Vera Lúcia Gonzaga dos Santos : une victime de plus des crimes de Mai 2006

, par Arthur Stabile

Source : Ponte
https://ponte.org/vera-lucia-gonzaga-dos-santos-mais-uma-vitima-dos-crimes-de-maio-de-2006/
Par Arthur Stabile
Traduction de Du Aldon
Relecture de Marie-Hélène Bernadet

Verinha, l’une des fondatrices du Mouvement des Mères de Mai, a été retrouvée morte chez elle, jeudi 3 mai, dans la banlieue de Santos ; sa fille enceinte et son gendre ont été assassinés en 2006


Vera Lúcia a participé au clip "Chapa", d’Emicida | Photo : Reproduction

Depuis le 15 mai 2006, le mot deuil a changé de sens pour Vera Lúcia Gonzaga dos Santos. La date a été marquée par les meurtres de sa fille Ana Paula, enceinte de neuf mois de Bianca, et de son gendre, Eddie Joey. Durant presque 12 ans, elle a porté avec elle la douleur de la perte tout en cherchant la justice et en dénonçant la violence d’État avec d’autres femmes qui militent dans le Mouvement des Mères de Mai. Jeudi, le troisième jour de mai 2018, Verinha, comme ses camarades de combat l’appelaient, a été retrouvée morte dans sa maison dans la périphérie de Santos, sur la côte de l’état de São Paulo. Elle devient l’une des victimes des crimes de mai 2006.

Plus de 500 meurtres ont eu lieu en ce seul mois de mai 2006. Les balles tirées par les groupes d’extermination en réponse aux attaques du PCC (Premier Commando de la Capitale) continuent de tuer. La vie de ceux qui sont restés a complètement changé. Les marques émotionnelles - et dans certains cas physiques, sous la forme de maladies par exemple - sont innombrables. Chaque mort d’une mère montre à quel point ces coups de feu étaient létaux, de puissance et de portée allant bien au-delà de 2006.

Vera souffrait de dépression depuis au moins un an, selon ses proches. Parler des rencontres du mouvement ne lui suffisait plus. Une fois, elle a laissé entendre qu’elle prendrait des médicaments pour « résoudre la situation », mais elle aurait été convaincue de ne pas y penser. Une des hypothèses de sa mort serait le suicide. Dans le rapport d’autopsie de l’IML, quatre causes de décès paraissent : œdème pulmonaire aigu, cardiopathie ischémique, athérosclérose coronarienne et diabète. « Je sais à quel point elle n’allait pas bien », dit Débora Maria da Silva, également fondatrice du Mouvement des Mères de Mai et personne la plus proche de Vera Lúcia.


Débora embrasse Lucimara, fille de Vera Lúcia|Photo : Arthur Stabile / Ponte Journalisme

La mère - et la grand-mère - de mai est morte à la maison dans son lit avec des photos d’Ana Paula, enceinte, et d’Eddie Joey, accompagnées de documents personnels. Sur la porte de la chambre de son plus jeune fils, Paulo, elle a accroché un t-shirt blanc à manches longues du mouvement. "C’était un message clair pour moi de poursuivre, de continuer à me battre. Je serai jusqu’au bout, côte à côte », a déclaré Paulo à Débora après avoir expliqué ce qui s’était passé.
Cet après-midi-là, lui et quelques amis étaient à la maison avec sa mère. Elle regardait une émission de télévision quand une image de la liste des anniversaires de la journée est apparue. À un moment donné, Vera a dit : « Tu sais qui fêterait son anniversaire aujourd’hui, mon fils ? Joey ", se souvient-elle, citant son gendre assassiné, en mai 2006. Puis elle a attendu que Paulo quitte la maison. Elle a fait ce qu’elle faisait d’ordinaire, s’est habillée avec de nouveaux vêtements, a mis le t-shirt sur la porte de son fils et s’est allongée sur son lit. Là, commençait le voyage pour retrouver Ana Paula, Bianca et Eddie.

Vera Lúcia laisse trois enfants : Lucimara, Luciano et Paulo. Elle a été enterrée dans le cimetière Areia Branca, le même où sa fille Ana Paula, sa petite-fille et son beau-fils ont été enterrés. Avec la bannière du Mouvement des Mères de Mai, le cortège avait en tête des femmes qui, ensemble, ont porté le cercueil de Vera en récitant le « Notre Père ». Puis, en chœur, elles ont crié « Vera, présente ! Aujourd’hui et pour toujours. »


Photo : Arthur Stabile / Ponte Journalisme

La lutte en guise de deuil

La mort de sa fille, enceinte de sa petite-fille qui devait naître le 18 mai 2006, et celle de son gendre ont mis Vera Lúcia face à l’injustice. En plus de ne pas voir les coupables de ces meurtres condamnés à la prison, elle a été accusée et reconnue coupable de trafic après une descente de la Police Militaire chez elle. Selon elle, les preuves de flagrant délit ont été fabriquées, la police aurait caché de la drogue dans l’évier de sa buanderie. Vera a été emprisonnée pendant trois ans et deux mois, comme elle l’a raconté lors d’une manifestation des Mères de Mai marquant les dix ans de ces crimes.

Le sens de chagrin porté par le mot deuil acquit une nouvelle signification : celle de la confrontation. Elle a trouvé chez d’autres mères un socle et une nouvelle famille, qui a émergé peu de temps après les attaques et a été baptisé Mouvement Indépendant des Mères de Mai. Le cœur brisé, elle n’a pas abandonné le métier de la coiffure et de la manucure, mais a consacré une grande partie de son quotidien à la recherche de la justice. Elle a quitté l’appartement où elle vivait dans le centre de Santos pour vivre dans une sorte de colocation en banlieue. L’attention n’était plus seulement sur les ongles ou les coiffures. La dénonciation de la violence policière et la punition des assassins de membres de sa famille et d’autant d’autres victimes sont devenus son principal objectif dans la vie. L’histoire de Vera et de 14 autres femmes a été racontée dans le livre « Mères en lutte - Dix ans des crimes du mois de mai », écrit par les journalistes de Ponte.


Débora montre le t-shirt offert par Vera | Photo : Arthur Stabile / Ponte Journalisme

Vera était toujours avec Débora, la mère de Mai habituée aux discours incisifs et à pointer du doigt l’État et ceux qui le représentent, soit écrivant des tragédies avec des armes soit tirant avec des stylos. « Vera était la première à soutenir les actes. Son audace et son courage nous donnaient la capacité d’agir. Elle ne disait jamais « non » « ce n’est pas possible », si elle le disait c’était parce qu’il y avait vraiment un problème, se souvient Débora. Elles ont participé, toutes les deux, au clip « Chapa » d’Emicida, sorti en 2016, à l’occasion des 10 ans des crimes du mois de mai. La chanson parle des victimes de la branche armée de l’État.

« Récemment, elle m’a dit au revoir à la gare routière de Santos, tout sourire, elle m’a même offert un cadeau. Elle était toute contente, tranquille. Personne n’aurait imaginé ce qui allait se passer », dit-elle en montrant le t-shirt gris qui lui avait été offert, trop grand pour sa taille. « Nous ne nous étions pas vues depuis un mois, elle ne savait même pas que j’avais perdu 8 kg », explique Débora. Qu’est-ce qui a motivé la perte de poids ? L’arrivée du mois de mai, chargé de souvenirs.

La mémoire qui fait mal

Le mois de mai, en soi, est un poids pour les mères. Avant même que le mois de cette année n’arrive, Débora avait déjà senti un changement dans son corps. Selon elle, c’est un effet naturel. Voir des enfants et d’autres personnes parler des cadeaux de la fête des mères ramène les souvenirs de ceux qui sont morts violemment en 2006. Les souvenirs sont lourds ; ils rendent les journées difficiles.
Il y a deux mois, Vera Lucia s’est fait voler son téléphone portable après avoir répondu à un client. À partir de là, les souvenirs ne pouvaient plus se matérialiser. Sur le téléphone se trouvaient les photos de sa fille enceinte et de son gendre. La perte du seul contact qu’elle avait avec eux et sa petite-fille, encore dans le ventre de sa mère, aggravait son état dépressif.


Photo : Arthur Stabile / Ponte Journalisme

Le plus jeune fils, Paulo, dit qu’elle ne voulait plus répondre aux appels des proches, des camarades du mouvement et des amis. Il ajoute qu’elle était impatiente et que les disputes entre eux avaient augmenté. Elle a réduit sa participation à des événements sur la violence de l’État. C’est une réaction récurrente chez les mères tombées malades depuis mai 2006.

Maria, de São Vicente, mère de Luís, en est un exemple : la dépression lui a provoqué un blocage qui l’empêche de se souvenir de comment son fils est mort. Il a été tué avec un ami devant la porte de la maison, à côté d’un arbre où il aimait rester. Le poids était si intense que les voisins ont enlevé l’arbre pour tenter de diminuer la souffrance de Maria. Elle a cessé de travailler. Se lever du lit est une victoire. Son mari est devenu alcoolique et il est courant de le voir errer dans la rue. Rien n’est resté de la famille depuis mai 2006.

La femme de ménage, Márcia Cruz Reis, la mère de Rodrigo Reis, a été émotionnellement ravagée lorsque son fils a été assassiné par des hommes cagoulés alors qu’il accompagnait sa copine chez elle. Il lui est arrivé, parfois, de marcher sans but, y compris sur l’autoroute Imigrantes. On a diagnostiqué une leucémie au plus jeune frère de Rodrigo ; l’aînée, à son tour, une tumeur à la tête. Toute la famille est tombée malade depuis les crimes de Mai. Márcia était soutien de famille.


Photo : Arthur Stabile / Ponte Journalisme

Certaines mères n’arrivent même pas à sortir de leur chambre. Elles préfèrent rester dans le noir, recueillies, dans la souffrance amère de leur deuil jusqu’à la fin. Une famille entière subit de lourds traitements psychologiques et médicamenteux pour la mort à trois ans d’intervalle d’un père et de son fils, comme c’est le cas d’une mère qui accompagnait l’enterrement de Verinha. Les exécutions étaient identiques, des coups tirés du même côté de la tête.

Vera Lucia n’a pas pu résister à la douleur. Comme elle le disait, elle faisait face à la mort de sa fille, de sa petite-fille et de son gendre comme on fait face à un voyage, attendant leur retour. Elle a préféré anticiper leurs retrouvailles. Ainsi, elle pourra peut-être mettre fin à 12 années de saudades.

Voir en ligne : Ponte

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