacer les moments où, en l’absence de lait, elle mettait un peu d’eau sucrée dans les biberons des petits ou, les jours meilleurs, l’eau du manioc cuit, destiné aux plus grands. Elle ne se souvient pas du nombre de fois qu’elle n’avait pas mangé pour donner à ses enfants : "Et si besoin est, aujourd’hui, je le ferai à nouveau".

Les jours difficiles n’ont été qu’une répétition de son enfance avec 12 frères et sœurs et un père alcoolique qui faisait la fête et laissait sa mère nourrir ses enfants toute seule. Sans argent, ils cherchaient la papaye verte à émincer, la banane à frire ou cuisiner. Les légumes qu’ils plantaient remplaçaient la viande, un luxe absent de leurs assiettes.

A cette époque, l’agriculture familiale aidait de nombreux habitants du quilombo à échapper à la faim. A 95 kilomètres de Japeri, dans la Baixada Fluminense, le parc est un espace protégé considéré comme l’une des plus grandes forêts urbaines du monde, avec 12.500 hectares, au milieu de quartiers plus connus comme Jacarepaguá, Bangu ou encore Barra da Tijuca.

Pour arriver à la maison de Jorgina, il est nécessaire de vaincre 45 minutes de pente raide par un sentier plein de trous et de pierres où aucune voiture ne passe. Les va et vient des habitants sont parfois interrompus par des chevaux. Marcher avec une machette à la main est une coutume locale. Un monsieur explique que ça sert à effrayer les bestioles qui peuvent apparaître et s’en va en riant.

" Battante"

Jorgina vit au sommet d’une colline où l’on peut entendre le chant du coq, des oiseaux et celui d’une cascade. C’est là, en passant sur les rochers, que l’on a accès à ce qu’elle appelle sa maison. Sur les quatre pièces, deux sont en briques et les autres en contreplaqué. Tous peints en vert clair.

Dans le réseau de solidarité dans lequel elle vit, le pasteur Paulinho a aidé à construire la maison, une église catholique a donné le panier des denrées alimentaires de base, et d’autres lui ont fourni des vêtements. "J’ai beaucoup de raisons d’être reconnaissante. Beaucoup m’ont aidée, cumadi. Et elle s’excuse, en riant, pour l’intimité soudaine : "Je suis désolée, j’appelle tout le monde cumadi".
Elle se souvient qu’avant la maison en bois, elle en avait eu une en toile pendant six mois au moins. C’était une improvisation faite de quelques morceaux de bois recouverts de morceaux de tissu. Quand il pleuvait, l’eau dégoulinante empêchait sa famille de dormir.

Aujourd’hui, ses enfants travaillent ou étudient, sauf un qui a quitté l’école, ce qui lui a fait perdre l’allocation Bolsa Familia. Selon les règles du programme, si l’un des enfants est absent de l’école, la famille est exclue de la prestation. Pour se réinscrire, elle devra à nouveau inscrire ses enfants mineurs.

En ce moment, Jorgina travaille comme journalière - ou fait tout ce qui se présente - pour gagner quelques sous. L’ancienne patronne, selon elle, est également au chômage. La distance qui sépare sa maison des rues de Vargem Grande est faite à pied, portant des sacs ou même une bouteille de gaz. Jorgina ponctue ses phrases d’un sourire, dit qu’aujourd’hui sa vie est meilleure que dans son enfance et se définit comme une "battante".

Photo : Ana Lúcia Araújo/Agência Pública
Jorgina Ferreira Vieira : en l’absence de lait pour les biberons, elle mettait de l’eau de cuisson de manioc pour nourrir ses enfants en bas âge.

Dans l’arrière-cour, un petit espace abrite des choux, un bananier et un goyavier. Elle se plaint du manque d’espace pour faire un jardin. Elle se souvient que, dans son enfance, ses parents et ses grands-parents cultivaient dans la terre une partie de leur nourriture. Ainsi que les voisins, les proches, les descendants des premiers Quilombolas. Prendre soin de la terre faisait partie du quotidien de ceux qui vivaient loin de l’asphalte. Au milieu de la forêt, une grande partie de la nourriture provenait de ce qui avait été planté. Le manioc, qui nourrissait les enfants dans leur enfance, n’est plus cultivé. Aujourd’hui, le temps se partage entre monter et descendre la piste pour chercher un emploi temporaire dans les quartiers voisins, n’importe quel boulot qui rapporterait de l’argent pour acheter quelque chose à mettre dans la marmite.

Le jardin fut aussi, dans le passé, la planche de salut de la famille de Mônica Oliveira da Silva, 43 ans. Aux côtés de ses sept frères, elle a passé son enfance à cuisiner des bananes, du manioc, des légumes plantés dans le jardin. La mère, analphabète, restait à la maison avec ses huit enfants et son père ne rentrait pas souvent parce qu’il "buvait beaucoup".

Quand elle est tombée enceinte à l’âge de 21 ans, elle a quitté la maison pour aller gagner sa vie. Elle se souvient que pour donner à manger à ses enfants, elle a eu faim : " Un moment difficile : manquer de tout à la maison, avoir faim et ne rien avoir à manger". Aujourd’hui, elle a cinq enfants, chacun d’un père différent, dont deux sont déjà morts. Un père aide avec un panier alimentaire de base ; l’autre s’est battu pour un test ADN et, par conséquent, verse une pension à sa fille. Le dernier l’évite.

Photo : Ana Lúcia Araújo/Agência Pública
Souvent Mônica Oliveira da Silva n’a pas mangé pour donner le peu qu’elle avait à ses cinq enfants.

La campagne cultivée de son enfance n’existe plus aujourd’hui. Elle dit que les animaux mangent tout et que "les gens arrachent ce qui a été planté". Elle profite ainsi de son travail en tant que journalière et emmène les enfants avec elle pour éviter de les laisser seuls à la maison. Là-bas, ils mangent. Elle dit avec fierté que ses enfants ne demandent rien dans la rue.

La maison est toujours en construction. Au début, il n’y avait qu’une chambre et une salle de bain, mais aujourd’hui il y a quatre pièces et une terrasse. Un des enfants dort dans la cuisine où il y a une cuisinière à gaz. La difficulté pour se faire livrer la bouteille de gaz l’a amenée à construire un four à bois sur la terrasse. Pour avoir quelque chose à manger, elle a aussi recours au panier alimentaire de base offert par l’église catholique, où elle fait du catéchisme. Dans l’assiette, riz, haricots, œufs et parfois viande. Et elle rêve d’un avenir meilleur pour ses enfants, puisque son père l’a sortie de l’école en troisième année de primaire.

L’école et ses leçons

Les enfants de Monica fréquentent l’école du Quilombo Cafundá Astrogilda, où ils ont un soutien scolaire, des cours d’artisanat et de sport. Les enseignants sont bénévoles. Il y a aussi une bibliothèque montée grâce à des dons, ainsi qu’un bazar de vêtements, chaussures et accessoires à des prix allant de 1 à 5 réaux.

Photo : Ana Lúcia Araújo/Agência Pública
L’école du Quilombo Cafundá Astrogilda, créée en 2018, pour le soutien scolaire.

L’école, créée en juin 2018, est une initiative de Maria Lúcia Mesquita Martins, 56 ans, fille de Natalina et petite-fille d’Astrogilda da Rosa Ferreira Mesquita, une esclave affranchie qui, dans la seconde moitié du 19ème siècle, a trouvé refuge en pleine forêt, avec son mari, Celso dos Santos Mesquita.

Astrogilda était l’une des sages-femmes du lieu et faisait aussi office de guérisseuse. Dans les années 1920, elle et son mari entretenaient un petit centre d’umbanda, qui ne fonctionne plus aujourd’hui. Ce quilombo, certifié en 2013 par la Fondation culturelle Palmares, rattaché au gouvernement fédéral, est situé dans le massif de la Pedra Branca, dans le quartier Vargem Grande de Rio de Janeiro.

L’école, située à côté du bar restaurant "Tô na Boa", fonctionne depuis six ans, dirigée par Gisele Mesquita Martins, fille de Maria Lúcia et arrière-petite-fille d’Astrogilda. A 33 ans, avec quatre enfants, dont deux adoptés, elle fait également partie du réseau de solidarité du quilombo.

Photo : Ana Lúcia Araújo/Agência Pública
Maria Lucia est à la direction de l’école du quilombo qui travaille avec des volontaires en soutien scolaire.

De son enfance, elle se souvient que la nourriture était liée à ce qui était planté dans les potagers. Dans l’assiette, il y avait la soupe de bananes, la "bertalha [1] ", la papaye verte émincée. "Ma grand-mère plantait. Aujourd’hui, tout a changé et les gens ont oublié l’importance du potager. La vie était dure, mais il y avait des légumes."

Gisèle emploie maintenant des jeunes et des adolescents de la région. "Je vois que nous leur donnons des opportunités. Je ne veux pas que les jeunes se perdent parce qu’ils n’ont pas eu leurs chances. Parmi les 23 personnes qui travaillent dans la cuisine, dans le service, dans la livraison, 90% viennent de la communauté ", dit Gisèle, qui a fait des études de psychologie, mais a préféré migrer vers la filière gastronomique.

Photo : Ana Lúcia Araújo/Agência Pública
Gisele Mesquita Martins dans la cuisine de son bar restaurant, où elle emploie des jeunes de la communauté.

Le chemin par l’éducation est le projet de vie de Maria Lucia, qui a appris à lire à la maison avec sa mère, Natalina.

"Nous voulons ouvrir une bibliothèque publique pour que les gens puissent lire des livres. Les enfants reçoivent un soutien scolaire à l’école. Mais je me rends compte que le problème principal est l’alphabétisation ", dit Maria Lúcia. Elle traverse l’ensemble de la communauté, qui compte environ 3 000 habitants issus des Quilombolas. Elle a travaillé pour la « Pastoral da criança [2] », où elle a appris à préparer la « multimixture », un complément alimentaire qu’elle distribue gratuitement, depuis qu’elle a quitté la Pastorale et qu’elle travaille pour la collectivité.

Pour préparer la multimixture il faut de la coquille d’œuf et des feuilles de manioc, séchées et rôties. Ensuite, le son de blé est ajouté et le mélange est mixé pour se transformer en poudre.

"La multimixture peut être mélangée à la nourriture ou au lait. Nous la mélangeons aussi parfois avec du lait en poudre et la distribuons aux mamans pour en faire de la bouillie pour leurs enfants. »

Les descendants d’Astrogilda luttent pour la récupération de leur identité, de leur culture. "Nous devons préserver notre histoire. Je dis à mes petites-filles : plantons, faisons de l’artisanat. Nous devons sortir de cette situation de pauvreté. Parfois, un potager aide beaucoup. Les enfants ont besoin de reprendre contact avec la nature ", dit Maria Lúcia.

Ce texte est le résultat du Concours de Micro bourses de "Reportage Faim", réalisé par Agência Pública en partenariat avec Oxfam Brésil.

Voir en ligne : Agência Pública

[1C’est un espèce d’épinard tropical.

[2C’est un organisme d’action sociale lié à la Commission épiscopale pour le Service de Charité, Justice et Paix, qui a pour objectif la promotion du développement intégral des enfants de 0 à 6 ans dans leur milieu familial et dans leur communauté. Son action a un caractère œcuménique, au service des personnes de toutes confessions et ethnies.

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