Chemins tortueux (2)

Je pense qu’il existe pour le moins trois raisons pour lesquelles ce cadavre continue à déambuler de par le monde.

La première : la classification des groupes humains ayant pour base la couleur de la peau (et autres attributs associés, comme la forme des cheveux) est visible, et, comme telle, « évidente ». Les Blancs sont blancs et les Noirs sont noirs. Pourtant, cela fait longtemps que la science a appris à se méfier des « évidences ». N’est-il pas
« évident » que le soleil tourne autour de la Terre ? Que la Terre est plate ? Le processus de connaissance est toujours un dépassement des « évidences ». La même chose s’est produite dans ce cas. Ce qui détermine la couleur d’une personne est la quantité d’une protéine, appelée mélanine, que nous avons tous dans la peau. Aussi, quand nous utilisons la couleur de peau comme critère de classification, nous affirmons que les personnes doivent être groupées et séparées selon la quantité de mélanine qu’elles produisent. Mais la mélanine est seulement une des
80 000 ou 100 000 protéines différentes qui composent notre corps. La question se pose : pourquoi l’a-t-on choisie elle comme référence et non pas une autre protéine ?

Si l’on suit ce chemin, la science contemporaine a alors obtenu des résultats surprenants. Si l’on utilise la mélanine comme critère classifiant, les Suédois Johansson et Peter appartiennent à une « race », alors que les Nigérians Kumbere et Tongo appartiennent à une autre. Mais si l’on utilise une autre protéine, rien n’empêche que Johansson et Kumbere intègrent la même « race », par la similitude de leur composition biochimique sur cet aspect, et que Peter et Tongo en intègrent une autre. Le même processus peut être répété autant de fois qu’on le désire, ce qui, considérant l’humanité comme un tout, générerait une infinité de réarrangements. Nous avons donc une infinité de « races » possibles, il n’y a donc plus aucune « race ».

Une deuxième raison de la survivance idéologique du concept de « races humaines » est qu’une telle classification, comme d’autres, correspond à des intérêts. En effet, classifier est aussi nécessairement hiérarchiser : le groupe qui invente la classification occupe invariablement le haut de l’échelle. (Aucune classification ne reflète « le réel » ; toutes sont des inventions, plus ou moins utiles).

La troisième raison est un peu choquante : l’idée de l’existence des races humaines, dotées de différentes aptitudes, ne contrarie aucune loi biologique. Elle n’est donc pas absurde. Quand des populations d’une même espèce se séparent dans l’espace et se reproduisent isolément pendant plusieurs générations, elles tendent à accumuler les différences qui peuvent s’inscrire dans leur code génétique et, à long terme, résulter en des races différentes. Cela s’est produit dans beaucoup d’espèces animales (les bergers allemands et les péquinois sont deux races de chiens issues d’une même espèce) et cela a aussi commencé dans l’espèce humaine.
A partir d’un groupe originaire d’Afrique, l’Homo sapiens s’est éparpillé à travers le monde, et ses sous-groupes ont commencé à accumuler les différences. Si l’isolement devait durer beaucoup plus longtemps, il est probable que cela produirait des « races » humaines. Mais notre espèce est très récente, et sa division en sous-groupes isolés n’a pas été assez longue. En effet, l’humanité a grandi, s’est multipliée, s’est déplacée et a occupé toute la planète. L’histoire a alors produit une nouvelle et grande réunion. Avec celle-ci, l’échange génétique a de nouveau amplement prévalu, interrompant la tendance antérieure. Un processus d’homogénéisation a redémarré avant la formation de races différentes. Notre unité humaine fondamentale est un fait historique, et non une imposition métaphysique ou une loi biologique.

La fusion de sous-groupes humains, accélérée durant les temps modernes, a été plus radicale au Brésil que dans n’importe quel autre partie du monde. Société récente, nous sommes nés au moment exact où le rassemblement des différents groupes s’est accéléré. Vu les caractéristiques de la colonisation portugaise et notre rôle dans la division mondiale du travail, nous avont été amenés à réaliser un monumental processus de métissage, qui a prédominé sur d’autres tendances. Processus, bien sûr, assymétrique, comme tous les autres, dans une société si inégale.
Le résultat est que nous ne sommes ni blancs, ni noirs - nous sommes métis. Biologiquement et culturellement métis. Ici, plus que partout ailleurs, la tentative de construction d’une identité basée sur la « race » est particulièrement réactionnaire. L’affirmation, que j’ai souvent entendue, que le Brésil est le pays le plus raciste du monde est une manifestation pathétique de notre sport national favori - nous dénigrer nous-mêmes.

Les éléments culturels et idéologiques racistes, qui subsistent entre nous, n’ont pas interrompu et n’interromperont pas le processus de construction d’une société métis dont l’unité s’est faite grâce à sa capacité à créer et recréer une culture de synthèse. Malgré tout, ces éléments doivent être combattus. Mais est-ce que définir des quotas est le meilleur chemin ? Devons-nous fixer ce qui n’est pas fixe, séparer ce qui n’est pas séparé ? Qui est noir et qui est blanc au Brésil ? Où est la frontière ? Et les blancs pauvres, qui sont nombreux, où se situent-ils ?

Plutôt que de copier là aussi les Etats-Unis - une société multiethnique mais pas essentiellement métissée - il faudrait, par exemple, garantir une école publique universelle, gratuite, et de bonne qualité, où tous les enfants vivraient ensemble et recevraient la même éducation fondamentale. Des enfants qui jouent dans des playgrounds, qui se déplacent dans des voitures blindées et étudient dans des écoles privées, hautement sélectives, ont tendance à grandir dans la peur et la haine de la différence. Des enfants qui fréquentent les espaces publics et ont des amis de toutes les couleurs seront difficilement des adultes racistes.

Par César Benjamin - Revue Caros Amigos - Juin 2002

Traduction : Georges da Costa pour Autres Brésils

* César Benjamin est l’auteur de A Opção Brasileira (Ed. Contraponto, 1998, 9a ed.) et fait partie de la coordination nationale du Movimento Consulta Popular.

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