Le Brésil de Lula et les défis de la gauche sociale

 | Par Ricardo Antunes

Nous sommes face à une significative victoire politique de Lula à l’occasion de l’élection présidentielle au Brésil. La victoire de Lula exprime la défaite infligée aux diverses alternatives qui furent construites par Fernando Henrique Cardoso, dont le gouvernement sort des élections en subissant une défaite retentissante. Avec toutes ses limites - qui sont grandes - la victoire des gauches et de Lula [au sens de pluralité des gauches au sein du Parti des travailleurs (PT), en dehors du PT, sous la forme de mouvements sociaux, d’organisations comme le MST, etc.] indique, pour le Brésil, un moment opportun qui pourrait altérer l’histoire récente de notre Amérique latine.

De Collor à Cardoso

Dès lors, il est important de souligner que la victoire de Lula constitue tout d’abord une déroute politique du néolibéralisme qui a désarticulé, au moins depuis le début des années 1980, toute l’Amérique latine. Si la phase initiale du néolibéralisme au Brésil a pris consistance sous le gouvernement de Fernando Collor de Mello (1), ce fut lors des gouvernements de Fernando Henrique Cardoso [entré en fonction en 1995] qu’un ensemble de mesures néolibérales se développa effectivement. Tout cela a charrié de profondes mutations qui ont mis en pièces le pays en approfondissant ses plaies sociales. Comme dans toute l’Amérique latine, le chômage, la précarisation du travail, l’exclusion et diverses formes de barbarie prolifèrent.

Victorieux en 1994, après le désastre de la période Collor, F. H. Cardoso a réussi à être réélu en 1998. S’il n’avait pas réussi avec son premier gouvernement à susciter quelques contentements, il ne serait jamais entré dans l’histoire du Brésil comme un gouvernant aussi désastreux. Mais sa réélection avait pour sens d’opérer un regroupement des besoins sociaux et de reproduction du capital tout autant que des vanités des partisans du PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne), le parti de F. H. Cardoso. Aujourd’hui, il termine tristement son tragique (mauvais)gouvernement.

Que s’est-il passé durant cette période ? Nous devons souligner, tout d’abord, que l’infrastructure productive brésilienne a été fortement désarticulée. Et émerge un pays qui fait face, littéralement, à un dénuement au plan énergétique, à une désindustrialisation dans beaucoup de secteurs et à une intégration à « l’ordre mondial » par le biais d’une désintégration sociale.

La corruption s’est répandue dans presque toutes les sphères du gouvernement, depuis l’achat de votes pour des réélections jusqu’aux privatisations qui ont touché de nombreux segments productifs de pointe qui étaient étatisés. La surveillance et la répression politiques sont restées vivaces et, dans ses traits les plus rudes, il est difficile de discerner la différence entre les coups portés au Mouvement de sans terre (MST) et ceux qui ont été portés aux délinquants narco-trafiquants.
La désorganisation du travail et des classes laborieuses a avancé à grands pas. Le chômage a explosé. Presque tous les secteurs productifs « étatiques » [dans lesquels l’Etat intervient] ont été liquidés par les privatisations. La croissance extérieure n’a fait que croître et le pays est devenu encore plus vulnérable. La plus récente crise économique et la volatilité du taux de change real-dollar démontrent que le Brésil se subordonne aux diktats du Fonds monétaire international (FMI) et de l’empire nord-américain. Il subit aussi les effets des crises financières internationales, à tel point que nous avons le sentiment que le démantèlement du pays opéré sous le gouvernement de F. H. Cardoso a une dimension difficile à appréhender et peut-être irréversible. C’est certainement la lecture que F. H. Cardoso a dû faire du slogan du président Juscelino Kubitschek de Olivera [président du Brésil de 1956 à 1960] : « Le Brésil devrait croître de cinquante ans en cinq ». F. H. Cardoso s’est adapté de la façon suivante à ce slogan : détruire cinquante ans en un peu plus de cinq ans.

C’est au moment où la situation internationale est une des plus dégradées au cours de ces dernières décennies, au moment où le monde est complètement guidé par la raison instrumentale [par une logique aveugle] et commandé par la marchandise et l’argent, au moment où les Etats-Unis et leur pouvoir destructeur exercent une politique impériale agressive, unilatérale, néocoloniale, au moment où la dépendance brésilienne est encore accrue face à la crise économico-financière internationale que le gouvernement nuisible du PSDB de F. H. Cardoso a montré ce qu’il a été capable de faire. Et, aujourd’hui, on peut regarder ce qui reste de ce pays, dépendant et désorienté. Ce qui avait été conçu comme une voie d’intégration extravertie du Brésil à l’économie mondiale [par opposition à un développement « autocentré »] fut en vérité une voie de complète désintégration intravertie. Le Brésil, après les périodes de Collor et de Cardoso, est un autre pays, plus fragile, plus discrédité, plus bafoué.

Dans ce contexte, comment faut-il appréhender ce que peut signifier la victoire de Lula et du PT pour le Brésil et aussi pour l’Amérique latine ?

Tout d’abord, il faut mentionner qu’au milieu d’un affrontement électoral, en fait quelques mois avant le début des élections, dans un Brésil sans tradition démocratique, les règles du système électoral furent altérées et adaptées en vue de favoriser la candidature officielle. Cela rappelle un peu notre histoire quelque peu prussienne ; autrement dit, lorsque les classes propriétaires parlent de changement, leurs intentions conservatrices et de préservation sont d’autant plus fortes. Lorsque les risques d’une alternance sont plus grands, plus les choses doivent rester en l’état.

C’est un trait constitutif de notre formation sociale brésilienne, dont les dirigeants politiques centraux font des compromis au sommet une marque forte de leur ingénierie politique et de la mécanique de leur système de domination. Et, aujourd’hui, une fois de plus, ils visent à appliquer cela. Quand bien même les mesures ayant trait au processus électoral [possibilité de coalition entre partis] n’ont pas été bénéficiaires au parti de l’Ordre. Les disputes et scissions au sein des partis qui avaient soutenu le projet de F. H. Cardoso ont eu un effet sur le contexte électoral et doivent aussi être prises en compte pour comprendre la victoire de Lula.

Malgré les intérêts puissants qui soutenaient la candidature de José Serra, cette dernière a fait naufrage de concert avec le néolibéralisme (qualifié de façon grotesque de social-libéralisme) de F. H. Cardoso, qui flirtait, il faut le savoir, avec la troisième voie de Tony Blair. Incapable de faire décoller la candidature de Serra, le gouvernement n’a pas pu empêcher la montée de la candidature de Lula, du PT et des gauches brésiliennes. Et c’est ici qu’interviennent le PT et sa candidature.

Symbole et dynamiques sociales

Bien plus qu’en 1989, lorsque Lula s’affronta à Collor, le cadre était favorable à une victoire de la gauche au Brésil.
Néanmoins, dans sa politique électorale - il faut le souligner -, le PT fait de nombreuses concessions, s’alliant à un petit parti, le Parti libéral, assez conservateur. Et le fait de s’allier au Parti libéral a provoqué une gêne importante dans la base du PT, parmi les travailleuses et les travailleurs, au sein des mouvements sociaux, du syndicalisme de classe et du MST combatif. Cette politique, dictée par les secteurs majoritaires et dominants du PT, était considérée comme inéluctable afin d’obtenir une victoire politique et électorale.

Contre les valeurs qu’elle a défendues tout au long de son histoire, la tendance majoritaire qui contrôle le PT a imposé cette politique dite « réaliste » s’alliant aux anciens ennemis du PT et des classes laborieuses.
Mais, parallèlement à cette politique conciliatrice, jamais la force électorale de Lula ne fut si importante et, lorsqu’il pouvait être imaginé que Lula fût battu pour la quatrième fois, c’est à ce moment que sa force électorale et politique s’élargit en direction de secteurs populaires qui, jusqu’à maintenant, ne s’étaient jamais tournés au plan électoral en direction du PT et des forces de gauche.

Comme le Brésil est un pays doté d’un fort conservatisme, d’un élitisme prégnant qui ont toujours pris des initiatives pour que des changements indispensables afin de sauvegarder la dignité de notre peuple, si humilié, la victoire de Lula a, à la fois, une signification réelle et symbolique qui dépasse de beaucoup sa politique d’alliances. Il suffit de dire qu’il s’agissait, pour la première fois, d’une candidature d’origine ouvrière, peut-être la plus importante de toute l’histoire sociale du Brésil, qui a gagné le pouvoir gouvernemental. En étant victorieux électoralement, les représentants du PT et des gauches brésiliennes devront, toutefois, redessiner leur option et, de cette manière, chercher effectivement à représenter les aspirations populaires, les classes qui vivent du travail, dans toutes leurs diversités, qui incluent aussi bien ceux et celles qui ont un emploi que les chômeurs, les hommes et les femmes, les jeunes et les personnes âgées, les Blancs, les Noirs, les Indiens. En un mot, la totalité de ceux qui désirent ardemment des changements substantiels et réels, comme le MST et d’autres mouvements sociaux, comme le syndicalisme de gauche présent dans la CUT (Centrale unitaire des travailleurs), et qui ne craignent pas d’être de gauche. Se placer sous le charme d’une bourgeoisie transnationale qui n’a jamais exprimé plus qu’actuellement son impudence de classe, mais qui sans alternative électorale s’est rapprochée de Lula, cela ne donnera ni au PT ni à Lula l’ancrage nécessaire pour conduire les changements qui sont inévitables et qui ne se concrétiseront que sous l’impulsion et la force des secteurs sociaux populaires.

Une reconstruction contre la désintégration « ajustée »

Ce contexte nouveau permet d’envisager, pour les années à venir, une relance des luttes sociales au Brésil à un niveau supérieur à la situation présente. Dans ce but, il est très important d’élaborer - en ayant à l’esprit la centralité du monde du travail dans sa quotidienneté ainsi que des mouvements sociaux et partis politiques de la gauche - une alternative contre l’ordre avec des contours clairs, qui s’oppose à la logique destructive du capital qui, jusqu’à maintenant, a suivi les programmes rigoureux et néfastes du FMI, avec l’éventail de leurs recettes. Le défi majeur est donc de développer un programme alternatif, contraire au modèle socio-économique actuel, formulé à partir du point de vue du monde du travail, un programme apte à répondre à ses revendications immédiates, urgentes, mais présentant aussi un horizon sociétal socialiste, autrement dit n’entretenant pas d’illusions sur le caractère destructeur et excluant de la logique du capital. Il est clair qu’une telle avancée ne sera possible que si elle peut prendre appui sur un vaste éventail de forces sociales issues du travail (et tout autant de celles « exclues » par la logique destructrice du capital).

Un point fondamental consiste à engager une bataille pour l’élimination de la surexploitation du travail caractéristique du capitalisme latino-américain - et tout autant du capitalisme brésilien - qui est partie prenante de la division inégale internationale du travail et du capital et qui pénalise les peuples dits du tiers-monde, dont les revenus (salaires) minimums atteignent des niveaux misérables ; et cela malgré l’existence d’un potentiel productif significatif (agricole et industriel), comme c’est le cas du Brésil. Ce projet devra, dans ses caractéristiques essentielles, engager un démontage du régime d’accumulation capitaliste actuel au travers d’un ensemble de mesures qui s’opposent à la globalisation et à l’intégration destructive - imposées toutes deux par la logique du capital mondialisé et transnational ; ce modèle d’accumulation intègre le Brésil à l’extérieur [aux besoins économiques des pays du centre] et désintègre le Brésil à l’intérieur. Il appartiendra au gouvernement Lula de soutenir le niveau technologique brésilien à partir d’éléments concrets, en tenant compte de la science et de la technologie de pointe développées dans notre pays, en cherchant la coopération avec des pays qui ont des caractéristiques similaires au Brésil et dont les lignes de force du développement technologique et scientifique sont prioritairement conçues pour répondre aux manques et besoins de notre population laborieuse.
Dès lors, il devra s’opposer à la prédominance du capital financier et limiter les formes d’expansion et de spéculation du capital de placement.

A l’opposé, il devra inciter les productions qui répondent aux besoins sociaux de la population laborieuse, les productions de « choses » socialement utiles, s’inscrivant de la sorte dans cette lutte contre la « marchandisation » du monde qui est un thème des mouvements altermondialistes. Les propriétés et mises en valeur collectives de terres, organisées par le MST, sont des exemples importants et devraient être poursuivies et approfondies dans tout le Brésil, lorsque l’on prend en compte « l’univers agraire » du Brésil et ses potentialités.
Dans cette phase de rébellion importante et d’expectative qui s’exprime dans toute l’Amérique latine - comme on le voit en Argentine, comme on le voit avec cette rébellion d’en bas qui prend de nombreuses formes en Equateur, au Venezuela, en Colombie, en Uruguay, au Mexique-les réponses que donnera le gouvernement Lula auront un impact allant bien au-delà du Brésil.

Notre défi majeur - et nous le répétons : cela ne sera possible que si un projet s’enracine dans un mouvement social et politique de masse significatif - consistera à prendre des premières mesures en direction d’une société qui aille au-delà du capital. Et à partir de cette perspective d’offrir des réponses à la barbarie qui désole la vie quotidienne des travailleurs et des dépossédés. Un tel projet sera possible en développant des actions qui ont comme point de départ des éléments concrets de la vie quotidienne et qui peuvent rejoindre des valeurs universelles aptes à permettre de se rendre compte de ce que peut être une vie dotée d’un sens construit, dans et dehors du travail, à partir du déroulement de la vie quotidienne.

Notre horizon doit être, toujours plus, la recherche d’un nouveau régime de métabolisme social, comme disait Marx, visant à la production de choses utiles, de valeurs d’usage et non pas de valeurs d’échange. Nous savons que l’humanité qui travaille pourrait se reproduire socialement, à l’échelle globale, éliminant les productions destructrices et visant centralement la production de biens utiles socialement. Si, toutefois, nous sommes apparemment très éloignés d’un tel cadre social, notre Amérique latine doit s’insurger et dire, à tous ceux qui veulent l’entendre, qu’elle n’accepte plus une destruction aussi grande, une inhumanité et une barbarie si fortes.

Dès lors, dans une telle perspective, un nouveau dessein sociétal alternatif et socialiste n’est pas aussi distant qu’on veut le croire. Voilà le message le plus fort qui ressort des urnes et que conforte la victoire électorale de Lula. Pour cette raison, l’actuelle bataille qui se mène au Brésil est une part intégrante et constitutive des luttes sociales et politiques de tout le peuple latino-américain, une lutte pour la réhabilitation de sa dignité et pour la construction d’une humanité devenant effectivement sociale.

Par Ricardo Antunes


Ricardo Antunes est professeur de sociologie à l’Université d’Etat de Campinas (UNICAMP), dans la région de São Paulo, collaborateur du MST (Mouvement des paysans sans terre) et de la CUT (Centrale unique des travailleurs), auteur de « Le nouveau syndicalisme au Brésil », « Classe ouvrière, syndicats et partis au Brésil » et « Le travail et ses sens ».


Notes

(1) Président de 1990 à 1992. Fernando Collor de Mello, qui a trempé dans de nombreuses affaires de corruption, suscitera une mobilisation populaire visant à sa destitution. En août 1992, après une mobilisation à São Paulo de près d’un million de personnes, Collor sera destitué par l’Assemblée Nationale. Les « plans d’austérité Collor » sont au nombre de deux, l’un en mars 1990, l’autre en avril 1991.


Source : Rebelion

Traduction : A l’encontre


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