Prolégomènes : « Le bilan dressé par les experts n’est pas celui fait par les électeurs »

, par Stéphane Monclaire

Question : Nous sommes le 21 septembre 2014, donc à deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle. Avant de vous demander votre pronostic et d’aborder, thème principal de cet entretien, les raisons du vote Marina Silva, nous voudrions savoir quel est votre sentiment général sur le bilan du gouvernement Dilma Rousseff. Commençons, si vous le voulez bien par le bilan économique.

Stéphane Monclaire  : Il n’est pas bon et très inférieur à celui du second mandat Lula, qui lui-même n’était pas aussi excellent que l’écrivait la presse internationale. De janvier 2007 à décembre 2010, la croissance avançait en moyenne de 5,9% par an. En 2010, le PIB avait même bondi de 7,5% bien qu’au cours de l’année précédente le pays avait dû affronter une grave crise financière et monétaire mondiale. Depuis l’arrivée au pouvoir de Dilma Rousseff (janvier 2011) la croissance du PIB a d’abord été trop molle pour un pays ayant tant d’atouts pour réussir et qui doit faire face à tant de défis : 2,7% en 2011 puis 0,9% en 2012 et 2,3% en 2013. Elle est maintenant anémique. D’ailleurs les prévisions pour 2014 ne cessent d’être revues à la baisse par les marchés, la Banque centrale et le gouvernement. On en est maintenant à seulement + 0,4%. C’est bien moins que la plupart des pays d’Amérique latine. Au sein des BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud], seule la Russie fait pire, mais cela tient principalement à la défiance des investisseurs qu’a provoqué la crise ukrainienne. Le Brésil n’a pas cette excuse. Sa croissance est aussi beaucoup plus faible que celle de la plupart des pays récemment émergés et que plusieurs grands pays du Nord : 1,2% au Japon, 1,5% en Allemagne, 2,1% aux Etats-Unis et 3,2% en Grande Bretagne. Au Brésil, le recul de la croissance est si net que depuis quelques semaines que le pays est techniquement en récession. Comment s’en étonner ? Certes l’agro-business reste dynamique ; mais, vieux point faible de maints secteurs industriels, le taux d’investissement des entreprises en « recherche & développement » demeure trop faible et gêne la compétitivité de beaucoup produits « made in Brasil ». C’est là une des raisons du grave déficit de la balance commerciale du secteur industriel qui, depuis quelques années, ne cesse de se creuser davantage. Depuis 2011 l’inflation est trop élevée : entre 5,7% et 6,5% selon les années. Et la situation de l’emploi se dégrade.

Je ne vous suis pas. L’inflation, sous la présidence Rousseff, est certes supérieure en moyenne à ce qu’elle était sous le second gouvernement Lula ; mais elle est à peu près égale à celle du premier mandat Lula et, surtout, très inférieure à celle des années Cardoso [président de la République de 1995 à 2002]. Quant au taux de chômage il est très bas : 5% en août.

S.M. : Attention, une inflation annuelle de 6,5% –chiffre avancé par les experts concernant 2014 ¬– était un niveau que les marchés jugeaient acceptable il y a dix ans ; c’est moins le cas aujourd’hui.

D’autant que 6,5% c’est 0,3 points de plus que le plafond des objectifs fixés en matière d’inflation qui avaient été annoncés en début d’année par la Banque centrale du Brésil pour 2014 [6,2%], et sur lesquels cet organisme a assis toute sa politique monétaire ; de sorte que cette dernière s’en trouve aujourd’hui partiellement et fâcheusement contrecarrée. Du coup les banquiers centraux qui ne jouissent pas d’une pleine indépendance vis-à-vis du gouvernement, ne peuvent ou n’osent pas jouer du levier qu’est le SELIC [taux de base bancaire défini par la Banque Centrale], donc agir fortement sur les possibilités de crédit et, par la même, sur la demande et l’investissement, donc sur l’inflation et la croissance. Déjà sous Lula, le niveau du SELIC était l’un des plus élevés au monde ; rien n’a changé sous Rousseff. Et cela nuit au bon développement de l’économie du pays. D’où le débat électoral actuel sur la nécessité ou non d’instaurer une pleine autonomie de la Banque centrale. Dilma Rousseff est contre ; Marina Silva et Aécio Neves sont pour. Plusieurs de leurs arguments respectifs rappellent les débats économiques européens de ces dernières années ou d’aujourd’hui entre souverainetistes néo-développementalistes et globalistes néo-libéraux. Quant au taux de chômage, là aussi les apparences sont trompeuses. Déjà très bas à la fin des années Lula, il a encore baissé sous Dilma. Il est depuis le printemps 2014 à ses plus bas historiques. Mais depuis 2012-2013 sa stabilité ou sa baisse ne découle pas du dynamisme de l’économie brésilienne. D’ailleurs, comment le taux de chômage pourrait-il baisser alors que la croissance du PIB est atone ? En réalité cela tient aux transformations structurelles de la population économiquement active brésilienne.

Expliquez…

S.M.  : D’une part, la proportion de jeunes au sein de la population n’est plus ce qu’elle était il y encore quelques années ; c’est là un des effets de la baisse continue du taux de fécondité. D’autre part les jeunes tendent à rentrer plus tard qu’auparavant dans la vie professionnelle ; cela tient à leur envie accrue de prolonger leurs études et donc aux politiques publiques d’éducation mises en place depuis les années Lula, notamment aux systèmes de bourses. Bref, ce n’est pas la croissance du PIB qui maintient le taux de chômage très bas. Pour avoir une idée moins faussée de la situation de l’emploi et du marché du travail, mieux vaut regarder le nombre de créations d’emplois. Depuis quelques mois il ne cesse de baisser. Et l’économie informelle recommence à offrir plus d’emplois que l’économie formelle ; ce qui est une mauvaise nouvelle supplémentaire. Il y en a d’autres. Le taux d’endettement des ménages a fortement progressé et le taux d’épargne continue d’être très faible ; ce qui réduit le pouvoir d’achat effectif des familles, contracte la demande et gêne l’activité bancaire. Au sein des entreprises et de l’administration, la productivité, qui est au Brésil malheureusement et traditionnellement faible, a encore chuté durant le mandat Rousseff. En 2010 l’IMC [Indice Mondial de Compétitivité] du Brésil plaçait le pays au 38° rang de la soixantaine de pays habituellement observés par les experts. Aujourd’hui le Brésil est descendu à la 54° place de ce palmarès. Les dépassements budgétaires des grands chantiers publics sont toujours légion et très élevés ; on l’a bien vu concernant les stades de la Coupe du Monde de football et les travaux d’infrastructures urbaines qui les accompagnaient. Quant aux dépenses de fonctionnement de l’Etat, elles ont encore fortement augmentées.

Mais la croissance mondiale redémarre lentement ; et le Brésil, en tant que gros pays exportateur de matières premières, va en tirer profit.

S.M. : Pas vraiment, car cette fois-ci et contrairement à la reprise mondiale qui, en 2002-2004, avait coïncidé avec le début du gouvernement Lula, la croissance mondiale actuelle ne s’accompagne pas d’une hausse du prix des matières premières sur les marchés internationaux. À l’époque, le Brésil avait nettement bénéficié de ces hausses ; l’absence actuelle de telles hausses fait que l’économie brésilienne n’est guère boostée par la reprise internationale, qui est d’ailleurs modeste.

Êtes-vous aussi sévère avec le bilan social du gouvernement Rousseff ?

S.M. : Je ne suis pas sévère ; j’observe. J’aimerais tellement que le bilan économique des années Rousseff soit meilleur. Non point parce que cela pourrait aider à la réélection de Dilma Rousseff. Mais parce que les brésiliens vivraient mieux et seraient face à un avenir moins sombre. Car quel que soit le vainqueur de cette présidentielle, celui-ci va devoir procéder à ce qu’on appelle en novlangue un sévère « ajustement fiscal ». En clair : hausse de la fiscalité directe et indirecte, accompagnée de réduction de dépenses budgétaires et d’une réforme du régime des retraites. Bref, des sujets qui fâchent et des mesures douloureuses. Le droit du travail ne sera pas non épargné, vu le niveau de productivité au Brésil. Mais restons concentrés sur le passé récent et le présent. S’agissant du bilan social de ce gouvernement, le positif l’emporte largement. C’est très net concernant l’éducation des jeunes. L’universalisation de l’éducation des enfants de 4-5 ans est proche. Incontestablement, les systèmes de bourses et divers systèmes d’aides matérielles développés depuis quatre ans, en venant s’ajouter ou compléter ceux lancés sous Lula, ont à la fois permis un allongement de la scolarisation des collégiens/lycéens, une hausse de leur niveau d’instruction, une réduction de l’échec scolaire. L’enseignement technique s’est fortement développé ; il est désormais plus en phase avec les besoins des entreprises. L’accès à l’université s’est encore plus démocratisé que sous Lula. Le Brésil compte aujourd’hui plus de 7 millions d’étudiants, soit le double de l’effectif de 2002, dernière année de la présidence Cardoso. Quant aux programmes d’alphabétisation des adultes et aux systèmes d’enseignements dits de la « seconde chance », eux aussi ont atteint en grande partie leurs objectifs. En outre, la présidente a fait adopter une loi réservant 10% des prochaines et famineuses recettes fiscales de l’exploitation du pétrole situé en haut-profonde, le « pré-sal », à des investissements en faveur de l’éducation. Reste quand même à pomper ce pétrole tout en évitant une catastrophe écologique.

Très bon bilan en matière d’éducation donc ?

S.M.  : Non, il n’est que bon. Car le niveau des enseignements dispensés en primaire et secondaire, la qualité de formation des maîtres et professeurs et, par là même, le niveau réel des élèves est encore loin d’être satisfaisant. C’est là un défi important que devra relever le prochain gouvernement.

Et côté santé ?

S.M. : Le bilan est là, plus mitigé. L’accès aux soins reste inégal et inégalitaire. Le programme « Mais médicos » [« Plus de médecins »], lancé en 2013, consistant à importer près de 15.000 docteurs formés à l’étranger –79% sont cubains– et à les inciter à s’installer dans les zones rurales trop dépourvues de médecins et situées pour la plupart dans la région Nordeste du pays, a connu des ratés. Environ un quart de ces médecins importés se sont en fait installés dans des communes déjà bien encadrées médicalement. En outre la qualité des soins en hôpital public n’a que faiblement progressé. Mais plutôt que de continuer à saucissonner les politiques sociales et à noter celles-ci une à une, je voudrais rappeler qu’établir un bilan social exige aussi de regarder ce qui a éventuellement changé dans la répartition sociale des revenus. Surtout dans le cas du Brésil ; pays qui demeurait encore à la fin des années Lula, un des plus inégalitaires au monde en ce domaine.

Mais au terme des quatre ans de ce gouvernement, la grande pauvreté sera presque éradiquée…

S.M. : C’est vrai, mais simultanément les riches sont devenus encore plus riches. Au total, il y a certes eu baisse des inégalités de revenus ; mais cette baisse s’est opérée à un rythme inférieur à celui des années Lula. Plus grave, cette baisse est devenue infinitésimale depuis fin 2012. Le coefficient de Gini était alors de 0,496. Douze mois plus tard il avait à peine bougé : 0,495. Et ce n’est pas le manque actuel de croissance du PIB qui pourrait relancer, pour l’exercice 2014, la baisse des inégalités de revenus. Sous Lula, c’étaient les hausses du salaire minimum, des petites retraites et du PIB qui avaient - beaucoup plus que les programmes d’allocations de ressources, tel Bolsa família - fait baisser ce coefficient. En outre, les démographes sont formels : dès la fin 2010 le programme Bolsa família avait atteint près de 90% de son impact possible sur la diminution des inégalités de revenus. Sauf à relever le montant des sommes allouées aux bénéficiaires de ce programme, donc aux mères d’enfants mineurs et disposant de revenus très modestes ; ou/sauf à élargir le nombre de bénéficiaires en repoussant vers le haut le plafond de ressources au-delà duquel les allocations Bolsa família ne sont plus versées. Mais le gouvernement Rousseff s’est opposé à de telles mesures. D’une part, elles auraient entraîné un surplus de dépenses budgétaires ; or l’état des coffres publics ne permettait pas vraiment de financer pareilles mesures. D’autre part, trop aider financièrement ces femmes et leurs enfants aurait probablement désincité une partie d’entres elles à rechercher un travail rémunéré ou à acquérir une qualification sur le marché du travail. Prendre ces mesures n’auraient donc pas été la meilleure façon de lutter contre la pauvreté, ni en faveur du développement.

Vu le caractère très disparate de ce bilan économique et social, comment se fait-il que Dilma Rousseff ait été, jusqu’à la mort de Campos, largement en tête des sondages ?

S.M. : Parce que l’opinion des inscrits quant à la situation économique de leur pays ou du groupe social auquel ils tendent à s’identifier recoupait rarement l’avis des experts. Il ne faut jamais oublier que les inscrits, dans l’isoloir ou face à un sondeur, tout comme dans de multiples moments de la vie quotidienne, agissent et opèrent des choix bien plus en fonction de l’idée qu’ils se font des choses, qu’en fonction de ce que ces choses sont. De sorte que pour comprendre les choix électoraux, il faut moins faire de l’économie que de la sociologie compréhensive. Et pour comprendre les voix, du moins les intentions de vote qui se portent sur Marina Silva, il faut aussi regarder, notamment et très attentivement, les sondages électoraux ainsi les enquêtes d’opinion d’avant l’accident qui couta la vie à Eduardo Campos.

Pourquoi ? Avant cet accident d’avion, Marina Silva n’est pas candidate à la Présidence de la République…

S.M.  : Certes. Mais ce qui a fait son succès immédiat réside d’abord dans le décalage qui existait, avant le décès de Campos, entre les attentes du corps électoral et la perception qu’avait celui-ci de l’offre électorale. Dit plus brutalement : si beaucoup d’électeurs n’avaient pas préalablement été comme frustrés par l’offre qui leur était proposée, l’entrée en lice de Marina Silva n’aurait jamais suscitée autant d’adhésion. Je vais vous le démontrer.

Fin de la première partie de cet entretien.

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