Les mouvements sociaux donnent leur aval aux mesures environnementales du gouvernement

 | Par Maurício Thuswohl

Une semaine après l’annonce des mesures environnementales du gouvernement Lula et de l’arrivée des troupes de l’armée à Altamira, suite à l’assassinat de Dorothy Stang et d’autres travailleurs ruraux dans l’Etat du Pará, l’espoir est grand dans toute la société brésilienne qu’une issue à cette crise soit trouvée. L’affrontement entre les pouvoirs publics et le commerce des terres illégalement appropriées et revendues, le grillonage (1) d’Amazonie, va-t-il vraiment avoir lieu cette fois-ci ? La réaction des acteurs concernés, que ce soit les propriétaires, les membres du gouvernement, les policiers ou les activistes des mouvements sociaux semble l’indiquer.

Lors d’une réunion ce mardi (22/02) à Brasília, des dirigeants de syndicats et d’ONG, des parlementaires et des religieux ont discuté des applications des mesures environnementales du gouvernement avec le secrétaire général de la présidence, Luiz Dulci. Etaient également présents à cette réunion présidée par le chef du cabinet de sécurité institutionnelle de la présidence, le général Jorge Félix, la ministre Marina Silva (environnement) et les députés fédéraux José Geraldo (PT- Para) et João Batista Babá (PSOL-PA), ainsi qu’un représentant de la Casa Civil (2). Entre autres organisations, étaient présents la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), le MST, le réseau GTA (Groupe de Travail Amazonie), le Conseil national des seringueiros (3), Greenpeace et la Fédération des travailleurs en agriculture.

Au bout de quatre heures de réunion, l’impression des mouvements sociaux était que le gouvernement avait vraiment l’intention d’agir. Président du GTA, Leide Aquino est sorti assez confiant : « Nous avons senti que le gouvernement a le souhait politique d’affronter le problème ». Le réseau, qui regroupe plus de 500 organisations représentatives des peuples d’Amazonie, va réaliser du 17 au 20 mars dans la capitale fédérale une assemblée avec tous ses membres. « La possibilité d’une nouvelle situation foncière en Amazonie sera sans aucun doute un des principaux points de travail de la rencontre », nous dit son dirigeant.

Comme preuve de l’engagement du Planalto (4), Dulci a annoncé lors de la réunion que le gouvernement va désapproprier le lot 55 ainsi que quatre surfaces du Projet de Développement durable (PDS) à Anapu, ville où la sœur Dorothy a été assassinée. Localisé dans le PDS Espoir, le lot 55 est peut être à l’origine de la mort de la religieuse puisque ces terres étaient le motif du conflit entre les assentados (5) et le propriétaire Vitalmiro de Moura, dit « Bida », désigné comme le commanditaire du crime. Selon le ministre, l’INCRA (Institut National de Colonisation et
de Réforme Agraire) doit publier cette semaine un décret de désappropriation de 15 000 hectares dans cette région.

Le gouvernement a également confirmé à ses interlocuteurs qu’il va renforcer sa présence dans le Pará, surtout dans les régions considérées plus sensibles. Une augmentation des effectifs des forces fédérales et de l’armée avait déjà été annoncée ; deux mille hommes commandés depuis Altamira vont être maintenus. La présence de l’INCRA et de l’IBAMA (Institut brésilien de l’Environnement et des Ressources naturelles renouvelables) va, elle aussi, être consolidée. La nouveauté annoncée pendant la réunion par Dulci est que le gouvernement va créer une sorte de bureau volant pour coordonner les actions de tous ces organes.

Protéger la « Terre du Milieu »

En plus du renforcement de la présence du gouvernement dans la forêt, une autre décision rencontre l’approbation des mouvements sociaux : la création de nouvelles unités de conservation. Pour le coordinateur de Greenpeace en Amazonie, Paulo Adário, les mesures environnementales de Lula « contiennent des éléments très bons ». Adário souligne la décision de protéger la « Terre du Milieu », région qui se trouve sur le bord droit de la BR 163, axe reliant Cuiabá et Santarém, et qui, de ce fait, est une des parties les plus menacées par la déforestation et l’extension du soja et de l’élevage. « En transformant la Terre du Milieu en unité de protection absolue, le gouvernement réagit à une menace extrême de destruction de l’environnement » évalue t-il.

Selon Adário, le principal mérite de cette transformation de la Terre du Milieu en unité de conservation est de contenir l’activité d’extraction prédatrice du bois qui amène dans son sillon l’élevage et la monoculture. Il rappelle que la région est une des dernières réserves d’acajou d’Amazonie. « En plus de l’absolue richesse de la faune et la flore dans laquelle existent des espèces endémiques, la Terre du Milieu détient les derniers stocks d’acajou. Sa préservation est fondamentale pour que l’espèce se régénère », précise l’environnementaliste. Il ajoute que pour compléter un bon travail, le gouvernement doit encore officialiser la création des réserves extrativistas (6) dans les régions des fleuves Xingu et Iriri. « Alors, vraiment, la mosaïque de la protection sera complète ».

Les entreprises du bois se plaignent

Les entreprises du bois, les éleveurs et les propriétaires de la région n’ont pas aussi bien accueilli les mesures environnementales du gouvernement Lula. Ce qui les a le plus contrarié est la décision de suspendre la déforestation sur une surface de huit millions d’hectares située sur les bords droits de la BR 163. Un communiqué commun, signé par le Syndicat de l’industrie du bois du bas et moyen Xingu (Sinbax) et par le Syndicat d’élevage du Pará (Sindcorte), accuse le gouvernement d’être « émotionnel et non-rationnel » et de « s’être laissé fait prendre en otage par les ONG qui défendent les intérêts étrangers dans la région ». Le communiqué critique aussi le gouvernement qui « interrompt sur plus de 15 millions d’hectares l’activité productive d’entrepreneurs qui sont présents dans la région depuis des décennies ».

Cependant, la réaction des entrepreneurs du bois et des éleveurs ne parait pas avoir intimidé le président Lula. Pendant la cérémonie de lancement du programme « Lumière pour tous », réalisée le 22 février à Sidrolândia (MS), Lula a affirmé que des assassinats comme celui de Sœur Dorothy font partie d’une action orchestrée par les entrepreneurs du bois et les autres entreprises qui veulent voir les pouvoirs publics s’éloigner d’Amazonie.

Quelques réticences

Malgré la confiance accordée aux mesures environnementales et à l’espoir que le gouvernement aille plus loin dans son action contre les criminels d’Amazonie, les dirigeants des mouvements sociaux sont encore réticents sur certains sujets. Leide Aquino avoue avoir peur, qu’une fois de plus, ces mesures positives annoncées par les pouvoirs publics restent lettre morte.

Paulo Adário critique l’article du projet de loi traitant de la gestion des forêts publiques, envoyé au Congrès, qui permet le maintien des entrepreneurs du bois sur des terres exploitées pour lesquelles ils n’ont pas pu prouver qu’ils sont légalement propriétaires.

L’autre préoccupation de Adário concerne la capacité que le gouvernement aura, ou non, à mettre en place ces mesures et à assurer leur application. Pour lui, la prochaine étape du gouvernement Lula dans sa lutte contre l’appropriation illégale des terres publiques doit être de consolider les institutions fédérales : « L’Ibama, par exemple, est encore une institution précaire, elle ne dispose pas de moyens humains et financiers suffisants pour effectuer un contrôle de grande envergure. C’est la même chose pour l’Incra. Historiquement, ces institutions n’ont pas cette capacité » évalue t-il.


Par Maurício Thuswohl - Agência Carta Maior - 23/02/2005

Traduction : Emilie Sobac pour Autres Brésils


Notes

(1) Le “grillonage” est une méthode frauduleuse utilisée pour “vieillir” de faux titres de propriété et les faire passer pour des vrais, à l’aide de grillons (l’insecte), d’où l’expression “terres grillonnées”.

(2) Le Ministre de la "Casa Civil", José Dirceu, est l’équivalent du premier Ministre en France.

(3) Seringueiros : les hommes qui exploitent le latex de l’hévéa pour fournir le caoutchouc naturel.

(4) Le Planalto désigne la Présidence de la République.

(5) Les assentados sont les agriculteurs et leur famille qui occupent légalement une terre anciennement non-cultivée.

(6) Le concept de Reserva Extrativista désigne les terres appartenant au gouvernement fédéral et dont l’usufruit a été attribué aux associations communautaires de seringueiros et à d’autres habitants traditionnels de la forêt. En échange d’une gestion de la terre garantissant la protection de l’intégrité totale de la forêt, ils ont le contrôle de la récolte des produits sylvestres. Le syndicaliste Chico Mendes a beaucoup œuvré pour l’implantation de cette mesure.


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