Sainte Marthe : une favela à Rio

 | Par Rym Nassef

Copacabana, Ipanema, Leblon... Rio c’est la plage dans la ville. Et ça
change tout… Il y a ceux qui font du sport toute la journée sur les bords de plages et ceux qui se dorent au soleil, l’air de rien… Mais Rio, c’est aussi la favela dans de la ville, et ça aussi ça change tout. Juchées sur flanc de
collines, en hauteur, Santa Marta, et d’autres… Et là, personne ne s’y
arrête sauf ceux qui y vivent… Quartier cloisonné dans la ville, cité
déchue, ces bouts de maisons enchevêtrés les uns dans les autres forment une
bande à part. À Rio, deux mondes parallèles suivent les courbes des paysages
rocheux et verdoyants de cette côte brésilienne.

Photos : © Rym Nassef

Aujourd’hui je suis allée pour la première fois à Sainte Marthe. C’est une
favela en plein ville, près de Botafogo. Sur la droite une ruelle, on quitte
la grande avenue et ses flopées de voitures avant d’apercevoir l’empilement
des baraquements. Au pied de la colline, comme si on était au seuil d’une
porte, on attend quelques minutes. Le président de la « Communauté des
habitants », André Fernandes, ne tarde pas à arriver. L’homme, souriant,
nous salue avant de nous laisser aux mains de Romerito, un gamin de 16 ans,
au regard adulte, qui l’aide quotidiennement dans son travail. Il est né
dans cette favela. Il a 8 frères et sœurs. Sa mère vit encore. C’est lui qui
va nous accompagner lors de cette ascension.

La favela Santa Marta existe depuis les années 1960. Près de 45 % de la
population de Rio vit dans les favelas. Depuis quelques années, la violence
a largement diminué à Sainte Marthe. Mais le danger, s’il ne se situe plus
là-bas, existe toujours. Il est dans les rues de Rio, où pauvres et démunis
croisent quotidiennement la richesse des plus aisés.

Romerito nous guide dans la favela. On y entre comme on entrerait dans un
labyrinthe d’escaliers, un peu perdus et désorientés. Les maisons sont
enchevêtrées les unes dans les autres. Les balcons se touchent, les vis à
vis sont permanents, les escaliers jouxtent les fenêtres, quelques chaises sur
de petits terre-pleins, sorte de pause obligée avant de continuer
l’escalade. Tout est étroit et entremêlé. Quelques flaques d’eau, les
ruelles sont sales et humides. Ci et là un fil où pendent des habits encore
mouillés. On grimpe, on n’arrête pas. Les poteaux électriques rassemblent
des fils disparates et épars, qui finissent par se rejoindre autour d’un tas
de ferraille, sorte de source d’alimentation inventée. Avec ce mécanisme
c’est toute la favela qui est éclairée la nuit, on peut brancher des frigos
et écouter de la musique.

Dans la favela, ça grouille de vie, d’éclats de rires, de poignées de mains
et de sourires. Certains yeux sont plus méfiants, d’autres surpris, tandis
que la plupart nous accueillent avec joie et générosité. Les « oi » fusent
de tous les côtés. Je souris à tout le monde. Au milieu des bicoques,
quelques fois un bar : bière locale, coca américain et autres boissons du
même genre, chewing-gum et chips. Sur le comptoir, le magnétophone à fond.
Ça crie ! Devant, une petite terrasse avec deux ou trois chaises en plastique
occupées par des hommes. Le bar est tenu par une femme.

Romerito est adorable, il me présente. Il m’invite à faire des photos . Je
sors l’appareil. Le Nikon F2 scrute en coin, fixe les visages, enregistre
un regard, fait naître un sourire. Certains habitants, les plus jeunes, me
demandent de les prendre en photo. Ils aiment être photographiés. Ils posent
et s’amusent.

Nous montons et atteignons bientôt la cime. Un grand terrain vague apparaît
devant mes yeux. Au loin une petite cabane où des hommes discutent. Nous ne
nous approchons pas. je ne suis pas la bienvenue et je le sens. Je regarde
cependant. Ils discutent, debout. Deux d’entre eux sont un peu à l’écart,
la tête tournée vers quelque chose qu’ils cachent. Ils m’aperçoivent, je
détourne le regard. On part.

La vue est magnifique. De l’autre côté un chemin de terre. C’est par là que
montent les voitures. On s’assoit. J’ai entendu sa voix douce me parler,
avec tendresse, me décrire ses conditions de vie, sa précarité, m’expliquer
comme il est facile de succomber à la violence, à la haine. « Et puis les
gens n’ont pas encore une grande conscience politique
 » me lance-t-il.
Son rêve : devenir marin… Quitter cet entassement urbain et voyager. Et
surtout offrir à sa mère une autre maison. Parce que malgré tout l’orgueil
et la fierté de son origine sociale, il aimerait surtout faire sortir sa
mère de la favela. Il l’a quitté une fois, la favela, pour aller à Bahia,
région d’où vient son père.

En terminant, je lui ai demandé ce qu’il pensait de ma démarche, de mon
statut de photographe, de ma curiosité. Il était heureux que je sois là. Il m’a
demandé de montrer mes photos à un maximum de gens, pour que tout le
monde puisse savoir. Sa voix fluette appartient aux photos.


Par Rym Nassef- juin 2003


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