Cent ans sans João do Rio

 | Par outraspalavras, Pablo Ferreira

Il a apporté la vie des taudis, des favelas et des marginaux dans les journaux. Il a dépeint une autre ville, hors du mythe de « l’ordre et du progrès » : violente, mais vibrante de culture populaire. Le lire, jusqu’à aujourd’hui, c’est une plongée dans l’âme enchanteresse des rues brésiliennes…

Traduction de Regina M. A. Machado pour Autres Brésils
Relecture de Luc Aldon

Des figures capables de peser sur l’histoire, que ce soit par leur irrévérence ou par leur talent, ne courent pas souvent les rues comme des objets produits en série. Lorsqu’ils surgissent et présentent au monde leur raison d’être là, invariablement ils donnent l’impression qu’il que ce ne pourrait pas être autrement, que cet individu, cet être sujet en particulier, soit qui sait si par une combinaison d’éléments historiques, soit ou par une succession d’événements convergents, n’aurait pas pu naître et faire l’histoire à une autre époque ou en dans un autre lieu. Il fallait que ce fût là, à ce moment-là, dans ce contexte précis. Apparemment, c’est ainsi que surgissent ceux qu’on appelle des « génies ».

Ou, tout au moins, c’est ainsi qu’on peut parler de João Paulo Alberto Coelho Barreto, qui a été aussi, pendant sa carrière journalistique, Claude, Joe, X, Godofredo Alencar, Caran D’Ache, José Antônio José et, finalement, le sophistiqué, le dandy, le « Oscar Wilde » tropical, l’illustre et atypique João do Rio. Faisons connaissance avec son histoire.

C’est dans la rue de l’Hospice [1], à Rio de Janeiro, en 1881, entre épilogues monarchistes et préludes républicains, qu’est né l’un des principaux chroniqueurs brésiliens du 20e siècle. Fils d’un professeur de mécanique et d’astronomie, modèle éclairant de la progéniture positiviste qui émergeait à l’époque, et d’une matrone mulâtre et carioca, Paulo Barreto n’a pas eu le même sort que les autres enfants des derniers richissimes maîtres de moulins ou planteurs qui, très tôt, étaient envoyés de l’autre côté de l’Atlantique pour y passer de nombreuses années à étudier le droit dans les universités européennes. Le destin allait l’établir là, dans la brûlante ardeur des tropiques.

Toutefois, on ne peut pas dire que cela a fait de Paulo Barreto un homme moins cultivé ou en marge des discussions culturelles qui avaient lieu aux débuts agités du 20e siècle. Bien au contraire. Lorsque le journalisme lui offre une opportunité dans le quotidien A Tribuna, Paulo Barreto fournit aussitôt une critique de la pièce « Maison de Poupée », de Henrik Ibsen, démontrant d’emblée un intérêt pour le théâtre qui l’accompagnera toute sa vie. Par la suite, arrivé à sa majorité, il reste dans le domaine de la presse comme collaborateur du journal A Cidade do Rio, de José do Patrocínio, qui avait publié les chroniques du poète le plus en vogue du moment, Olavo Bilac. C’est d’ailleurs à cette occasion que Paulo Barreto saisit l’occasion pour publier Impotência, une fiction dans laquelle il dévoile avec discrétion le thème de la répression du désir homo-érotique.

L’écrivain est décédé le 23 juin 1921. Son cercueil a été suivi par près de 100.000 personnes, un public parmi les plus nombreux lors d’obsèques de personnalités publiques au Brésil (300 000 pour Getulio Vargas ; 60.000 pour Carmen Miranda).

Malgré son succès dans les pages des périodiques, le journalisme n’était alors pour Paulo Barreto autre chose qu’un gagne-pain subsidiaire. Attiré par l’importance des Affaires Etrangères pendant la deuxième décennie républicaine, il tente sa chance dans la diplomatie en 1902. Il avait des atouts considérables pour y parvenir : tempérament spirituel, élégance vestimentaire, intelligence, éloquence, connaissances en littérature, en politique et en français, outre un certain air aristocratique qui réussissait très bien à la jeunesse de l’époque. Mais un détail a fait obstacle : Paulo Barreto était gros, mulâtre, et, à ce qu’on disait, « efféminé », toutes ces caractéristiques étant inadmissibles pour le Baron du Rio Branco, l’austère commandant de l’Itamaraty [2], qui avait des exigences plus strictes pour les représentants du Brésil à l’étranger.

Avec le recul du temps long, ce rejet peut être analysé comme un de ces échecs que la vie finit par révéler comme une imprévisible et pertinente victoire. Ce serait à partir de là que Paulo Barreto ferait son entrée définitive dans l’univers du journalisme, décidé à s’y dédier jusqu’à la fin de ses jours. A l’âge de 22 ans, en 1903, en tant que chroniqueur du journal Gazeta de Notícias, il signerait ses chroniques urbaines et ses critiques théâtrales pour la première fois comme João do Rio. La société carioca n’allait pas tarder à découvrir son style.

Publié en 1904, le livre As Religiões do Rio [3], qui rassemblait une série de reportages d’investigation écrites pour la Gazeta, lui assure avec son originalité un triomphe parmi les auteurs du moment. Il s’agissait d’une véritable enquête de terrain sur les religions existant alors à Rio de Janeiro à l’aube du 20e siècle. Le candomblé, l’umbanda (religions animistes d’origine africaine), le positivisme, le maronisme catholique, le mouvement évangélique, le satanisme, le judaïsme, le spiritisme… La population carioca ne se doutait pas qu’il y eût tant de croyances dans sa ville - où la statue du Christ Rédempteur ouvre grands ses bras jusqu’aujourd’hui. Et cette étrangeté, João do Rio la constate d’emblée dans son introduction :

« En lisant les grands quotidiens, on s’imagine qu’on vit dans un pays essentiellement catholique, où quelques rares mathématiciens seraient positivistes.
Et pourtant, des nombreuses religions pullulent dans cette ville. Il suffit de s’arrêter à n’importe quel coin de rue, d’interroger les gens. La diversité des cultes vous épatera. Ce sont des swendeborgieneans, des païens, des littéraires, des physiolâtres, des défenseurs de dogmes exotiques, des auteurs de Réformes de la Vie, des Révélateurs du Futur, des Amants du Diable, des Buveurs de Sang, des descendants de la Reine de Sabah, des juifs, des schismatiques, des spirites, des babalaos de Lagos, des femmes qui vénèrent l’océan, tous les cultes, toutes les croyances, toutes les forces de l’Effroi. »

L’auteur a fait le livre et le livre a fait l’auteur. Raimundo Magalhães Jr., auteur de la biographie intitulée A Vida Vertiginosa de João do Rio [4], dit que, à partir de cette oeuvre, « João do Rio peut être considéré comme le premier grand reporter brésilien du début du 20e siècle  ». Et il avait raison. Pour un seul homme, rassembler dans un seul ouvrage, brillamment et sans gêne, chronique journalistique, étude anthropologique et essai sociologique, tout cela dans un style littéraire élégant, éclatant de réalité et d’impressions fantastiques, c’était quelque chose que, à l’époque, seulement Euclides da Cunha avait atteint dans Os Sertões [5] - toutes proportions gardées, naturellement.

Toujours à la Gazeta de Notícias, en 1907, João do Rio obtient un laissez-passer pour écrire sur tout ce qu’il voudrait, dans la rubrique Cinematógrapho, qu’il signe sous le pseudonyme Joe. Des critiques sociales, littéraires et théâtrales, des chroniques, des profils de célébrités, des impressions personnelles : avec sa carrière bien consolidée, son talent unique pour l’écriture lui apporte la liberté qui vient s’ajouter à la créativité de l’auteur. Cette créativité et son inquiétude ajoutées à son intérêt pour les thématiques urbaines propres à la Belle Epoque carioca, vont engendrer ses chroniques. Rassemblées avec talent, elles seraient à l’origine d’un autre grand succès de l’auteur : A Alma Encantadora das Ruas [6].

C’était le moment où le maire Pereira Passos et les autorités publiques de la capitale fédérale menaient la politique du “bota-abaixo” (« la démolition »), concentrant leurs forces sur l’élimination de toute trace de ce qui était « populaire », pour faire de Rio une métropole à la française. Et voilà que surgit João do Rio avec son livre A Alma Encantadora das Ruas, éclairant le vrai Rio de Janeiro dans sa totale nudité. Beau, c’est vrai, mais aussi sordide et vulgaire.

Ce n’est pas qu’il cherchait l’affrontement. João do Rio n’avait jamais été un agitateur. Mais si les administrateurs publics disaient qu’à Rio il y avait des palais, João do Rio rappelait qu’il y avait aussi des favelas et des taudis, et en plus grande nombre ; si on disait qu’il y avait des diplomates, il rappelait qu’il y avait des vauriens, des prostitués et tatoueurs, également en plus grand nombre ; et si on disait qu’il y régnait le calme, l’ordre et le progrès, il ne fallait pas oublier que, en périphérie, il existait des toxicomanes qui, sous l’effet de l’opium, se déplaçaient « comme les larves d’un cauchemar » ; des femmes en détention aux « profils squelettiques, des anciennes beautés du trottoir aux sourires hébétés déchirant des bouches édentées » dans des « visages blancs de peur ».

Reconnu comme un écrivain de talent et sans aucun doute un journaliste innovateur, João do Rio est admis à l’Académie Brésilienne des Lettres (ABL) en 1910, après deux tentatives échouées. C’est aussi lui qui inaugure la tradition de porter le « fardão », l’habit vert tant convoité, une tradition perpétuée par les immortels de l’ABL jusqu’à nos jours.

Dans les années qui suivent, au moins jusqu’en 1914, sa vie est une succession de gloires, toujours à la Gazeta de Notícias, journal où il a vécu ses moments de plus grand prestige, et dont il ne tarderait pas à occuper le poste de directeur. Il publie alors de nombreux livres, comme Os Dias Passam (1911) (Les jours passent), Vida Vertiginosa (1911) (Une vie vertigineuse), Portugal d’agora (1911) (Portugal actuel) et Psicologia Urbana (1911) (Psychologie uUrbaine). Dans les théâtres, sa pièce A Bela Madame Vargas (La belle Madame Vargas) obtiendrait un énorme succès.

En 1915, il rompt avec la Gazeta de Notícia et prête désormais son talent au périodique O Paiz , avec lequel avaient collaboré des poids lourds de la littérature brésilienne, comme Joaquim Nabuco, Aluizio Azevedo, Coelho Netto et Euclides da Cunha. João do Rio y crée Pall Mall Rio, une chronique mondaine qui devient célèbre et appréciée de l’élite carioca. Malheureusement, elle démarre aussi l’une des périodes les plus frustrantes de la vie de l’écrivain.

On ne sait pas pourquoi ni comment, mais la colonne a rallumé l’ancienne hostilité entre João do Rio et le journaliste et membre de l’Académie Humberto de Campos. Pendant un temps, la Pall Mall Rio a été la cible préférée des satyres de celui-ci, qui déversait ses railleries depuis sa rubrique intitulée « A la manière de Pelle Molle », parodiant explicitement celle de João do Rio. L’antagonisme entre les deux auteurs, qui remontait aux tentatives de João do Rio d’intégrer l’Académie, a provoqué une intense campagne diffamatoire de la part de Humberto de Campos. Sans pitié, celui-ci a piétiné la réputation de João do Rio, en exploitant entre autres les rumeurs d’homosexualité qui entouraient le chroniqueur carioca. Le choc provoqué par cette campagne a tellement perturbé la vie du journaliste que, consterné, il a quitté Rio pour la paix de Poços de Caldas, station thermale des montagnes de Minas Gerais, en y restant un certain temps.

Les années suivantes, sa vie ne serait plus aussi vertigineuse, à l’exception de son voyage en Europe en 1918, en pleine Première Guerre Mondiale. João do Rio avait été envoyé en France comme correspondant international pour couvrir la conférence où a été négocié l’Armistice. Les observations notées pendant son séjour de huit mois en Europe ont été à l’origine de Na Conferência de Paz (Dans la Conférence de la Paix), publié quelques années plus tard.

Il continuerait à publier ses chroniques et à écrire des oeuvres sans grande pertinence, surtout autour du théâtre. En 1921, il subit un infarctus fulminant dans un taxi et meurt, en parcourant ces mêmes rues qu’il avait décrites magistralement dans ses chroniques journalistiques.

Aujourd’hui, pour les 100 ans de sa mort, malgré quelques rares travaux académiques et la tombe en bronze érigée sur ordre de sa mère au cimetière São João Batista dans le quartier de Botafogo, la mémoire de João do Rio n’est pas vraiment entretenue. Témoin fidèle de l’une des périodes les plus relevantes de l’histoire brésilienne, que sont les premières années de la Première République, cet écrivain talentueux est bien peu référencé dans les cercles culturels. Sur une place de Lisbonne, au Portugal, il y a un buste érigé à la mémoire de João do Rio, le pays ayant reçu des collaborations de l’auteur en raison de partenariats signés avec des auteurs portugais. A Rio de Janeiro, terre qu’il a embrassée et à laquelle il a consacré sa plume toute sa vie, on ne voit jamais d’expositions, il n’y a pas de statue, ni graffiti, ni de plaque commémorative pour représenter la gratitude qu’il devrait y avoir envers le patrimoine construit par cet important chroniqueur des temps passés.

Mais il faut garder l’espoir. Et nous devons certainement continuer à soutenir les paroles écrites par Marques Rebelo dans le roman O Trapicheiro (Le déchargeur), publié en 1959, et qui méritent d’être retranscrites ici en toutes lettres :

« - Ne vous laissez pas tromper sur le mérite de João do Rio ; le défunt est encore trop frais pour être jugé avec objectivité et clarté. L’homme qu’il était, mondain et vicieux, a empêché une vraie appréciation de l’oeuvre, pleine de futilités et facilités, sans doute imprégnée du terrible sel de la mondanité. Et le Mouvement Moderniste a bien contribué à un oubli momentané. Mais un temps viendra où, n’en doutons pas, nous serons obligés de reconnaître l’importance de sa contribution. As Religiões do Rio, Vida vertiginosa, A Alma Encantadora das Ruas, sont des formidables documentaires qui, au moment de leur écriture, ne prétendaient pas être plus que des reportages dans quelques quotidiens. Diantre, il a été notre premier grand reporter, le réformateur de notre presse précaire, il lui a donné la vivacité, l’inquiétude, le contact avec les gens, avec la réalité ! Trouvez-vous que c’est peu ? Nous marchons dans ses pas, mais nous méprisons le semeur - c’est dérisoire ! »

BIBLIOGRAPHIE sont disponibles à la BNF

https://data.bnf.fr/fr/12137733/joao_do_rio/

En portugais
ANTELO, Raúl. João do Rio – o dândi e a especulação. Rio de Janeiro, Taurus, Timbre, 1989.

ANTELO, Raúl, A alma encantadora das ruas. São Paulo, Companhia das Letras, 2008.

MAGALHÃES Jr., Raimundo. A vida vertiginosa de João do Rio. Rio de Janeiro : Civilização Brasileira/INL, 1978.

SOUSA, Patrícia de Castro. João do Rio : O repórter com alma de flâneur conduz a crônica-reportagem na belle époque tropical. Universidade Federal de Santa Maria : Dissertação de Mestrado, 2009.

Voir en ligne : Cem anos sem joao do rio

[1l’actuelle rue Buenos Aires dans la région centre de la ville

[2le Quai d’Orsay brésilien

[3non traduit en français - Les religions de Rio

[4non traduit en français - La vie vertigineuse de João Joao do Rio

[5"Hautes terres", d’Euclides da Cunha, écrit entre 1897 et 1901, est une oeuvre phare de la littérature brésilienne. Nous vous invitons à en lire le commentaire de texte par Wajdi Mouawad dans Le Monde. HAUTES TERRES (LA GUERRE DE CANUDOS) (OS SERTÕES) d’Euclides da Cunha. Traduit du portugais par Jorge Coli et Antoine Seel. Métailié, 640pp. .

[6non traduit - L’Âme enchanteresse des rues

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