Nous devons faire pression sur les institutions

, par Ricardo Petrella

Un des principaux intellectuels européens à se consacrer au thème de l’eau, l’économiste italien Ricardo Petrella, professeur à l’université Catholique de Louvain (Belgique) et président de l’organisation Contrat Mondial de l’Eau (où il collabore avec l’ex-président portugais Mario Soares et l’ex-première dame de France Danielle Mitterand), est également le créateur du Forum alternatif mondial sur l’Eau (Fame) dont la seconde édition vient de se terminer ce dimanche 20 mars à Genève. Dans cette interview par l’agence Carta Maior, Petrella défend la méthode de travail plus dirigée du Fame - source de critiques de certains mouvements et organisations sociaux - et parle de la stratégie d’action de son groupe auprès des institutions gouvernementales. En voici les principaux extraits.

Agence Carta Maior - Une des questions sur le Fame soulevées par des entités travaillant sur le thème de l’eau est que l’événement a été organisé à partir de documents et de propositions pré-élaborées, ce qui n’est pas l’habitude dans les débats liés au processus Forum Social Mondial (FSM). Qu’en pensez-vous ?

Ricardo Petrella - Je considère que le Fame fait partie du Forum Social Mondial, qui nous soutient entièrement en tant qu’événement thématique, de même que lors de ses rencontres nous débattons des problèmes et des questions liés aux luttes de tous les mouvements et organisations qui participent au forum, comme la menace des privatisations, les diverses luttes régionales, les barrages, l’administration des systèmes de collecte, du traitement et de la distribution de l’eau, les politiques internes des institutions multilatérales, comme l’Organisation Mondiale du Commerce, etc. Mais il n’y a pas besoin de mille personnes pour débattre là-dessus. Ce dont nous avons besoin c’est de réaliser des actions conjointes.

CM - Durant cette réunion, il y a eu un grand nombre de propositions élaborées et présentées par les participants qui ne figuraient pas dans les documents préliminaires. Dans ce cadre, quelles seraient les priorités dégagées par le Fame ?

Petrella - Tout part de la lutte contre la privatisation de l’eau par les multinationales du secteur qui agissent dans le monde entier conjointement avec les gouvernements, les institutions financières et les organes multilatéraux de l’ONU. Mais l’important en ce moment n’est pas seulement de stopper la poursuite des privatisations, mais d’inverser celles qui ont déjà eu lieu. Cela sous-entend que, pour y parvenir, nous devons modifier avec intelligence les institutions existantes, dont nous dépendons. Si nous ne sommes pas capables d’influencer des changements politiques, nous sommes inefficaces.

CM - Quelques organisations, comme celle de la Bolivie par exemple, ont présenté certaines restrictions aux politiques des états, surtout parce que dans de nombreux cas les gouvernements défendent et mettent en pratique des mesures privatisantes comme les Partenariats Publics-Privés (PPP). Cette démarche ne va-t-elle pas à l’encontre de l’idée que la gestion de l’eau doit être exclusivement publique ?

Petrella - Avant toute chose, je préfère employer le terme « gouvernement de l’eau » au lieu de « gestion », parce que ce dernier est un concept d’entreprise. Et on n’aime pas parler de « ressources hydrologiques » parce que ça transforme aussi l’eau en un produit de base. Mais le fait est que dans plusieurs pays, le semi-public n’est pas une solution. C’est ce qu’ont dénoncé les participants indiens, par exemple. En Inde, l’état est corrompu et violent, c’est la source de la violence. Et quand les activistes de ces pays parlent de « public non d’état », ils défendent le contrôle de l’eau et des services par la communauté. Ceci n’a évidemment rien à voir avec la privatisation.

Par ailleurs, en Europe, les états défendent encore les droits sociaux et les citoyens de l’offensive des grandes entreprises. Dans la région italienne de Toscane, par exemple, nous sommes en train de lutter pour une loi de l’état pour l’eau, et c’est bien. Nous n’allons pas renier le rôle de l’état, qui ne signifie pas toujours bureaucratie et corruption. Ce que nous défendons c’est la participation de la société civile pour exercer une surveillance sur l’état.

CM - Est-ce que c’est ce que les Boliviens appellent le partenariat socio-public ?

Petrella - Le concept « socio-public » est dangereux, s’il devient ce qu’on appelle aujourd’hui « gouvernance ». Pour moi, la gouvernance est l’équivalent du libre marché en politique, cela signifie que le pouvoir sort de l’espace des institutions gouvernementales élues démocratiquement ; c’est la distribution du pouvoir politique à tous les acteurs, que ce soient les entreprises, les Eglises, les ONG, les syndicats. C’est ce que de nombreux intellectuels de droite nord-américains défendent, que le pouvoir politique ne reste pas dans la « res pública » et que l’état perde son rôle. Si un parlement élu a les mêmes pouvoirs que les institutions non élues, ça justifie la privatisation du pouvoir.

CM - Comment s’organise alors la participation sociale ?

Petrella - Le contrôle social de l’état doit être institutionnalisé mais il ne doit pas être ouvert. Il faut des conseils civils, mais il ne faut pas que les associations puissent intervenir comme elles veulent. Regardez, combien d’associations de consommateurs ne sont pas financées par les grandes entreprises ? Ce que je dis c’est qu’il ne faut pas accepter la désinstitutionalisation du pouvoir.

CM - Et en ce qui concerne la question spécifique de l’eau, quelle serait la forme de participation de la société dans le processus décisionnaire ?

Petrella - Nous voulons étendre la participation des organisations dans les espaces de décisions des politiques. En 1993, la Banque Mondiale a publié un document intitulé « Gestion intégrée des ressources hydrologiques » (IWRM, sigle anglais). C’est comme si c’était la Bible de la Banque dans laquelle elle présente les systèmes des PPP, les formes de gestion des ressources hydrologiques comme marchandise, et c’est ce modèle qui est imposé aux états quand ils demandent une aide financière à la Banque. On a ainsi créé en 1996 la Commission Mondiale de l’Eau (FMA), composée par des grandes entreprises et des organes de l’ONU, comme l’UNESCO, et, depuis 1997, cette commission promeut le Forum Mondial de l’Eau. C’est un événement privé mais chaque édition donne lieu à une déclaration ministérielle. Mais contrairement à plusieurs ONG ici présentes, mon groupe ne doit pas participer à la prochaine édition du FMA parce que nous ne lui accordons pas de légitimité. Nous concentrons notre action sur les parlementaires, les autorités locales et les gouvernements. Nous ne condamnons pas les organisations qui ont décidé de participer à cet événement, parce que nous croyons que chacun doit agir dans l’espace qu’il juge le plus approprié. Mais nous voulons réaliser des événements parallèles.

CM - Ce serait un autre Forum alternatif à la place du FMA l’année prochaine ?

Petrella - Non. Mais en septembre 2006 nous avons décidé de réaliser l’Assemblée mondiale des Citoyens pour l’Eau en Belgique, avec essentiellement pour public des conseillers municipaux, des préfets, des parlementaires, des ONG et des mouvements sociaux. Ce sera un moment de validation des luttes et des actions depuis ce forum de Genève. Nous avons aussi l’intention d’organiser une rencontre entre le Parlement européen, le Parlatino, le tout nouveau Parlement africain et un homologue asiatique, mais c’est encore en négociation.

CM - Apparemment le Fame a décidé de freiner les luttes de défense de l’eau sur le plan institutionnel. Actuellement, selon vous, les politiques ont une vision claire sur les questions et les débats sur l’eau, ou bien beaucoup d’entre eux ont seulement été attirés par le marché sans avoir reçu les informations sur les intérêts réels du secteur ? Y a-t-il un espace pour le débat politique avec le marché pour ces acteurs ?

Petrella - Nous avons passé les cinq dernières années à dépolluer la vision de nos parlementaires de gauche en Europe sur le thème de l’eau parce que la grande majorité était favorable à la privatisation. Notre objectif a été de transformer le débat sur l’eau en un problème politique, et de les convaincre que la privatisation de l’eau est une option politique erronée. Cette bataille a porté ses fruits, mais nous n’avons pas réussi à changer les lois européennes sur le sujet. En Italie, je viens de débattre avec beaucoup d’amis de gauche. Mais il n’y a pas d’autre solution, les citoyens doivent introduire les changements.


Par Verena Glass - Agência Carta Maior - 21/03/2005

Traduction : Sandrine Lartoux pour Autres Brésils


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