La guerre de Bolsonaro contre le journalisme brésilien Que doit-on attendre en 2020 ?

 | Par Rogério Christofoletti

J’ai déclaré, fin octobre 2018, que le résultat des élections augmentait les risques pour les journalistes brésiliens. Malheureusement, cette première année de mandat, Bolsonaro a rigoureusement suivi les modèles autoritaristes, et au moins deux attaques par semaine ont eu lieu à cette période contre la presse, selon la Fédération nationale des journalistes (Fenai). S’il en a été ainsi au début, qu’en adviendra-t-il en 2020 ?

Traduction de Pascale VIGIER pour Autres Brésils
Relecture de Martine Maury

Brésil : Lettre ouverte aux autorités au sujet des accusations contre le journaliste Glenn Greenwald

Les incertitudes sont nombreuses, mais on ne peut douter d’une chose : la guerre entre Bolsonaro et le journalisme va continuer, dès lors que nous n’avons aucun indice de trêve, et parce que les deux adversaires ont besoin de cet affrontement. Il est de la nature du président d’alimenter des zones de friction, car tandis qu’il maintient sous pression ses militants, il occupe une part substantielle du débat public par ses polémiques. Quant au journalisme, la confrontation à Bolsonaro manifeste un sursaut pour reprendre le contrôle de la chronique nationale et tenter de récupérer une partie de la crédibilité pouvant justifier sa survie. Pourtant, si quelqu’un s’imagine que nous aurons une année plus amène dans la presse, je suis au regret de l’informer que nous ne l’aurons pas [1].

Données pour 2019
Les Rapports de la FENAJ sont disponibles ici

Dans la fonction politique la plus importante du pays, Bolsonaro continuera à attaquer les journalistes et leurs méthodes, mais il lui faudra être plus inventif pour imposer ses actions. En 2019, il a fait usage de son stylo pour soustraire une partie du financement des entreprises de journaux. [2] En août, il a promulgué une mesure provisoire les dispensant de la publication de leurs résultats, puis un mois après, une autre mesure provisoire supprimant l’obligation de publier les appels d’offres, mises à prix et ventes aux organismes de l’administration publique. La profession a frémi devant la possibilité de voir s’évaporer environ 30% de ses recettes. Un journal a même fermé ses portes ! À la fin de l’exercice budgétaire, les deux mesures sont tombées : l’une a été supprimée par le Ministre [Membre] Gilmar Mendes du Tribunal suprême fédéral et l’autre n’a pas été validée faute d’avoir été votée par le Congrès. Bolsonaro est revenu à la charge quand il a tenté d’exclure la Folha de São Paulo d’une offre publique, mais il a reculé devant le signal que c’était illégal.

Dans les trois occasions, le président a montré ses dents et l’industrie a vacillé. Ce furent des démonstrations de force, momentanées, qui tendent à ne pas se reproduire l’an prochain, car elles ont testé ses limites juridiques et politiques. Le président s’est beaucoup agité, a dépensé son énergie et ne pourra plus compter sur l’effet de surprise dans des situations semblables.

Des scories à brûler

Le chef du Secrétariat d’État à la Communication (SECOM), Fábio Wajngarten, l’un des chiens de garde dispersés par Bolsonaro, a été capable de suggérer que les annonceurs boycottent les vecteurs de critiques du gouvernement, comme la Folha de São Paulo. Grâce à la puissance des millions de budgets publicitaires officiels, Wajngarten peut à nouveau faire des tentatives dans les prochains mois, par des chantages à ce secteur, et des réorientations des recours vers ceux qu’il considère comme alliés. SBT [Système brésilien de télévision] et Record, qui tirent déjà avantage de cette proximité, tendent à devenir encore plus conciliants, à soumettre leurs départements de journaux dans les prochains mois.

Vous qui nous lisez, en voulez-vous une preuve ? Citez un unique reportage critique envers Bolsonaro produit par ces émetteurs en 2019, un seul...

“Pour une mise en contexte, lire aussi Autres Brésils, interview avec Rita Freire, Les médias au Brésil : empêcher la censure

Poursuivant le plan de démantèlement de l’Empresa Brasil de Comunicação (EBC) [Société de communication du Brésil] de Michel Temer, Jair Bolsonaro doit étouffer encore plus les postes émetteurs, en convertissant ses canaux publics en canaux d’état, avec la possibilité même d’imposer un caractère fanatique et personnel à leur couverture.

En tant que président, il a des atouts sur l’échiquier et peut se payer le luxe de se désintéresser des moins importants.

Sur les réseaux sociaux, il est difficile de prévoir le comportement des groupes qui soutiennent le président. Ces derniers mois, les bataillons du numérique ont perdu de leur force d’attraction, mais peuvent récupérer leur souffle avec la campagne électorale du second semestre. Il s’agit d’élections municipales, ce qui a tendance à provoquer une pulvérisation de l’attention dans les réseaux sociaux, et donc une perte d’intensité. Pour exercer autant d’influence qu’auparavant, les militants devront faire preuve d’une aptitude inédite à articuler la combinaison des attaques envers les ennemis traditionnels du gouvernement et l’appui aux candidats bolsonaristes.

Grands électeurs

Les élections municipales sont les plus compliquées à garantir. Les intérêts sont très diffus, les thèmes très régionaux et aucun groupement médiatique n’a la pénétration voulue pour prendre en compte tous les collèges électoraux. Pour cette raison, il est choisi de couvrir et accompagner les grands électeurs, comme les gouverneurs et les forces politiques qui peuvent exercer de l’influence sur l’électorat. Jair Bolsonaro est un de ces grands électeurs, mais Lula, João Dória et Wilson Witzel aussi. Afin de gagner du terrain dans la guerre contre le président, quelques vecteurs peuvent choisir de donner plus d’espace et une tribune aux rivaux, pour essayer de distraire l’attention du public et imposer de nouveaux thèmes dans le programme social.

Rodrigo Maia est un autre grand électeur qui a démontré sa force et son habileté en 2019, lorsqu’il a occupé des espaces politiques précieux et imposé son rythme et son programme pour les orientations du pays. Ce sera sa dernière année en tant que président du Congrès national, dès lors qu’il n’existe toujours pas de réélection à ce poste. Peut-être Maia sera-t-il tenté d’étendre sa zone d’influence, mais il lui faudra se dépêcher : les élections municipales vont vider Brasília à partir de mai, quand les parlementaires retourneront vers leurs bases électorales pour tenter d’élire leurs candidats. En dehors du calendrier, le président de la Chambre fait un triomphe : il compte avec la sympathie d’une partie de la presse qui le dépeint comme un modéré bienveillant. Au milieu des radicalismes du clan Bolsonaro, Rodrigo Maia ne perd pas sa chance de se présenter comme une voix lucide et démocratique. Dans une éventuelle exaspération de la guerre entre le président et les média, il n’est pas difficile d’imaginer la position qu’il adopterait.

Trois inconnues

À en juger par leur attitude en 2019, Folha de São Paulo et The Intercept Brasil vont augmenter leurs attaques contre le gouvernement, à travers des couvertures plus critiques et des découvertes de journalisme d’investigation. Ils doivent exploiter les scandales déjà révélés, comme ceux qui incluent Fabrício Queiroz et Flávio Bolsonaro, ou la dispersion massive de messages de WhatsApp lors des élections. Ils peuvent aussi s’attaquer aux cas qui seraient dommageables à l’entourage du gouvernement, directement en la personne du président ou de ses ministres se trouvant entre deux eaux. Il y en a plusieurs dans cet état. Les initiatives indépendantes comme Nexo et Pública doivent suivre le même chemin.

Sur le champ de bataille ouvert par Jair Bolsonaro, trois doutes : Globo, Veja et CNN Brasil. Il est encore tôt pour affirmer que le plus grand émetteur du pays va retourner sa veste contre le président. Historiquement il reste olympien, à une distance sûre et avec un bon contrôle de ses mouvements. Les Organisations Globo ne se mettent pas à dos les présidents, mais l’indignation récente peut amener le géant à abandonner sa zone de confort.

Sous sa nouvelle direction, Abril n’a pas signalé quelle orientation elle prendrait en 2020. La crise financière qui a ruiné le groupe et, qui, de plus grand éditeur de revues de l’hémisphère, l’a fait devenir l’ombre de lui-même, a apporté un nouveau souffle, mais prudent. Dépendant de sa stratégie de survie, Veja peut se rapprocher du gouvernement ou s’y opposer pour saisir des bribes de publicitaires insatisfaits des rumeurs du pays.

La plus grande inconnue, cependant, n’entre en scène qu’en mars. Ces derniers mois, CNN Brasil vient de contracter des noms réputés et solides quant à leur crédibilité journalistique. Dans leur proposition d’offrir un journalisme de qualité, ancré sous la griffe nord-américaine, il reste encore de nombreux doutes sur l’indépendance éditoriale effective que peut avoir le canal et l’extension réelle de l’initiative : CNN Brasil sera-t-il un canal par procuration, ce qui diminue beaucoup son pouvoir d’incitation dans le pays. Comment va-t-il traiter du gouvernement Bolsonaro ? Sous quelle forme va-t-il se différencier des autres média ? Quelle position va-t-il adopter dans la guerre que le président a déclaré au journalisme ? Nous ne le savons pas encore.

Ce qu’il est possible d’en déduire, c’est qu’il n’y a pas de signes de diminution du conflit. Vecteurs de l’information et journalistes devront doublement parier et courir plus de risques, en persistant dans une idée ancienne et périmée : contrôler les pouvoirs pour répondre à l’intérêt public. À titre personnel, je souhaite qu’ils en aient le courage et la volonté en 2020. S’il n’en est pas ainsi, il est fort possible qu’en 2021 le journalisme soit lui-même une idée creuse et obsolète.

Voir en ligne : Objethos

[1RSF titre en 2019, « une période sombre qui s’annonce »

[2Lire la dépêche de RFI, aôut 2019, Le décret présidentiel, publié mardi 6 août au Journal officiel, exempte les entreprises cotées en Bourse de l’obligation de publier leurs résultats en achetant des espaces publicitaires dans la presse écrite. Ces espaces occupent de nombreuses pages et constituent une source notable de revenus pour de nombreux journaux brésiliens.

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