éditorial : Où Haddad se tromperait

 | Par Antonio Martins, Outras Palavras

Le « cadre budgétaire » renonce à la construction d’un nouvel horizon politique pour s’en tenir à l’agenda du néolibéralisme. S’il est approuvé dans sa version actuelle, il rapetissera le gouvernement Lula et maintiendra la logique qui condamne le pays à l’inégalité et à la régression.

Traduction de Philippe Aldon pour Autres Brésils
Relecture de Du Duffles

I.

Aucune illusion idéologique ne saurait perdurer seulement grâce à une propagande massive. Le discours mystificateur ne se maintient que s’il est arrimé à certains concepts clés — tout comme les briques d’un bâtiment ont besoin de dalles, de poutres et de colonnes pour se soutenir, et ne peuvent pas être simplement empilées les unes sur les autres. Dans l’édifice théorique du néo-libéralisme, c’est une bien étrange « discipline budgétaire » qui constitue l’un des concepts les plus fondamentaux. Tout comme les familles ou les entreprises, les États doivent équilibrer leurs recettes et leurs dépenses, en évitant un endettement excessif. Dans cet environnement propice aux investissements, poursuit le discours, la production devrait décoller. La proposition de « cadre budgétaire » lancée par le ministère des Finances le 30 mars repose entièrement sur cette fable, comme ce texte va s’attacher à en apporter la preuve. Mais avant cela, il est indispensable de rappeler en quoi ce mythe est particulièrement erroné dans le cas du Brésil.

II.

L’État brésilien gère en parallèle deux importants budgets annuels, bien qu’un seul d’entre eux soit soumis à examen et débat publics et ce, pour des raisons faciles à comprendre. Les deux sont administrés par des entités distinctes et obéissent à des règles très inégales. La duplicité et la disparité ne sont pas dues à des causes techniques. Elles se sont construites progressivement, par des décisions politiques. Elles sont extrêmement opérationnelles pour les grands phénomènes qui ont marqué la vie nationale : l’aggravation des inégalités, la régression de la production et la liquidation de la démocratie.

Le budget général de l’Union (OGU), que l’opinion publique pense être le seul, n’est que le budget des 99 %, celui de « l’étage du dessous ». Les rites qui régissent son cheminement sont assez bien connus. Chaque année, avant le 15 avril, l’exécutif présente au Congrès, une loi d’orientation budgétaire (LDO) qui fixe les objectifs et les priorités. Plus tard, avant le 30 septembre, il soumet la loi de finances annuelle (LOA), qui détaille les recettes et les dépenses pour l’année suivante. Ces deux lois doivent, bien entendu, être approuvées par le législateur.

Le « budget des 99 % » est un miroir des maux du Brésil contemporain. Ils commencent du côté des recettes. Les riches ne paient presque pas d’impôts (les bénéfices et les dividendes perçus sont exonérés, de même que les grandes fortunes). Les plus grandes entreprises bénéficient de multiples avantages fiscaux. La charge retombe sur la majorité (sous la forme de taxes à la consommation) et sur les salariés (qui paient l’impôt sur le revenu à la source). Le résultat global est une collecte d’impôts qui ne permet pas de lutter contre les inégalités.

Mais les problèmes s’aggravent du côté des recettes. Depuis 1988, l’hégémonie des idées néolibérales a imposé des restrictions croissantes à l’investissement public, toutes portant des noms respectables. La « règle d’or », la « loi sur la responsabilité fiscale » (à partir de 2000) et enfin, en 2016, l’amendement constitutionnel 95 (« plafonds de dépenses »), le plus draconien et le plus étrange de tous, qui a gelé les dépenses sociales pour vingt ans. En outre, une part croissante du budget se retrouve sous la coupe d’amendements parlementaires individuels. Les députés et sénateurs se sont octroyés le pouvoir de détourner une partie des ressources vers leurs fiefs électoraux, ce qui empêche toute planification et alimente les rapports de force les plus physiologiques. Comment penser, par exemple, à universaliser l’assainissement si une partie importante des ressources est destinée à des travaux locaux dont l’objectif principal est de faire réélire le député qui les a autorisés ?

Le « budget de l’étage du dessous » produit le pays que nous avons. L’investissement public s’est effondré à moins de 2 % du PIB, son niveau le plus bas depuis 1947, presque six fois moins qu’il y a quatre décennies. L’éducation du plus grand nombre est en ruine, le pays occupant toujours les dernières places dans les tests internationaux tels que PISA — Programme international d’évaluation des étudiants (54e sur 80 pays), voire pire, selon d’autres indicateurs. Le SUS- Système Universel de santé est sous-financé depuis sa création. Les efforts héroïques de ses agents, par exemple, ne suffisent pas à garantir à la population un accès adéquat aux consultations et aux examens de santé. Face aux carences de l’éducation et de la santé publiques, une partie de la population est attirée par les écoles et les régimes d’assurance privés, qui sont presque toujours de mauvaise qualité et qui reproduisent les inégalités du pays. Les ressources manquent pour une réindustrialisation sélective du pays, qui permettrait d’inverser la reprimarisation de l’économie, ou pour investir à nouveau dans la science et la technologie, afin de faire face aux nouveaux défis du 21e siècle.

Investissement public au Brésil (% du PIB)
Source : Observatoire de la politique fiscale, FGV

Et le scénario est encore plus sombre dans le domaine des infrastructures. Le manque d’investissements publics maintient la ségrégation dans les villes, les périphéries devenant des versions contemporaines des senzalas1. En l’absence de réseaux de transport adéquats, une partie de la population perd (et se désespère) quotidiennement trois heures ou plus dans les embouteillages pour aller au travail. À l’heure où le monde s’essaie à la transition énergétique, la matrice énergétique brésilienne régresse, avec l’utilisation croissante de centrales thermoélectriques alimentées par des combustibles fossiles. Il n’y a pas de train pour voyageurs. Il n’y a pas de projet visant à transformer l’Amazonie, biome le plus diversifié de la planète, en ce qu’Ignacy Sachs2 a qualifié de « laboratoire pour les bio-civilisations à venir ».

Le budget des 99 %, soumis à mille contraintes, est presque toujours excédentaire. L’économétrie orthodoxe qualifie ces chiffres « d’excédents primaires ». Au cours de ce siècle, ils se sont répétés tout au long de 14 des 22 années. La série ne s’est interrompue qu’à partir de 2015, année marquée par la crise politique et, en 2020, par les dépenses extraordinaires liées à la pandémie. Elle a refait son apparition l’année dernière, en pleine vague d’achats de votes de Bolsonaro.
Les graphiques suivants, construits à partir des données de la Banque centrale, le démontrent clairement. Les résultats primaires (presque toujours au-dessus de l’axe zéro) sont représentés par les colonnes vertes.

III.

Au-dessus du Budget général de l’Union, ou budget des 99 %, il y a le « budget de la rente », ou « budget de l’étage du dessus ». Tous deux sont exécutés par l’État brésilien. Mais pour comprendre la différence entre les deux, pensez à ce qui distingue la première classe de la classe économique sur un vol international. Ou à ce qui sépare le pont de la cale sur un navire négrier.
Dans le « budget de l’étage du dessus » les transferts de ressources de l’État brésilien vers les créanciers de la dette publique sont enregistrés sous forme d’intérêts. Les bénéficiaires sont des citoyens disposant de ressources excédentaires, à investir dans des obligations de la dette, et leur profil est extrêmement ciblé. L’opération est réalisée par la Banque centrale (BC) et le mouvement, passé sous silence. On parle « d’exécution de la politique monétaire ». Elle ne dépend pas de la moindre loi du Congrès. Elle ne fait pas l’objet d’un contrôle de la Cour des comptes ni d’un quelconque entrefilet dans les journaux.

Qui plus est, et contrairement au budget de l’étage du dessous, elle ne dépend pas des recettes fiscales. La BC fixe le taux d’intérêt et, pour s’y conformer, crée de la monnaie à partir de rien. En termes techniques, elle émet de nouveaux titres de la dette publique, qui peuvent être convertis à tout moment, et presque instantanément, en réaux — comme le savent tous ceux qui ont déjà effectué une opération du Trésor public.

C’est, selon la métaphore du procureur Élida Graziane, comme une note de restaurant, payée après le repas. Et quel repas ! Gavé par des taux d’intérêt réels de 8 % par an, un investisseur, qui vend une grande maison bourgeoise ou reporte le projet de construction d’une usine et place l’argent ainsi économisé en obligations publiques aura, en neuf ans d’intérêt, gagné de quoi acheter deux biens immobiliers de même valeur sans verser la moindre goutte de sueur et sans courir le moindre risque.

Dans ces conditions, le budget de l’étage du dessus est naturellement ultra déficitaire. Ajoutons la couleur jaune au graphique que nous avons déjà vu, pour représenter le paiement des intérêts. Remarquons qu’en plus d’être déficitaire, les barres jaunes sont presque toujours beaucoup plus longues que les barres vertes, qui expriment les résultats (presque toujours excédentaires) du budget des 99 %.

Nous avons ici, comme somme des deux budgets, ce que l’économétrie classique qualifie de déficit nominal. Il est représenté dans le graphique par les barres rouges. Il est maintenant possible de voir clairement le tableau complet. Le problème n’est pas le budget de l’étage d’en dessous (techniquement dénommé budget primaire) : il est presque toujours excédentaire. Cependant, l’énorme pression imposée aux services publics et aux infrastructures ne sert à rien. L’émission d’argent par la Banque centrale, pour rémunérer royalement les rentiers, fait toujours tache d’huile. Les barres rouges ne sont jamais au-dessus de zéro.

Et c’est cette accumulation de déficits nominaux, provoquée comme nous l’avons vu par le budget de la rente, qui exerce une pression à la hausse sur la dette publique brésilienne. Le graphique ci-dessous montre son évolution par rapport au PIB. Le discours néolibéral utilise habituellement le terme « dépenses ». Pour y remédier, il suggère des coupes encore plus importantes dans l’éducation, le SUS, la Science et d’autres domaines, tout en occultant le paiement d’intérêts à une petite minorité. Révéler l’existence de ce double budget et de ses chiffres est indispensable pour désamorcer cette mystification idéologique.

IV.

Adopter une posture moraliste face à la dette publique et aux intérêts n’est pas approprié. Tous les États modernes sont endettés et paient des intérêts. En outre, la dette de l’État brésilien équivaut à 75 % du PNB, ce qui est bien inférieur aux 224 % du Japon, 155 % de l’Italie, 135 % du Portugal, 128 % des États-Unis et 125 % de la France, par exemple. Dans des conditions normales, elle serait reconduite sans heurts, en payant des intérêts réels relativement bas (dans tous les pays mentionnés ci-dessus, ils sont actuellement négatifs) et sans modifier substantiellement la répartition de la richesse entre les classes.

Mais au Brésil, les créanciers de la dette publique sont concentrés à l’extrême sommet de la pyramide sociale. Cela permet aux intérêts de revêtir un autre caractère. Ils deviennent un mécanisme fonctionnel permettant de creuser le fossé des inégalités et d’accroître l’enrichissement des rentiers, même lorsque la régression de la production se prolonge sur une très longue période. Les taux d’intérêt brésiliens ont été les plus élevés du monde pendant quatre décennies, à l’exception de très brèves périodes. Cette période correspond exactement aux décennies de désindustrialisation et de reprimarisation du pays. La part du Brésil dans le PIB mondial, qui atteignait 4,4 % en 1980, est tombée à 2,5 % en 2021. Le magazine The Economist notait, en 2022, « qu’aucun autre pays n’a vu son industrie disparaître aussi rapidement que le Brésil ».

Mais les taux d’intérêt élevés permettent aux créanciers de l’État de maintenir leur mainmise sur la richesse sociale. Ils deviennent de plus en plus riches sans avoir besoin d’investir ou de prendre les risques associés au cycle d’accumulation capitaliste classique. Ils s’enrichissent tandis que les classes moyennes se réduisent et que les majorités s’enfoncent dans la pauvreté, la précarité et le retard. Et comme leur richesse ne semble être associée à aucun processus social (puisqu’elle arrive par des signaux magnétiques transmis directement par la BC), les rentiers rompent leurs liens avec la réalité brésilienne, qui leur semble désagréable et dérangeante. Les copropriétés de luxe et les voitures blindées leur garantissent l’isolement nécessaire.

Chaque forme de domination recherche des moyens idéologiques pour se justifier et s’étendre. Une appropriation aussi brutale de la richesse collective a besoin d’être fortement déguisée. C’est pourquoi le « budget de l’étage du dessus » n’entre pas dans le débat national. Dans le journalisme économique, comme l’a souligné l’économiste André Lara Resende, 99 % des voix entendues sont celles des opérateurs qui pratiquent et bénéficient de la captation. Leur principal argument est la peur. Ils brandissent « l’explosion de la dette publique » en cachant que ce sont leurs propres gains qui la font grimper. Ils disent qu’il faut « réduire les dépenses » et pointent du doigt le « budget de l’étage d’en dessous », qui oblige la population à affronter un SUS sous-financé, une école publique en déclin, des villes de plus en plus ségréguées par l’argent, la privatisation et l’augmentation abusive de services essentiels comme l’électricité, le gaz, l’accès à l’eau.

La présence écrasante de cette pensée unique dans le débat économique depuis de nombreuses années a rendu le Brésil aveugle à la nouveauté. Dans un article récent, José Luís Fiori3 et William Nozaki4 rappellent qu’un autre agenda progresse dans le monde. Les dogmes du néolibéralisme ont été ébranlés. L’action de l’État et la stimulation de la production nationale retrouvent leur rôle central. Le pays a un besoin urgent de donner la priorité à un projet qui le place dans un monde en mutation. Mais le discours dominant, indifférent aux temps nouveaux, continue d’exiger un « ajustement budgétaire »…

V.

De manière presque étonnante, le projet de « cadre budgétaire » esquissé par le ministère des Finances (pour l’instant, outre les interviews du ministre, seulement un PowerPoint de 12 diapositives — précaires, comme l’a souligné le journaliste Luís Nassif), accompagne ce dispositif. Une critique détaillée de ses mécanismes a été brillamment réalisée par des économistes tels que David Deccache, Paulo Kliass, Pedro Rossi, Ricardo Carneiro, João Sicsú et Antonio José Alves Jr, par des journalistes tels que Nassif lui-même et par des politiques tels que Gleisi Hoffmann, président national du Parti des travailleurs (PT) et Lindbergh Farias, député fédéral PT. Ce texte s’attache à examiner ses fondements, ses conséquences politiques possibles et, en particulier, les moyens d’essayer de les éviter.

Bien que le ministre affirme dans ses discours qu’il souhaite « équilibrer la responsabilité budgétaire et la responsabilité sociale », le texte qu’il a présenté ne confirme pas cette intention. À la base du cadre se trouvent deux principes centraux du credo néolibéral : a) l’Etat ne peut dépenser que ce qu’il perçoit, et b) il est nécessaire de contenir la dette publique. Pire : ces mythes sont aggravés par l’incapacité de reconnaître l’existence de deux budgets et le choix, comme angle d’attaque, du budget de l’étage du dessous (OGU).

Dans un déjà-vu des théories hégémoniques d’il y a vingt ans, l’objectif central du plan est de dégager des excédents primaires — c’est-à-dire de maintenir les dépenses sociales en deçà des recettes fiscales. L’« économie » devrait atteindre 1 % du PIB par an d’ici 2026. Pour parvenir à ce résultat, il y a deux axes. 1) Chaque année, les dépenses du « plancher inférieur » — déjà très stables, depuis 2015 — ne peuvent croître que de l’équivalent de 70 % des ressources obtenues par l’augmentation de la collecte fiscale ; 2) Dans tous les cas, il y a une limite maximale, de 2,5 % par an — et l’augmentation minimale peut être ramenée à 0,6 %.

Étant donné que ce cadre comprime fortement les dépenses sociales, il établit également un « principe de couverture courte ». Certaines dépenses peuvent croître plus que la moyenne, ce qui entraînera la réduction d’autres dépenses. Avec la fin du « plafond des dépenses », les dépenses d’éducation et de santé, par exemple, reviendront à respecter les niveaux minimums imposés par la Constitution, et progresseront donc probablement d’un peu plus de 2,5 % par an. Par conséquent, les dépenses en science et technologie ou en assistance sociale, par exemple, seront touchées. Dans certaines circonstances, les dépenses classées par l’économétrie comme « investissements » (de nouveaux travaux de construction, des achats de technologie, etc.) peuvent croître au-dessus de la moyenne. Il en résultera une réduction des « dépenses courantes » (salaires, nouvelles embauches, entretien, logistique, etc.)

Deux économistes ont fait des comparaisons qui permettent de voir la mesquinerie politique de la proposition. Pedro Rossi a rappelé que sous le deuxième gouvernement Lula, les dépenses sociales avaient augmenté en moyenne de 6 % par an, ce qui avait permis l’expansion des programmes sociaux mais n’avait pas suffi à lancer les réformes plus profondes dont le pays avait besoin depuis longtemps. Dans le meilleur des cas, le cadre présenté aujourd’hui permettra aux investissements sociaux de croître 2,4 fois moins sous Lula 3 que sous son précédent mandat.

L’économiste David Deccache a construit un graphique qui montre de combien le budget aurait diminué si ce cadre budgétaire était en place en 2003, au début des gouvernements PT. Le résultat est choquant : en vingt ans, le pays aurait perdu 8 800 milliards de réaux en dépenses sociales, soit l’équivalent à plus de six programmes « bourse famille » par an !

S’il est approuvé dans sa forme, ce cadre budgétaire du Ministère des finances, produira un effet politique dramatique qui apparaît aujourd’hui très clairement. Il transformera Lula 3 en un gouvernement sans aucun moyen. Les nouvelles règles réduiront le principal instrument économique de l’exécutif pour transformer le pays — le budget général de l’Union — à un niveau médiocre. Et remarquez : l’objectif même poursuivi par ce ministère ne sera pas atteint. En effet, la proposition ne modifie en rien le « budget des rentiers »… Celui-ci est sous le contrôle de la Banque Centrale. Et, même face aux démonstrations répétées de bonne volonté de Fernando Haddad, le président de la BC, Roberto Campos Neto, a été clair : il n’offre aucune garantie de baisse des taux d’intérêt. La classe des rentiers ne se laisse pas attendrir par les gentils garçons…

VI.

Cependant, le pire problème du cadre budgétaire n’est peut-être pas ce qu’il établit, mais ce qu’il ne propose pas. Dans ses discours d’investiture, Lula a pris deux engagements clairs : la lutte contre les inégalités et la reconstruction nationale sur de nouvelles bases. Ce sont d’excellents piliers pour projeter un nouvel horizon politique. Mais il est nécessaire d’y ajouter une construction claire, porteuse d’espoir, qui soit une alternative aux deux propositions déshumanisantes qui se dessinent clairement dans le scénario contemporain : la néolibérale et la fasciste.

Il faut proposer des objectifs ambitieux, qui mobilisent l’imagination et l’énergie de la société, l’invitent à lever les obstacles et suggèrent que l’action politique en vaut la peine. La construction d’une École publique d’excellence, à temps plein, avec la révision des programmes et des méthodes poussiéreuses. La réalisation, enfin, du projet originel du SUS, avec la fin du sous-financement du système et de son accaparement par la médecine affairiste, qui l’ont bridé depuis son instauration. La dé-mercantilisation de la vie, que la gratuité de la santé et de l’éducation peut commencer à apporter. La transformation des villes, avec une extension des conquêtes urbaines aux périphéries et des réseaux de transports publics rapides et dignes. L’universalisation de l’assainissement, accompagnée de la dépollution des rivières urbaines et des zones côtières, qui aura un impact énorme sur la qualité — y compris psychologique — de la vie. La transition énergétique, en tirant parti des immenses possibilités offertes par les sources d’énergie hydroélectrique, solaire et éolienne, dans le respect des communautés et des territoires. Une réforme agraire qui inclut le remplacement progressif de l’agronégoce par une agroécologie qui respecte la nature et invite une partie de la population à retourner à la campagne. L’utilisation des biomes brésiliens très riches, avec une gamme de projets économiques associés à la préservation. Les pistes sont nombreuses.

Le ministère des Finances peut jouer un rôle central dans un tel projet, comme l’a montré un séminaire international historique organisé il y a quelques semaines par la BNDES. Il peut gérer le budget général de l’Union, à condition de se débarrasser de l’idée archaïque selon laquelle l’État « ne peut dépenser [avec l’étage du dessous…] que ce qu’il perçoit ». Il articule les banques publiques — que les gouvernements néolibéraux n’ont réussi à dévaster que partiellement, et qui sont une autre source tout à fait qualifiée d’investissement social et d’infrastructure. Il n’est pas confronté à des pénuries de devises, contrairement à la grande majorité des pays du Sud. Il gère les réserves internationales du pays, qui sont considérables et extrêmement importantes pour acheter des technologies et commencer à inverser la régression de la production. Il peut organiser la bonne application des ressources qui pourraient éventuellement provenir d’un partenariat avec la Chine.

C’est peut-être là où est la grande erreur de Haddad. Présenter une proposition omettant l’action économique nécessaire à un nouvel horizon politique. Assumer, au contraire, l’agenda néolibéral. Permettre par conséquent que le débat tourne autour de ce programme médiocre et rétrograde. L’erreur a été rapidement remarquée (et mise à profit) par les opposants. Dès que la proposition est apparue, les principaux représentants de la rente ont commencé à soutenir qu’elle était valable dans son principe, mais qu’elle devait être complétée par d’autres restrictions des dépenses publiques. Ils veulent, par exemple, bloquer toute augmentation, même timide, des impôts. Et ils insistent, en particulier, sur le déblocage des dépenses, c’est-à-dire sur l’élimination des seuils d’investissement, même très fragiles, dans les domaines de la santé, de l’éducation et autres. Ce n’est qu’ainsi, affirment-ils, que le projet du ministre sera complet.

Les personnes qui s’engagent à poursuivre la lutte pour la transformation du pays — et en particulier les mouvements sociaux — doivent se préparer au débat qui va suivre.

VII.

Si, sur le fond, le « cadre budgétaire » du ministère des Finances fait de vastes concessions au programme néolibéral, sur la forme, il s’agit pour l’instant d’une construction hâtive et très peu participative. L’amendement constitutionnel de transition, approuvé en décembre, a donné au gouvernement jusqu’au mois d’août pour présenter au Congrès un projet de loi complémentaire qui remplacera le « plafond des dépenses ». Le ministre a cherché à anticiper. On sait qu’avant et après la publication du PowerPoint, lui et ses collaborateurs ont dialogué à plusieurs reprises avec des représentants des rentiers : directeurs de banques, de fonds d’investissement, de courtiers. En revanche, on n’a pas entendu parler d’un seul geste pour discuter de la proposition avec les mouvements sociaux — décisifs pour l’élection de Lula — ou avec les partis qui ont formé l’alliance du président. Les règles qui délimiteront le budget des 99 % ont été construites en dialogue… avec les 1 %.

Ce grave déficit démocratique peut être corrigé. Fernando Haddad ferait preuve de grandeur et d’élégance s’il annonçait lundi prochain, à la veille de s’embarquer avec Lula pour la Chine, qu’il reportait la présentation du projet au législatif. En raison de la complexité de la proposition et de la multiplicité des droits et des intérêts concernés — pourrait-il argumenter — le ministère des Finances mettra à profit le temps dont il dispose pour ouvrir une batterie de consultations sur le texte.

Mais il est possible qu’aucune mesure de ce type ne soit prise et que la proposition soit immédiatement examinée par le Congrès. Le président de la Chambre, le député Arthur Lira, a déjà laissé entendre qu’il avait l’intention de nommer un rapporteur issu de son parti (le PP) qui constitue le groupe parlementaire bolsonariste.

C’est regrettable, mais il reste encore une marge de manœuvre, surtout si les mouvements sociaux s’en mêlent. Peut-être peuvent-ils se préparer dès maintenant à réclamer que certaines dépenses sociales soient tout simplement exclues du cadre. Le processus pourrait commencer, par exemple, dans les semaines à venir, lorsque l’avril rouge du MST commémorera dans tout le pays les paysans tués en 1996 lors du massacre de Carajás. Il serait intéressant que cette action exige du Congrès national que la Réforme agraire agroécologique soit libérée d’une règle qui tend à comprimer les investissements nécessaires — puisque la même chose se produit avec les transferts multimilliardaires vers les rentiers…

Il pourrait en être de même pour ceux qui se battent pour le SUS. La 17e Conférence nationale sur la santé organisera bientôt les étapes des États et des municipalités. Elles peuvent être une bonne occasion pour montrer que, dans le « cadre », le SUS retrouvera tout au plus ses niveaux d’origine, ne recevant même pas les ressources nécessaires pour commencer à lui redonner les moyens de son projet d’origine.

L’éducation hors du cadre budgétaire ! Les femmes hors de ce cadre ! Salaire minimum, périphéries, réforme urbaine, actions antiracistes, autochtones, science et technologie, Amazonie ! La volonté même de se mobiliser sera formatrice en politique, car elle obligera de multiples secteurs sociaux à examiner ce qui est caché aujourd’hui : le double visage du budget et l’immense privilège dont jouissent les rentiers dans le débat qui lui est consacré. Il est possible que deux organisations — l’Association brésilienne des économistes pour la démocratie (ABED) et l’Institut de financement fonctionnel pour le développement (IFFD) — puissent soutenir ce processus, en aidant à rédiger des amendements au projet de loi initial. Ces deux entités regroupent des chercheurs qui combinent un engagement ferme en faveur de la transformation sociale avec une énorme capacité d’action dans la sphère législative.

La mobilisation sera nécessaire même dans son aspect défensif. Car n’en doutons pas : comme ils l’ont déjà démontré, les néolibéraux prendront volontiers la proposition du ministère des Finances comme un plancher à partir duquel ils tenteront d’imposer de nouvelles contraintes aux dépenses sociales et aux marges d’action d’un gouvernement en qui ils n’ont pas confiance.

De plus, en se déplaçant, les secteurs populaires tenteront d’appliquer une recommandation et un slogan lancés par Lula lui-même. Au moment de son investiture, il a recommandé avec insistance aux mouvements sociaux de ne pas craindre de critiquer son gouvernement, chaque fois qu’ils constateraient des erreurs dans sa politique. Ce serait, selon lui, la garantie d’insuffler de l’oxygène dans la structure de l’État, qui a toujours eu tendance à l’accommodement et au conservatisme. Et tout au long de la campagne électorale, il a répété à l’envi que la santé, l’éducation et les autres politiques publiques nécessaires pour garantir des conditions de vie dignes ne devraient jamais être classées dans la catégorie des « dépenses ». Des propos auxquels son ministre des Finances n’a assurément pas prêté attention.

À la veille de son centième jour, le gouvernement Lula, sur lequel reposent les espoirs de sauvetage du Brésil et d’éloignement de la menace fasciste, vit une contradiction. Le président est impatient d’entamer la lourde tâche de son troisième mandat qui, a-t-il souligné, doit être « très différent des précédents ». Mais, en raison d’une très difficile corrélation des forces, qui s’exprime même au sein du Ministère, le gouvernement ne s’est pas encore lancé. Un seul facteur semble pouvoir bousculer le scénario : la mobilisation sociale. Qui sait, peut-être que l’urgence de discuter du double budget de l’État brésilien constituera l’étincelle capable de libérer les forces indispensables au changement.

Voir en ligne : Onde Haddad errou

Ouverture : Fernando Haddad
(c) Marcelo Camargo, Agencia Brasil

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