Refonder le Brésil ? Le sens caché des manifestations

, par Leonardo Boff

Leonardo Boff est l’un des pères de la théologie de la libération dans les années 1970 et 1980 au Brésil. Docteur en théologie de l’Université de Munich, il fut professeur de théologie systématique et œcuménique avec les Franciscains à Petrópolis, puis professeur d’éthique, de philosophie de la religion et d’écologie philosophique de l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro. A partir des années 80, il commence à approfondir la question écologique, comme prolongement de la théologie de la libération. Auteur de best-sellers ou coauteur de plus de soixante livres publiés dans plus de vingt pays, Leonardo Boff a reçu plusieurs prix, dont le prix Nobel alternatif en 2001.

Source : Adital, 26/07/2013

Traduction pour Autres Brésils : Céline Ferreira (Relecture : Yacine Bouzidi)

En fin de compte, que voulait, consciemment ou inconsciemment, le peuple qui était dans la rue au mois de juin ? Pour répondre, je m’appuierai sur trois citations qui m’ont inspiré.

La première est de Darcy Ribeiro, dans la préface de mon livre O caminhar da Igreja com os oprimidos (1998) : « Nous, Brésiliens, sommes nés d’une entreprise coloniale qui n’avait absolument pas pour objectif de fonder un peuple. Elle voulait seulement générer des profits exportables grâce à l’exploitation intensive du travail humain. »

La seconde est de Luiz Gonzaga de Souza Lima dans la plus récente et la plus créative interprétation du Brésil : A refundação do Brasil : Rumo à Sociedade Biocentrada (São Carlos, en 2011) : « Lorsqu’on arrive au bout et que les chemins s’arrêtent, c’est qu’il est temps d’inventer d’autres chemins et de repartir sur de nouvelles bases. Il est temps de refonder le Brésil : la refondation est un chemin nouveau et, de tous les chemins possibles, c’est celui qui vaut le plus la peine, puisque c’est le propre de l’être humain de ne pas limiter ses rêves et ses espérances. Le Brésil a été fondé en tant qu’entreprise, il est temps de le refonder en tant que société. » (quatrième de couverture).

La troisième est celle d’un écrivain français, Victor Hugo (1802-1885) : « Il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »

Toutes ces manifestations de rue se sont déroulées sans les slogans et les banderoles des grands partis, sans voiture sono, elles se sont produites spontanément. Pour moi, le message était clair : Marre de ce Brésil dont nous avons hérité : un Brésil corrompu, avec une démocratie de faible intensité et une politique à deux vitesses, un pays où le plus grand nombre ne compte pas et des petits groupes extrêmement riches contrôlent le pouvoir politique et social. Nous voulons un autre Brésil, qui soit à la hauteur des attentes de ses citoyens et de son rôle majeur dans le monde, de par sa biodiversité, sa créativité culturelle et grâce à son plus grand patrimoine : son peuple, métissé, joyeux, syncrétique, tolérant et mystique.

En effet, le Brésil a toujours été et continue d’être un acteur du grand jeu économique et politique mondial. Bien que politiquement libérés, nous subissons toujours la colonisation, car les grandes puissances auparavant colonisatrices veulent nous maintenir dans la condition à laquelle elles ont toujours voulu nous cantonner : une grande entreprise néocoloniale qui exporte des produits de base, du grain, de la viande, des minerais, comme le montre en détail Luiz Gonzaga de Souza Lima et comme l’a réaffirmé Darcy Ribeiro cité plus haut. C’est de cette façon qu’on nous empêche de réaliser notre projet de nation indépendante et ouverte sur le monde.

Souza Lima dit avec une sensibilité sociale qui ne manque pas de finesse : « Bien qu’il n’ait jamais existé dans la réalité, il existe un Brésil dans l’imaginaire et dans le rêve du peuple brésilien. Le Brésil tel qu’il est vécu intérieurement par chacun est une production culturelle. La société a construit un Brésil différent de la réalité historique, le fameux pays du futur, souverain, libre, juste, fort, mais surtout, un pays heureux » (p.235). C’est ce rêve exubérant de Brésil qui a fait irruption dans les mouvements de rue.

Caio Prado Junior dans son œuvre A Revolução Brasileira (publié par Brasiliense en 1966) a écrit prophétiquement : « Le Brésil se trouve dans un de ces moments pendant lesquels s’imposent, brusquement, des réformes et des transformations capables de restructurer la vie du pays de façon à l’adapter à ses besoins les plus généraux et les plus profonds, ainsi qu’aux aspirations de la grande majorité de sa population qui, dans l’état actuel des choses, n’est pas prise en compte comme il se doit. » (p.2) Chateubriand confirme que l’idée exposée ci-dessus a mûri, et que le moment est venu pour sa réalisation. Ne serait-ce pas là le sens principal des revendications de ceux qui étaient, par milliers, dans la rue ? Ils veulent un autre Brésil.

Sur quelles bases se fera la refondation du Brésil ? Souza Lima dit que cela se fera sur ce que nous avons de plus fécond et de plus original : la culture brésilienne. « C’est à travers notre culture que le peuple brésilien réalisera ses possibilités historiques infinies. C’est comme si la culture, emportée dans un puissant élan créatif, s’était suffisamment développée pour échapper aux contraintes structurelles de la dépendance, de la subordination et des limites étriquées de la structure socio-économique et politique de l’entreprise Brésil et de l’État qu’elle a créé rien que pour elle. La culture brésilienne échappe alors à la médiocrité à laquelle elle était reléguée et s’établit sur un pied d’égalité avec toutes les autres cultures, dans la dignité, en présentant au monde ses contenus et ses valeurs universelles. » (p 127)

Il n’y a pas assez de place ici pour détailler cette thèse originale. Je renvoie le lecteur à ce livre, qui est dans la lignée des grands intellectuels qui ont pensé le Brésil, à l’image de Gilberto Freyre, Sergio Buarque de Hollanda, Caio Prado Jr, Celso Furtado et bien d’autres. La majorité de ces intellectuels classiques se sont tournés vers le passé et ont essayé de montrer comment s’est construit le Brésil d’aujourd’hui. Souza Lima regarde vers l’avenir et tente de montrer comment nous pouvons refonder un Brésil inscrit dans une nouvelle phase planétaire d’harmonie entre l’humain et son environnement, vers ce qu’il appelle « une société biocentrée. »

Ces milliers de manifestants ne seraient-ils pas les acteurs et les précurseurs de l’ancestral et populaire rêve brésilien ? Que Dieu le veuille ainsi, et que l’histoire le permette.

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