Le doigt de Lula

, par Emir Sader

Source : Viomundo - Blog d’Emir Sader

Traduction pour Autres Brésils : Emmanuelle Leroy Cerqueira

La discrimination a toujours été l’un des piliers de la société brésilienne. L’esclavage, activité d’une race considérée comme inférieure, qui disqualifiait aussi bien les noirs que le travail, a été constitutive du Brésil en tant qu’économie, stratification sociale et idéologie.

Cette société qui n’a jamais été majoritairement blanche, a toujours été dominée par l’idéologie de l’élite blanche. Ce sont toujours des blancs qui ont présidé le pays, occupé les fonctions les plus importantes dans les forces armées, dans les banques, dans les ministères, à la tête des grandes entreprises, dans les médias, à la direction des clubs, dans tous les endroits de la société où se concentre le pouvoir.

L’élite de São Paulo représente mieux que tout autre milieu ce racisme rance. Elle n’a jamais intégré la Révolution de 1930 [1], et encore moins le gouvernement de Getúlio Vargas. Systématiquement battue par Vargas et par les candidats qu’il soutenait, elle a attribué cette défaite aux « gameliers » – expression péjorative de la droite vis-à-vis des ouvriers, une forme explicite de préjugé de classe.

L’idéologie séparatiste de 1932 qui considérait São Paulo comme « la locomotive de la nation », un territoire dynamique et travailleur qui traînait derrière lui les wagons paresseux et retardés des autres états, n’a jamais cessé d’être le ressenti dominant parmi l’élite pauliste à l’égard du reste du Brésil. Les travailleurs immigrés qui ont construit la richesse de São Paulo, étaient tous des « bahianais » ou des « têtes plates » [2], des ouvriers qui survivaient en vivant dans les chantiers – comme le personnage qui avalait son rasoir, dans la chanson de Vinicius de Moraes et de Carlos Lira, interprétée par Ari Toledo, au titre suggestif de « pau-de-arara »[3], l’autre dénomination pour les migrants du Nordeste à São Paulo.

L’élite de São Paulo a été, aux côtés de l’Eglise et de la presse, un protagoniste essentiel des « marchas das senhoras » [marches des dames] qui préparèrent le terrain pour le coup d’Etat militaire de 1964 et le soutinrent, en utilisant les mêmes procédés que pour la campagne de 1932 : des dons de bijoux et d’autres biens pour « le salut du Brésil » dont les militaires de la dictature étaient les sauveurs.

A la fin de la dictature, elle a dû vivre avec Lula comme leader populaire et le Parti des Travailleurs envers lequel elle a canalisé toute sa haine de classe et son racisme. Lula est sa cible préférée parce qu’il est la synthèse de ce que l’élite pauliste déteste le plus : il est du Nordeste, il n’est pas blanc, il est ouvrier, il est de gauche, il est un leader populaire.

Comme si son image de nordestino et d’ouvrier, son langage et sa personnalité ne suffisaient pas, il y a aussi sa main : Lula a perdu un doigt, non pas en jet-ski, mais en travaillant sur une machine en tant qu’ouvrier métallurgiste, dans l’un des nombreux accidents du travail quotidiens causés par la surexploitation des travailleurs. Le doigt d’une main d’ouvrier, habitué à produire, à travailler sur la machine, à vivre de son propre travail, à lutter, à résister, à organiser les travailleurs, à batailler pour leurs intérêts. C’est inscrit dans le corps de Lula, dans ses gestes, dans ses mains, dans son origine sociale. Et c’est insupportable pour l’élite de São Paulo.

Après l’échec de son « petit chéri », FHC, Fernando Henrique Caroso, chassé de la présidence, cette élite raciste a dû vivre avec le succès des gouvernements successifs de Lula et de sa successeuse, Dilma Roussef. Elle a dû vivre avec l’ascension sociale des ouvriers, des nordestinos, des non-blancs, la victoire de la gauche, du PT, de Lula, du peuple.

La haine envers Lula est une haine de classe, elle vient du plus profond de la bourgeoisie pauliste et d’une partie de la classe moyenne qui assume les valeurs de cette bourgeoisie. L’anti-pétisme (mouvement anti-PT) en est l’expression. Les toucans [4] en sont la représentation politique.

De la discrimination et du racisme, à la panique face à l’ascension sociale des classes populaires et à leur expulsion de la tête de l’Etat qu’ils ont toujours dirigé sans contrepouvoir. Les Cansei[5], la presse pauliste, les habitants des quartiers huppés de São Paulo, les adeptes de FHC, de Serra [6], de Gilmar [7], des petits bourgeois prétentieux - désormais battus, désespérés, racistes, décadents.

Blog d’Emir Sader, sociologue et scientifique, maître en Philosophie Politique et docteur en Science Politique de l’Université de São Paulo.

Notes du traducteur :
[1] Nom donné au mouvement armé mené par les États des Minas Gerais et du Rio Grande do Sul. Ce mouvement culmina avec la déposition du président Washington Luís, originaire de l’État de São Paulo, le 24 octobre 1930.
[2] Terme injurieux pour les habitants du Nordeste.
[3] Terme désignant ici le camion qui sert au transport des gens du Nordeste vers le sud-est.
[4] Animal emblématique du PSDB, parti de droite de l’ancien Président Cardoso.
[5] Mouvement prétendument contestataire composé de personnes « indignées » par la situation actuelle du Brésil.
[6] Candidat PSDB à la Présidence de la République face à Lula et à Dilma Roussef. Candidat battu en 2012 aux élections municipales de São Paulo face à Haddad (PT).
[7] Ancien président de la Cour Suprême Fédérale, allié historique de la droite.

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