Telle une abeille

, par Isabelle Girard

Présentation de l’éditeur

« Depuis cette toute première nuit ou je suis devenue une enfant des rues, j’ai peur du noir et ne peux dormir sans lumière...

... J’ai une mère, j’ai un père. Mais c’est comme si j’en avais pas ! Morts tous les deux, ce serait pareil. Je n’existe plus pour eux. Et moi, j’oublie petit à petit leur visage. Je me demande s’ils ont existé, même. »

Comment survivre quand on est une toute petite fille abandonnée par sa mère sur un trottoir de Rio ? Il faut beaucoup de courage et de présence d’esprit pour transformer chaque obstacle en une chance à saisir. C’est ce que fait notre héroïne dont nous suivons le récit naïf et spontané jusqu’à l’âge adulte.


Née à Paris en 1954, Isabelle Girard habite en Charente depuis une vingtaine d’années et enseigne l’anglais à l’IUT d’Angoulême. Elle signe ici son premier roman inspiré d’une histoire véritable.

La femme dont la vie est ici racontée, Dalila Gerlani, a maintenant quarante ans et vit à Duque de Caxias, dans la banlieue nord de Rio. Dalila a fondé une institution éducative, "Favos de Mel".


Entretien avec Isabelle Girard et Dalila Gerlani


Ecouter Isabelle Girard parler de son roman


Ecouter Isabelle Girard lire un extrait de son livre


Extrait

Rio de Janeiro, 1972.

Cinq ans. Je ne suis qu’un petit bout de fille. Et je me retrouve sur ce grand trottoir. Il y a plein de bruit. Beaucoup d’autos. Tout me paraît immense. J’attends. C’est maman qui m’a amenée là. Elle m’a dit que mon père allait venir me chercher. J’ai ma jolie robe bleue. Avec des petits chameaux jaunes. Maman n’est plus là ! J’ai peur. Je la vois plus. Elle est repartie très vite. Je suis perdue. J’ai envie de pleurer ! On a pris l’autobus pour venir là. Rio est une ville tellement grande ; des maisons comme celles que je vois, il n’y en a pas dans la favela où j’habite. J’ouvre grand les yeux. Est-ce que c’est mon père là-bas ? Non, c’est pas lui. Ce monsieur me regarde même pas. Il continue à marcher. Pourquoi elle m’a laissée comme ça ? C’est sûr qu’il va venir ?

Tiens, encore un autobus comme celui qu’on a pris. Tout ce monde ! Elle m’a dit d’attendre, d’être sage, que mon père allait venir. Mais je le vois toujours pas. Il en met du temps ! Et s’il avait oublié ? C’est long d’attendre comme ça. Je suis toujours sur ce trottoir avec des grandes dalles en ciment.

C’est pas comme la rue où ma mère habite. Sa maison, à ma mère, elle est sur une colline. Pas de trottoir. C’est de la terre et dès qu’il pleut, ça fait de la boue. Il y a des ruisseaux qui dévalent la pente. Moi, j’aime bien marcher pieds nus dans la boue ; j’aime bien l’eau qui coule des toits. Avec mes frères, on essaie toujours de faire couler l’eau là où elle veut pas aller. Pourquoi ils sont pas venus aussi mes frères ? Et ma grande soeur ? J’attends encore. Je regarde d’un côté de la rue. De l’autre. Cet homme qui marche vers moi ? Non ! Il me dépasse. Et celui-là ? C’est pas lui non plus ! C’est long ! J’en ai marre ! J’ai peur. Pourquoi ma mère m’a laissée ? En me disant que mon père va venir ! J’attends encore très longtemps. Sans bouger. Je vois beaucoup de jambes passer. Ici, les pieds ont tous des chaussures. Avec des bruits différents. Et des couleurs. Parfois même ça brille. Comme elles sont grandes celles-là ! Je lève les yeux. Non, c’est pas mon père non plus. Il a peut-être oublié.
Que faire ? Je réfléchis. D’abord me débarrasser de ce bébé un peu lourd que je tiens dans les bras. C’est ma petite soeur. Elle a vingt et un jours. Je sais très bien qu’elle a vingt et un jours.


Ed. de Fallois, Paris

Paru en Août 2007


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