Ce ne sont pas les professeurs qui endoctrinent les jeunes. Ce sont les gourous des réseaux sociaux.

Traduction : Roger GUILLOUX pour Autres Bréslis
Relecture : Marie-Hélène BERNADET

Ce ne sont pas les professeurs qui endoctrinent les jeunes. Ce sont les gourous des réseaux sociaux.

Ce ne sont pas les professeurs qui sont en train de transformer les jeunes en une masse malléable à des fins idéologiques. Et ils n’incitent pas non plus des millions d’entre eux à devenir les disciples de leurs héros. Ce ne sont pas eux non plus qui incitent les jeunes au vice sur Internet et les poussent à se faire de l’argent à partir de l’engagement compulsif vis-à-vis de ses contenus. Ceux qui font cela, ce sont les gourous et les charlatans des réseaux sociaux.

Les professeurs sont à peine écoutés. C’est une véritable lutte pour maintenir la discipline ! Des études montrent qu’environ 20% du temps de classe est perdu à réclamer le silence. Dans les classes surchargées où les effectifs ne permettent pas un apprentissage convenable, les professeurs ont quotidiennement beaucoup de mal à intéresser les élèves, même quand il s’agit de contenus faisant l’objet d’une évaluation. Par ailleurs, ils doivent souvent faire face à des problèmes d’infrastructure de base tels que le manque de ventilateurs dans les classes.

Ces dernières années, en partie en raison de l’hystérie de mouvements fondamentalistes qui ont décidé d’attribuer aux professeurs [1] le rôle de boucs émissaires de leurs lubies conspiratrices, le respect du travail des enseignants, de la part des élèves et de leurs parents, s’est progressivement dégradé. Résultat, en 2018, le Brésil s’est retrouvé en dernière position dans l’Indice global du statut des professeurs . Les enseignants, partie la plus fragile du système éducatif, ont été systématiquement démoralisés et discrédités. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir l’hostilité à laquelle ils sont confrontés quand ils s’organisent pour revendiquer leurs droits.

Par ailleurs, les données du rapport 2018 Global Digital, montrent qu’au Brésil, les jeunes passent en moyenne plus de neuf heures par jour à naviguer sur Internet. Oui, vous avez bien lu, plus de neuf heures sur Internet, tous les jours ! Cela représente pratiquement le double du temps qu’ils passent à l’école [2] . Et ils se retrouvent habituellement seuls avec leur portable, sans l’appui d’adultes. Rien que sur les réseaux sociaux, ils passent plus de trois heures et demie par jour, consommant, produisant, interagissant dans leurs univers, ou plus exactement, leurs ghettos d’intérêts. Résultat, alors que les parents font mine de ne rien voir et feindre que ce n’est pas leur problème, des enfants et des jeunes gaspillent leurs journées à écouter, lire et reproduire des horreurs d’ignorants hystériques sur You Tube, Facebook, Instagram et Twitter – entreprises qui dominent le marché de l’économie de l’attention.

C’est une auto-illusion dangereuse de supposer que les jeunes consomment de l’information de qualité dans leur isolement sur Internet. La logique des réseaux sociaux est maintenant bien connue : plus un message est scandaleux, agressif ou sensationnaliste, plus grand est "l’engagement″ - euphémisme publicitaire se référant à ce vice. Les émotions intenses, bonnes ou mauvaises, sont hautement viralisables. Le problème n’est pas la technologie elle-même mais le modèle économique de ce produit fondé sur l’accès gratuit, la collecte massive de données et les analyses de profils à des fins de ciblage de contenus méticuleusement ajustés à la psychologie individuelle ; ce qui fait de la plateforme une expérience par définition addictive.

De cette manière, en manipulant le manque d’assurance de jeunes solitaires à la recherche de symboles d’identité et d’action sociale, des charlatans se font de l’argent grâce à la publicité qui accompagne les contenus de leurs sites et poussent leurs publics à la consommation frénétique de leurs productions. Le terme de disciple n’a rien d’innocent : ces gourous connaissent les principes du marketing personnel et savent ce qu’il faut faire pour créer leur marque et fidéliser leurs clients, en d’autres termes, les transformer en disciples. L’un des stratagèmes consiste précisément à inciter leurs adeptes à mener des attaques furieuses contre n’importe quelle personne qui, en réagissant, fait la promotion de l’agresseur. En échange, les gourous offrent à leurs consommateurs, une illusion de fraternité analogue à celle du gang – bien que, naturellement, sans les inconvénients de la confrontation physique, car tout se déploie dans le simulacre de l’écran de l’ordinateur. Cette illusion est forgée à travers la répétition d’un ensemble de symboles et de récits que les fidèles reproduisent afin de réaffirmer leur identité propre au moment où ils ″luttent″ contre ceux que le gourou définit comme ″ennemis″.

Ce n’est pas un hasard si les attaques dirigées contre les professeurs, les écoles, les intellectuels, les livres, les journalistes, la presse, les scientifiques et les universités ont leur origine dans ces milieux. En fin de compte, les professionnels de l’éducation, des savoirs, de l’information et de la science sont précisément les antidotes à ce charlatanisme qui contamine l’intelligence et les émotions de milliers d’internautes. Nous prenons conscience de la dimension du problème quand nous observons des jeunes qui ″réfutent″ les concepts scientifiques en les considérant comme des mèmes d’humoristes.

Idoles invisibles

L’une des caractéristiques de l’économie qu’on appelle ″longue traine″ [3] est la totale invisibilité des sous-célébrités en dehors de leur espace d’origine. Ce qui signifie que des YouTuber aux millions de disciples sont tout simplement ignorés par ceux qui circulent dans d’autres bulles d’information. C’est pour cela que beaucoup ne réussissent pas à se rendre compte de ce phénomène : des millions de jeunes idolâtrant des escrocs arrogants qui se font de l’argent à partir du temps que leurs adeptes dédient à leur service, soit en consommation de contenus, soit en insultant quotidiennement et de manière compulsive sur les réseaux sociaux dans le but de promouvoir la visibilité et par conséquent la rentabilité du maître.

Convertis en véritables dévots, envoutés par l’attention que leur accorde le gourou - qui rétribue leur dévotion par un like, un retwite ou un bref commentaire – des haters peu sûrs d’eux-mêmes, se cachant derrière des personnages virtuels, sous des nicknames, se transforment en une masse malléable et gratuite. Lors de ces croisades numériques, ils se regroupent en de véritables armées d’anonymes au service d’un mentor, gaspillant ainsi de longues heures de leurs journées - y compris celles qu’ils devraient consacrer aux études. La conséquence de ceci est que l’intelligence d’une partie de la génération actuelle de jeunes est en train d’être corrompue par la consommation de préjugés grossiers diffusés par des charlatans agressifs qui dénaturent les connaissances et abîment l’imagination afin de maintenir la colère, l’engagement de ces jeunes et leurs bénéfices personnels. Ces agenceurs ne manifestent aucun intérêt à stimuler la créativité, la curiosité et l’esprit critique ; leur objectif se réduit à attirer des usagers pour qu’ils consomment leurs produits.
Les familles qui se préoccupent de la formation de leurs enfants feraient mieux de faire confiance aux professeurs et de se joindre à eux pour mener une réflexion critique sur les gourous des réseaux sociaux qui propagent des contenus obscurs que les enfants et les jeunes ingurgitent à longueur de journée sur Internet. Et non s’en méfier, comme nous le constatons. En menaçant la liberté des professeurs et en laissant les charlatans numériques faire ce qu’ils veulent pour corrompre l’intelligence des étudiants, les nouvelles générations se retrouveront encore plus vulnérables à la désinformation, à la pseudoscience et aux préjugés grossiers qui contaminent les réseaux.

Je ne vous demande pas de me croire mais d’observer les contenus en provenance d’Internet que vos enfants consomment et de rechercher l’origine des distorsions qui peuvent en faire des personnes médiocres et viles. Au quotidien, vos enfants contribuent volontairement et de manière compulsive à ″réfuter″, à coup de slogans, toute information qui peut porter atteinte à l’enrichissement du gourou. Mieux encore, que pensez-vous de l’idée de remplacer la persécution par le dialogue avec les professeurs ? Pourquoi ne pas participer aux réunions de l’école pour comprendre l’importance des éducateurs dans ce contexte ? Les professeurs ont toujours été des partenaires des familles, jamais des ennemis ! L’école critique est l’un des espaces les plus importants pour mieux comprendre la désinformation des nouveaux médias.

*André Azevedo da Fonseca est professeur chercheur au Centro de Educação, Comunicação e Artes (CECA) de l’Univesité d’Etat de Londrina (UEL) et professeur visitant à l’université complutense de Madrid. Docteur en histoire (Unesp) et post-docteur dans le cadre du Programme avancé de culture contemporaine (UFRJ)

Voir en ligne : Observatorio da Imprensa

[1Indice global du statut des professeurs. Etude réalisée tous les deux ans par la fondation Varkey (35 pays en 2018)

[2Une majorité d’écoles, collèges et lycées continue à fonctionner sur la base de la demi-journée. Une moitié des élèves en âge scolaire a cours le matin, l’autre moitié l’après-midi.

[3L’expression longue traîne désigne la stratégie de vendre une grande diversité de produits, chacun en petite quantité. (Wikipedia). L’expression de longue traîne est également employée pour illustrer une stratégie d’influence utilisant le même type de phénomène sur les réseaux sociaux par le biais des micro-influenceurs, voir longue traîne de l’influence. (www.definitions-marketing.com)

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