Les squats vus de l’intérieur

, par Maria Carolina Trevisan

Source : Medium - 14/04/2015
Traduction pour Autres Brésils : Anne-Laure BONVALOT
(Relecture : Marie Christine GIUST)

La mise en place d’une série de dix-huit occupations, survenues dans la nuit du 12 au 13 avril, au sein du mouvement « Avril Rouge », a nécessité plus d’une année de préparation. De part et d’autre de la ville de São Paulo, pas moins de six-mille familles ont pris part aux actions. Les réunions se sont intensifiées au cours des derniers mois et ont pris forme dans la nuit de dimanche à lundi.

Photo : Sergio Silva

À la tombée de la nuit, les équipes préposées à chaque « cible » s’organisaient pour vérifier ensemble les derniers détails, revoir les principaux points et se donner du courage avant le départ. Ce furent des moments d’affairement intense, mines graves et concentration maximale étaient de mise. « Les occupations du 13 avril ont pour objectif d’exiger des gouvernements qu’ils développent les programmes destinés au logement ; elles s’érigent également contre les coupes sombres pratiquées dans les programmes sociaux, comme le fameux Minha Casa Minha Vida (Ma maison, ma vie) », explique l’avocat Benedito Barbosa, dit « Dito », qui participe au mouvement pour le logement.

Durant les minutes précédant le départ en direction des « cibles », la tension était palpable. Organisés en quatre colonnes, d’un pas rapide et silencieux, tous se sont répartis entre bus et voitures. Avant chaque départ, Carmen Ferreira da Silva, dirigeante du Front de Lutte pour le Logement (en portugais FLM, Frente de Luta por Moradia), entonnait ces mots d’ordre, auxquels le chœur des participants répondait énergiquement :

« À qui obéissons-nous ? À nous-mêmes !
Quel est notre objectif ? L’occupation ! »


Photo : Rodrigo Zaim / Rua Foto Coletivo

De l’organisation à la « cible »

En chemin vers la « cible », personne ne dit mot. L’air se fait si dense qu’on peut à peine respirer. La concentration est totale. L’attention est tournée vers le moment le plus critique : l’entrée dans le nouveau squat. À peine les autobus s’arrêtent-ils que des femmes et des hommes de tous âges prennent d’un coup possession des lieux. Plus l’entrée se fait rapidement, plus cette première étape est efficace. C’est aussi une des phases les plus dangereuses, car on ne sait pas avec certitude si le bâtiment abandonné est totalement vide.


Photo : Maurício Lima pour Jornalistas Livres


Photo : Taba Benedicto

Dès que les véhicules approchent du local à occuper, tous se positionnent de sorte à pouvoir débarquer facilement. L’objectif est d’entrer le plus rapidement possible dans l’immeuble abandonné. Les mouvements qui convergent au sein du Front de Lutte pour le Logement occupent des immeubles qui ne remplissent pas leur fonction sociale. Le Plan Stratégique de la Ville de São Paulo établit que les immeubles ne remplissant pas leur fonction sociale (ceux pour lesquels personne ne paie d’impôts depuis plus de cinq ans, ceux qui ne sont pas un minimum utilisés, ceux qui sont à l’abandon) peuvent être expropriés et mis au service des politiques du logement. Ils sont protégés par la Constitution Fédérale de 1988, article 182, § 2º, qui stipule que « la propriété urbaine remplit sa fonction sociale lorsqu’elle répond aux exigences fondamentales d’aménagement de la ville telles qu’elles sont formulées dans le plan stratégique ».


Photo : Rodrigo Zaim / RUA Foto Coletivo


Photo : Paulo Ermantino

Les vingt-quatre heures qui suivent l’occupation du bâtiment sont les plus critiques. C’est là où il est le plus probable que surviennent des affrontements, tant avec ceux qui se considèrent comme étant les propriétaires du bâtiment qu’avec la Police Militaire. Mais quand le drapeau du FLM finit par flotter et que le Pouvoir Public comprend qu’il s’agit d’un mouvement organisé, la possibilité que des violences surgissent diminue fortement. Passées vingt-quatre heures, l’occupation est effective et la chose relève dès lors du Ministère de la Justice.

« Lorsqu’ils voient notre drapeau, ça les rassure », explique l’électricien Gilberto Pires, 32 ans, habitant du squat de l’hôtel Cambridge et responsable de la ligne de front durant l’occupation de la rue Conselheiro Furtado. « Quand on sort le drapeau, les autorités savent qu’on ne va pas casser ni détruire quoi que ce soit, ni prendre ce qui appartient à notre voisin. Notre objectif est de lutter pour le logement auquel les sans-abri ont droit ».


Photo : Felipe Paiva / RUA Foto Coletivo

648, rue Conselheiro Furtado

L’une des occupations les plus importantes de la nuit du 12 au 13 avril est celle d’un bâtiment de la rue Conselheiro Furtado, dans le centre-ville, où l’on a vu affluer près de deux-cents sans-abri en direction des dix étages de l’immeuble.

Rue Conselheiro Furtado, après avoir détruit le mur qui bouchait l’entrée, il a fallu affronter deux vigiles armés, qui ont reculé. Des dizaines de rats couraient dans tous les sens. La foule enjambait les décombres et cherchait à monter, atteignant bientôt les étages supérieurs. Tout cela de manière organisée et planifiée, afin d’éviter les accidents ou les violences. Au début, les hommes sont restés en bas pour sécuriser l’entrée. Pour leur part, les femmes sont montées jusqu’à un étage bien précis où elles se savaient en sécurité.


Photo : Mauricio Lima

Une équipe a exploré l’immeuble pour s’assurer qu’il n’y avait personne. Elle est tombée nez-à-nez avec un homme corpulent qui disait s’appeler Sergio et habiter au dernier étage, où il possèderait plusieurs tapis. La coordination du mouvement pour le logement a assuré que le périmètre où il vit et les biens qu’il possède ne seront pas touchés. Le périmètre en question a été délimité par la ligne de front des occupants. Par la suite, Sergio a changé sa version des faits, affirmant être le propriétaire de l’immeuble, non plus sans emploi mais attendant sur place l’arrivée de travaux.


Photo : Rodrigo Zaim / RUA Foto Coletivo

Pourtant, des documents brandis par le mouvement des sans-abri, attestent que l’immeuble a été exproprié par la Mairie de São Paulo en 1983. En effet, à aucun des étages on n’a trouvé trace d’une quelconque activité.

La plupart de ceux qui se sont installés dans le bâtiment de la rue Conselheiro Furtado sont à la recherche d’un logement digne ; parmi eux on compte de nombreux réfugiés latino-américains et africains. D’autres, nombreux eux aussi, vivent dans des squats et ont pris part à l’action pour prêter main forte aux nouveaux arrivants. Sans le concours de tous, l’occupation des espaces abandonnés est impossible. Maiara Gomes Ferreira, une assistante dentaire de 21 ans, vit dans le squat – déjà régularisé – de l’hôtel Cambridge , elle est venue aider sa sœur. « Si je participe à cette lutte, c’est pour ma sœur, pour qu’elle obtienne enfin un espace à elle », raconte-t-elle. « La société pense que nous sommes des clochards, qu’ici il n’y a que des drogués. Mais nous sommes des travailleurs. Nous voulons un logement digne. C’est le rêve de tout un chacun ». Elle explique que lorsque le voisinage comprend que les nouveaux habitants sont en train de reprendre l’immeuble, nettoyant et réparant ce qui est endommagé, c’est la région tout entière qui en ressort gagnante.


Photo : Rodrigo Zaim / RUA Foto Coletivo

« Participer au mouvement pour le logement, c’est côtoyer des battants, des gens positifs. On ne prend part à ce genre de lutte si l’on n’est pas fort et courageux ».

Plusieurs heures après l’entrée dans l’immeuble de la rue Conselheiro Furtado, le calme revient. C’est un « moment magique », selon Danilo, l’un des organisateurs. Quand les gens se partagent l’espace et que la tension retombe. Quand la perspective d’un logement digne commence à se concrétiser.


Photo : Taba Benedicto

« Le pouvoir judiciaire doit garantir l’application de la Constitution Fédérale, en particulier la fonction sociale de la propriété, le Plan Stratégique et le Statut de la Ville », explique l’avocat Benedito Barbosa. « Le peuple ne doit plus habiter en périphérie. Que le droit au logement soit garanti en même temps que le droit à la ville ! ».

Pendant le reportage, l’événement le plus grave est survenu dans le Squat Jabaquara, se soldant par l’incarcération des reporters du réseau #JornalistasLivres, qui couvraient l’occupation. Des dix-huit occupations réalisées, seules deux n’ont pas abouti.

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