L’Éducation est en jeu au Brésil : une conversation avec Luis Felipe Miguel

, par Luc Duffles Aldon

Luis Felipe Miguel, docteur en sciences sociales de l’Université d’état de Campinas (Unicamp), est professeur titulaire à l’Institut de sciences politiques de l’Université fédérale de Brasilia (UnB). Il est le coordinateur du groupe de recherche sur la démocratie et les inégalités (en portugais "Demodê") [https://www.demodeunb.com]. Ce groupe de travail de l’Université de Brasilia aborde de manière critique la relation de la société brésilienne avec la démocratie dans un contexte d’inégalité sociale. Il cherche à faire bouger les lignes de division des sciences politiques pour analyser, à leur tour, les sociétés capitalistes, sexistes, racistes (etc.), et évaluer, à partir d’études empiriques ou théoriques, comment cette relation à la démocratie influence les inégalités sociales.

Cet entretien, conduit par Luc Duffles Aldon, est le premier d’une série proposée par l’association Autres Brésils pour décoder l’actualité politique brésilienne et apporter d’autres perspectives sur l’état de la démocratie et des droits humains dans ce pays.

Luis Felipe Miguel, nous suivons régulièrement vos publications et avons traduit l’un de vos derniers textes [1], qui expose les attaques et les faiblesses de la démocratie brésilienne, en particulier contre l’université publique et laïque, au moment où démarrent les campagnes électorales pour l’élection des député.es, gouverneur.es et président.e en octobre 2018. Le 30 mars 2016, le journal Le Monde titrait « ceci n’est pas un coup d’État », qu’en pensez-vous ?

Certains s’attachent à empêcher l’utilisation de l’expression « coup d’ État ». Il n’y a aucun doute entre les historiens et chercheurs en sciences sociales qu’il y a eu interruption de la vie démocratique. La question est au niveau de la nature de cette interruption. L’expression « coup d’Etat » renvoie, en général, à la présence ostentatoire des forces militaires. Cependant, elle n’est pas toujours nécessaire. Le Brésil a un régime présidentiel où le mandat de la présidente de la République ne peut être écourté que dans trois cas : la mort, la démission et le crime de responsabilité. Aucun de ces cas n’est avéré. Ce qui s’est passé c’est que les parlementaires ont, collégialement, décidé que la présidente Dilma Rousseff n’était plus en mesure de gouverner et - en particulier - qu’elle avait une mauvaise gestion de l’économie. Je le répète, dans un régime présidentiel c’est impossible. Par conséquent, il y a eu un coup d’État.

Le 31 août 2016, le sénateur Acir Gurgacz du Parti Démocratique Travailliste pour l’état de Rondônia déclarait : « nous sommes convaincus qu’il n’y a pas de crime de responsabilité, mais Dilma n’est plus en capacité de gouverner le Brésil » (TV Senado et le journal Extra sur YouTube).

Au regard de tout ce qui s’est passé depuis mars 2016, ce n’était pas seulement la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Il y a eu un coup d’État parce qu’il y a eu un brutal changement des règles du jeu, qui ne correspondait pas à la volonté populaire et qui a mis à bas le pacte constitutionnel de 1988. Depuis, une nouvelle coalition a mené un processus accéléré de rupture des accords et conventions collectives en vigueur depuis des décennies. Trois exemples emblématiques : la législation du travail [2] ; la dénationalisation de l’économie [3] et un amendement constitutionnel qui « gèle » les investissements publics fondamentaux pour lutter contre les inégalités pour les 20 prochaines années [4]. Aucune de ces « réformes » n’a été discutée avec les forces politiques et sociales légitimes. Elles ont, en revanche, été approuvées par un Congrès hautement impopulaire. Historiquement, ce projet n’a jamais été porté par la rue et n’a jamais pu s’imposer en suivant les règles et les processus des institutions démocratiques. Par conséquent, ceci est une décision unilatérale des secteurs privilégiés et des agents de l’État conspuant la Constitution.

Et c’est dans ce cadre que vous avez décidé de proposer un cours sur le coup d’État ?

Au cours des 10 dernières années, mon projet de recherche était axé sur la théorie politique et, en particulier, sur la relation entre la démocratie politique et la reproduction des différents modèles de domination sociale. Comme beaucoup de chercheurs, avec l’aggravation du contexte démocratique, je suis revenu à l’analyse de la politique brésilienne contemporaine, en maintenant les cadres théoriques qui permettent de comprendre la domination sociale. J’ai donc commencé un projet de recherche sur la rupture de la démocratie au Brésil. Il m’a semblé tout à fait naturel de proposer un cycle de conférences et de séminaires sur ce sujet, en lien avec mon projet de recherche.

Ce qui est extraordinaire, dans cette situation, c’est que l’occupant du ministère de l’Éducation, après avoir pris connaissance de cette offre disciplinaire, a annoncé son intention de la censurer. Ceci constitue une grave atteinte à l’autonomie de l’université, à la liberté intellectuelle et à la liberté de la recherche. S’est alors levée une très grande vague de solidarité dans des dizaines d’universités, où les professeurs titulaires étudient la conjoncture brésilienne et les clés d’analyse pour comprendre la rupture démocratique et le coup d’État. Cette solidarité a démontré au ministère de l’Éducation qu’on ne pouvait pas persécuter un enseignant sans censurer et s’attaquer à l’ensemble du monde universitaire.

Pour moi, cette solidarité a été quelque chose de très touchant car, à travers le Brésil, des centaines de collègues ont affirmé leur volonté de garantir les conditions nécessaires à notre autonomie.

La résistance du monde académique précède-t-elle le coup d’État de 2016 ?

Bien avant le coup d’État, il existait de nombreuses pressions sur le monde académique travaillant sur certaines thématiques. Peuvent en témoigner celles et ceux qui travaillent, à l’école et au sein de l’université, sur les questions de genre, des droits de la communauté LGBT et du droit à un avortement sûr. C’est aussi le cas en France et ailleurs dans le monde. Au Brésil, ces pressions ont gagné en poids avec la forte croissance d’un groupe de parlementaires fondamentalistes qui les nourrit constamment.

Prenons l’exemple de l’UnB. Peut-être parce que l’Université est physiquement proche de ces centres de pouvoir, les enseignants sont un peu plus exposés. La professeure Débora Diniz, spécialiste de la question de l’avortement sûr, a souffert plusieurs censures et tentatives d’agression. Elle a dû quitter Brasilia. Dans tout le Brésil, d’autres, comme la professeure Tatiana Lionço, chercheure et défenseure des droits des populations LGBT, subissent des agressions et des diffamations publiques comparables.

Un groupe de recherche a même été dénoncé et censuré car il travaillait avec une perspective marxiste. Et nous voyons ainsi, depuis le coup d’État, que le pouvoir judiciaire s’est positionné en faveur des valeurs traditionnelles. C’est cette vision rétrograde des fondamentalistes qui conduit à des offensives très fortes pour empêcher l’émergence de certains discours. Même sans l’autorité de la Loi, cette vision s’est imposée avec la connivence et parfois la participation active de certains agents de l’État. [5]

Soyons clairs : il n’existe pas dans la Loi d’interdiction de travailler sur les problématiques du genre ou de réfléchir à partir d’une perspective marxiste, ni d’interdiction de débattre de la conjoncture politique brésilienne. Bien au contraire, la Loi garantit l’autonomie de l’université et de la recherche. Mais il existe des pressions du politique pour s’assurer que ces garanties ne soient plus respectées. Et c’est du politique, d’ailleurs au sein du parquet, que de nombreux agents consentent à la censure par omission ou participent activement à ces offensives, par ailleurs de plus en plus fréquentes. Il s’agit d’une situation qui s’apparente au maccarthysme, dans les États-Unis des années cinquante.

Au sujet la connivence de l’État, Lula serait le prisonnier politique le plus visible, mais y a-t-il d’autres personnes persécutées ou incarcérées ?

Les garanties de la Constitution de 1988 ont été enterrées. Ce qui offre aux différentes forces répressives de l’État un sentiment de liberté et d’arbitraire. Le cas du président Lula en est l’exemple. L’incarcération, avant que tous les recours de la défense ne soient épuisés, est expressément interdite par la Constitution brésilienne. Je ne parle même pas des diverses irrégularités du procès. Je dis seulement que, comme Lula, de nombreux autres politiciens ont déjà été inculpés et condamnés en seconde instance, d’ailleurs avec des peines plus lourdes que la sienne, et sont toujours en liberté. Le seul qui est derrière les barreaux c’est Lula. La Loi n’est donc pas la même selon qui en est l’objet.

L’appareil répressif est également hors de contrôle. Prenons l’exemple des universités fédérales. Dans l’État de Minas Gerais, la police fédérale a envahi et emprisonné des membres du conseil d’administration au titre d’accusations très fragiles et avant même de les avoir convoqués à une audition dans le cadre de l’enquête. La police arrête puis interroge. Et ce n’est pas une mais plusieurs universités qui ont été envahies avec le seul but de tout transformer en grands cas de corruption.

Dans le cas de l’Université fédérale de Minas Gerais, le rectorat est accusé d’avoir versé les bourses liées à un projet vers d’autres projets. C’est une pratique courante dans le fonctionnement des universités car nous savons pertinemment que nos étudiants dépendent de bourses pour vivre. Afin de ne pas rendre leurs projets irréalisables en raison des retards de paiement, nous devons procéder à cet équilibre temporaire et restituer ce financement ultérieurement. Et même s’il s’agit d’une irrégularité, elle est petite, sans proportion face à une opération policière fortement armée pour arrêter le recteur.

À Florianopolis, l’ancien recteur de l’Université fédérale de Santa Catarina a été tellement humilié par l’opération policière et par la procédure judiciaire, sans fondements, qu’il a fini par se suicider [6]. La réaction à ce suicide a généré plusieurs manifestations au sein de l’université. Qu’a fait la police fédérale ? Elle poursuit le nouveau recteur et son chef de cabinet pour ne pas avoir réprimé, eux-mêmes, ces manifestations contre les abus de pouvoir de la police fédérale. Les agents de l’État agissent comme dans un État policier. La police fédérale fait tout ce qu’elle veut sans égards pour aucune des procédures garantissant les droits des citoyens et réprime toute dénonciation de son arbitraire. Et l’université ? Elle est une cible de choix car il s’agit toujours d’un espace de réflexion critique.

Y a-t-il du nouveau dans les offensives des forces politiques rétrogrades ?

Ce qui est en jeu, c’est de concevoir la famille comme ayant un pouvoir absolu sur ses enfants. L’objectif est d’empêcher le débat, en tant qu’exercice démocratique et d’empêcher les jeunes d’être exposés à la diversité d’opinions [7]. C’est ce qui se cache derrière la définition de l’éducation comme la transmission d’un ensemble de « connaissances et de savoirs objectifs » qui n’appellent ni discussion ni débats.

Avec le coup d’État, la radicalisation des discours politiques a poussé cette vision encore plus loin. Dorénavant, les actions se multiplient pour empêcher les prises de paroles et les conférences, perturber les cours voire menacer la soutenance de thèses : certaines ont été menées sous la protection de la police vu la quantité de menaces faites aux participants. Il y a des risques réels et c’est une situation très grave. Ce que les fondamentalistes revendiquent c’est le droit de veto des familles sur l’éducation et la recherche sur ce qui ne correspondrait pas à leur propre vision du monde.

La nouvelle stratégie adoptée par ces radicaux de droite est celle de la judiciarisation de leur persécution des enseignants et chercheurs. Résultat, des centaines de procès contre lesquels les accusés s’épuisent à se défendre. C’est une tentative de les faire taire et d’empêcher leur action éducative contre les inégalités sociales, notamment celles entre les sexes. Or, si nous ne pouvons pas défendre la liberté de recherche et l’autonomie de l’université, nous renonçons également à l’élément républicain de l’école publique dans la consolidation de la démocratie. Nous devons défendre cette espace de formation de la citoyenneté et le droit des jeunes à s’exposer à des visions plus amples et plurielles du monde. Il faut s’opposer à l’idée que la famille est seule détentrice de la vérité.

Et quels seraient les espaces de résistance de la jeunesse ?

Nous devons commencer à construire des expériences démocratiques au-delà des élections. Ce que je peux dire, c’est que les étudiants, la jeunesse brésilienne en général, manifestent un énorme mécontentement à l’égard de la direction que prend le pays. La jeunesse mène des manifestations exceptionnelles de résistance politique. Ces dernières années au Brésil, une grande partie de la résistance est venue des jeunes, que ce soit au lycée ou à l’université, en occupant, par exemple, leur établissement.

Extraits du film Lute como uma menina de Flávio Colombini et Beatriz Alonso (2016). Disponible sur YouTube avec sous-titres en français.

Mais nous avons un déficit organisationnel. Les structures traditionnelles sont emplâtrées et sont l’objet de nombreux soupçons. À mon avis, nous devons surmonter ce décalage entre l’énergie des jeunes et la difficulté de coordonner les actions à long terme. Une solution consisterait à sauver ces structures traditionnelles, les syndicats entre autres, pour qu’elles soient plus agiles. Elles doivent prendre exemple sur les espaces d’organisation horizontale comme les réseaux sociaux afin d’être plus spontanées.

Marielle Franco représentait, elle aussi, cette énergie. Elle a été assassinée et, bien que les enquêtes s’embourbent, tout indique que des agents de l’État de Rio de Janeiro et des parlementaires du parti PMDB soient impliqués. Il y a peu de temps, Autres Brésils a traduit un texte prévoyant un un « effet Marielle » [8] lors des prochaines élections ; voyez-vous cet effet arriver ?

L’assassinat de Marielle Franco a provoqué une vague de réactions au Brésil d’une force inouïe. Cependant, il n’a pas été possible d’organiser cette force et de soutenir la lutte par-delà de la colère ou de l’indignation.

Aujourd’hui, il y a une plus grande conscience des oppressions et des formes de domination. Et elle croît. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que Marielle ait été élue parmi d’autres candidates noires, de banlieues et de mouvements LGBT. Mais le processus électoral brésilien est complexe et comporte plusieurs obstacles. Je pense qu’il sera difficile que les prochaines élections amènent à un changement de profil du congrès national et des coalitions politiques de chaque région. Mais certaines candidatures, ici ou là, peuvent peut-être faire la différence.

Et vous proposez que les professeurs prennent 10 minutes de cours pour parler de cette situation ? Est-ce le premier espace de résistance et de défense de l’autonomie ?

Ce que je propose, c’est d’ouvrir un espace pour informer et débattre. La première étape consiste à démontrer la gravité de la situation. Beaucoup ne sont pas conscients de cet arbitraire contre l’université ou de la démesure de l’appareil répressif. Nous devons transmettre l’information pour en débattre et déconstruire le sentiment de « normalité ». C’est la stratégie du coup d’État, celle d’imposer à l’opinion publique une sensation de normalité qui commence par l’interdiction de parler de coup d’État.

Ce qui est en jeu aujourd’hui au Brésil, c’est la possibilité d’une éducation entendue comme un dialogue critique avec la réalité. C’est pourquoi il est nécessaire de débattre et d’entretenir cette culture au sein de l’école et de l’université. Et, à partir de ces espaces de débat, stimuler des formes horizontales d’action.

Au-delà des élections, nous devons augmenter notre capacité de pression sur les trois pouvoirs. Les groupes puissants ont déjà leurs intérêts représentés et je ne pense pas que les prochaines élections changeront fondamentalement le profil des élu.es. Pire encore, je pense que la législation misogyne et les agendas fondamentalistes avanceront. C’est pourquoi, en plus de voter, nous devons faire pression de manière organisée et soutenue pour faire barrage à ce bond en arrière.

C’est dans la rue, quand des milliers de femmes ont spontanément dit « non » et ont montré leur force collective, que le projet de loi contre l’avortement a été ajourné... ce n’est que partie remise. Nous avons cette énergie, mais nous ne pouvons pas nous permettre de simplement rêver de changement.

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