Une « contre-réforme syndicale »… appliquée par les directions syndicales !

, par Elaine Tavares

La pauvreté du mouvement syndical brésilien est chose à rendre quiconque fou. Après que celui-ci, sous la houlette de l’ex-leader syndical Luiz Inácio Lula, a joué un rôle essentiel dans un moment historique tel que l’écroulement de la dictature militaire à la fin des années 1970, on assiste aujourd’hui à la capitulation totale des organisations de travailleurs face à la raison d’Etat. Ainsi, le fait que le Projet de Loi 1990/2007 ait été approuvé par le Congrès national, sans que l’on puisse entendre la moindre protestation de la part des principales directions syndicales n’a pas surpris.

Ce projet – qui est le résultat d’une Mesure Provisoire présentée par le pouvoir exécutif – définit, délimite et établit des règles pour l’existence des centrales syndicales. Il a auparavant été discuté avec des représentants des travailleurs et des entrepreneurs, assis tous ensemble à la même table, dans un consensus quasi habermasien[1].

Ainsi, des décennies après que Getúlio Vargas[2] a posé sa main paternelle sur les travailleurs, créant ainsi des syndicats « attelés » à l’Etat, nous vivons aujourd’hui un nouveau moment de retour vers l’Etat-père, proposé cette fois par un homme [Lula] qui a représenté autrefois l’une des figures les plus importantes de la vie syndicale brésilienne et qui s’est toujours considéré comme opposé au modèle de Vargas.

Cela n’est pas surprenant quand on considère l’orientation que Luiz Inácio a donnée à son gouvernement dès son premier mandat, lorsqu’il a réalisé une contre-réforme de la prévoyance sociale qui retire des droits aux travailleurs et qu’il a présenté aux personnes âgées du Brésil la possibilité soi-disant « incroyable » d’une retraite privée à travers les Fonds de Pension, fonds soigneusement gérés par d’autres ex-militants de la lutte syndicale. Ce qui provoque de l’effroi, c’est de voir que le mouvement syndical, dans son écrasante majorité, a accepté tout ce processus et que, pire encore, il se bat maintenant pour le mettre en place.

Le premier élément à considérer est le fait que les dits représentants des travailleurs et travailleuses ont accepté de discuter leurs formes d’organisation avec le gouvernement et les chefs d’entreprise. Quelqu’un a-t-il en effet déjà entendu parler d’organisations patronales s’asseyant avec les organisations de travailleurs pour décider de comment ils vont manier le gourdin salarial ou de quelles stratégies ils vont adopter pour réprimer grèves et mobilisations ? Ici, au Brésil de Luiz Inácio Lula da Silva, c’est bien ce qui a été proposé aux travailleurs. De s’assoir avec les entrepreneurs pour discuter de comment les travailleurs peuvent s’organiser. Cela a été fait lors du Forum National du Travail, un véritable cancer du point de vue de l’autonomie et de l’émancipation des travailleurs.

Cette conversation surréaliste entre patrons, travailleurs et gouvernement, dans le meilleur style de la conciliation de classe, a accouché d’un monstre qui a pris le nom de Réforme syndicale. Mais, comme cela se produit toujours, il existe tout de même des personnes ou des petits groupes qui réussissent, d’une certaine manière, à percevoir que le roi est nu. Et ceux-ci ont ouvert la bouche.

Beaucoup sont allés aux débats, aux séminaires et aux protestations que cette minuscule parcelle de travailleurs qui croit en sa propre capacité de décider de ses formes d’organisation a réussi à réaliser. Ces « cris », bien qu’ils proviennent d’une minorité, ont fait que le gouvernement a changé sa tactique. La réforme ne va pas se faire dans son intégralité, mais elle va se faire peu à peu, par des morceaux de loi, approuvés par-ci par-là, ce qui va changer totalement la configuration de l’organisation des relations industrielles au Brésil. Avec cette couverture en patchwork, qui va se tricoter lentement, la lutte sera rendue beaucoup plus difficile et, surtout, les travailleurs et les travailleuses vont perdre chaque jour un peu plus de leur autonomie.

Déjà en novembre 2007, la Chambre des députés a approuvé un projet de loi légalisant les centrales syndicales. Qu’est-ce que cela signifie ? Que maintenant les centrales disposeront de la possibilité d’agir juridiquement contre des mesures qu’elles jugeront défavorables aux travailleurs. Ce sont pourtant des organismes disposant d’une personnalité juridique (CGC), enregistrées etc… officielles !

La question qui demeure est la suivante : depuis quand les travailleurs et travailleuses organisés ont-ils besoin d’autorisation, à l’intérieur de l’ordre établi, pour ne pas être d’accord avec une quelconque mesure qui contreviendrait à leurs intérêts ? C’est surréaliste. Les centrales ont entériné le fait que c’est dans le cadre de la justice bourgeoise que les luttes ouvrières vont se décider. Pathétique ! Pour cela, il suffit de considérer le processus accéléré de criminalisation des mouvements sociaux auquel nous assistons dans toute l’Amérique latine et principalement au Brésil.

Mais, au cas où tout cela ne suffirait pas, les sénateurs ont décidé de pimenter encore plus la question et ont ajouté à la loi quelques amendements qui ont fini par être approuvés le 11 mars 2008, également sans aucune protestation de la part des organisations syndicales. Au contraire. Les sénateurs ont pu compter sur l’appui de toutes les centrales légalisées, même la CUT, principal défenseur de cette idée.

Les centrales syndicales ont donc maintenant, par une décision prise en commun avec les chefs d’entreprise, les règles de ces derniers pour exister. Ainsi, pour être reconnues par les patrons et le gouvernement, elles doivent remplir les conditions suivantes : avoir plus de cent syndicats affiliés, avoir une présence dans cinq régions du pays, avoir 5% du total des travailleurs syndiqués dans le pays, avoir la présence de syndicats dans au moins cinq secteurs d’activités économiques et une affiliation reconnue dans au minimum trois régions du pays, avec plus de vingt syndicats dans chacune d’elles. Continue également à être valable le prélèvement syndical obligatoire qui sera retiré sur le salaire de tous les travailleurs, syndiqués ou non !

A également été décidé dans cet accord la manière dont les centrales vont gérer la répartition : 10% va à la centrale à laquelle le syndicat est affilié, 60% va au syndicat, 15% à la fédération, 5% à la Confédération et 10% au compte salaire-chômage, un programme du Ministère du Travail. En clair : en plus d’avoir à contribuer de façon obligatoire à la centrale et à tout le falbala, le salarié va devoir encore financer lui-même sa propre assurance chômage. Rien ne pourrait être plus parfait.

Et, oh ! étonnement, la loi garantit encore aux travailleurs le droit de participer aux forums, collèges d’organes publics et autres espaces de dialogue social tripartites dans lesquels seront discutés les intérêts de classe. Cela signifie que maintenant les travailleurs – leurs « représentants », plus exactement – vont pouvoir s’assoir avec les entrepreneurs et décider de la manière dont ils seront mieux exploités. C’est cela sans doute la perfection de l’ordre. Et dans la mesure où ils rempliront les conditions fixées par le gouvernement et les patrons et qu’ils le feront de façon organisée, les travailleurs seront même autorisés juridiquement à protester. Tout cela dans le plus bel esprit de dialogue, respectueux et légal.

Les questions qui me poursuivent sont simples : qui croit encore au Père Noël ? Quand, dans l’histoire des luttes des travailleurs, a-t-il été nécessaire d’être encadré par l’ordre existant pour pouvoir revendiquer ? Qui a besoin de légalisation pour mener la lutte pour ses propres intérêts ? Pourquoi le mouvement syndical accepte-t-il cet impôt syndical tout ce qui a de plus anti-politique ? Comment peut-il accepter des règles imposées par les patrons et le gouvernement quant à la manière de conduire la lutte ?

Je me sens bien mal. Jamais d’ailleurs nous n’avons été aussi mal lotis en termes de directions syndicales. Jamais il n’y a eu un tel vide, même pas à l’époque où des leaders populaires, en ville comme à la campagne, tombaient comme des mouches sous la botte de la dictature. Jamais il n’y a eu une telle capitulation en temps de « démocratie ». Le fait est que le gouvernement de Luiz Inácio est en train d’obtenir, en faveur du mode de vie néolibéral, des conquêtes bien plus grandes encore que ce qu’a obtenu n’importe quel autre gouvernant de droite. Luiz Inácio engraisse les banquiers, triple la dette interne, appuie l’agrobusiness, libéralise les OGM, fomente les Fonds de pension, incite les travailleurs à contracter des prêts bancaires qui les endettent et, maintenant, il réussit son fait le plus monumental. C’est lui-même qui place en grande pompe dans la bouche des organisations syndicales le licou qui permettra de les mener à l’abattoir. Et tout cela sous les applaudissements de la majorité des travailleurs. Il y a vraiment de quoi tirer son chapeau à un tel gouvernement !

On va maintenant assister à la prolifération de centrales syndicales, toutes folles à l’idée de créer leurs fonds, leurs machines bureaucratiques et à mettre en place les vampires qui suceront le sang des travailleurs. L’argent va entrer tranquillement par la contribution syndicale obligatoire, il n’y aura plus à gagner qui que ce soit par le débat, par la discussion, par la politique. Reste à savoir si les travailleurs vont garder leurs œillères ou si, dans un trait de clairvoyance, ils vont percevoir qu’ils se sont fait avoir.

Les travailleurs n’ont pas besoin de permission, de règles et d’autorisations pour lutter pour leurs droits et pour chercher à atteindre leurs rêves. Unis, les travailleurs peuvent construire un monde nouveau, en inventant de nouveaux ordres et de nouvelles manières d’organiser le monde. Les travailleurs n’ont pas besoin de tutelle. Ils sont autonomes, souverains et libres. Et le jour arrivera bien où cela sera parfaitement évident.


Notes

[1] En référence au philosophe J. Habermas qui a inspiré, partiellement, la social-démocratie allemande.

[2] Président du Brésil de 1930-45 et de 1951-54, courant nationaliste-développementiste.


Traduction : A l’Encontre - 25 mars 2008

Elaine Tavares travaille à l’Observatório Latino Americano (OLA) de l’Université Fédérale de Santa Catarina. Cet article a été écrit pour l’hebdomadaire Brasil de Fato, proche des mouvements sociaux.


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