Pour une pédagogie féministe et antiraciste Une préface de Françoise Vergès - éditions Anacaona

 | Par Djamila Ribeiro, François Vergès

Comment répondre au racisme quotidien ? Comment se défendre ? Comment s’éduquer, où trouver les armes théoriques et historiques qui nous renforcent ? Comment mettre en lumière la manière dont le racisme s’insinue de manière masquée dans les médias, l’enseignement, le cinéma, la politique, la télévision ? Comment valoriser les apports et contributions des femmes noires au féminisme et à sa philosophie, aux arts, aux sciences sociales ? A toutes ces questions Djamila Ribeiro répond de manière claire et précise dans de courts textes qui constituent son Petit manuel antiraciste et féministe.

Dans un monde qui dénie le rôle central que joue le racisme dans le sexisme, le patriarcat et le capitalisme, le Petit Manuel de Djamila Ribeiro est indispensable. Avec des textes faciles à lire (et c’est un compliment), mais qui s’appuient sur une recherche rigoureuse, courts mais qui donnent plusieurs clés de compréhension, succincts mais remplis de références utiles, concis mais toujours généreux envers des auteur.e.s, le manuel fait modèle et s’inscrit dans la lignée des manuels d’éducation populaire, de pédagogie féministe non-élitiste, de formation à la résistance et à l’autonomie.

Dans chacun de ses textes, Djamila nous encourage à prendre en main notre propre éducation à l’antiracisme, à aller plus loin, à se joindre à des collectifs ou à les créer. Elle nous incite à lire, à nous former, constamment, personnellement et collectivement. Le racisme ne se combat pas avec de belles paroles mais à travers une formation et une transmission de savoirs et de pratiques indispensables. L’effort à accomplir est immense mais incontournable car il faut s’opposer à des siècles de fabrication des vies Noir.e.s, des vies racisé.e.s, comme négligeables, jetables, tuables.

En France, de tels manuels ont existé mais le retour d’un racisme virulent défendu au plus niveau de dirigeants politiques, de journalistes, d’intellectuel.le.s, ou bien le déni du racisme derrière un « je ne suis pas raciste », rendent pressante la publication de ce genre de manuel. Depuis quelques années, grâce aux mouvements de l’antiracisme politique, l’antiracisme moral a été analysé pour ce qu’il est, à peine une égratignure sur le mur du racisme. Dans l’antiracisme moral, le racisme est une opinion, la conséquence d’un manque d’éducation, la peur de l’Autre ; il peut dès lors avoir un « racisme sans race » : on ne croit pas à l’existence de la race mais la culture sert alors de terrain au racisme, du style, « la culture, la religion, de ces groupes est incompatible avec la démocratie ». Le féminisme civilisateur a joué un rôle dans ce racisme avec sa dénonciation du voile qui serait le symbole de la soumission des femmes et de la culture musulmane hostile par nature aux droits des femmes. Pour sa part, l’antiracisme politique met en lumière les mécanismes du racisme d’État, du racisme structurel et rappelle ses liens avec l’histoire esclavagiste et coloniale française. Autrement dit, l’État peut être explicitement non-raciste, mais ses politiques ont des conséquences négatives pour les personnes racisées (on peut penser au délit de faciès, aux meurtres de jeunes Arabes et Noirs mais aussi à ses politiques de pollution en Guadeloupe affectant une population noire). [1]Malgré les dénégations de l’état, le racisme anti-Noir.e, l’Islamophobie, la Romophobie, restent des machines à stigmatiser et à tuer.

La lutte antiraciste s’est élargie aux questions d’appropriation culturelle et des biens africains spoliés qui remplissent les musées, aux discriminations dans la santé et la recherche médicale, à la représentation des Noir.e.s, de toutes les personnes racisées dans les médias, au cinéma, à la télévision, au monde des arts. Des groupes afro-féministes non seulement analysent l’intersection des discriminations mais dénoncent la misogynoire, le machisme des hommes noirs. Dans Noire n’est pas mon métier, paru en 2018, seize actrices noires et racisées, témoignent des clichés, plaisanteries douteuses, racistes, qu’elles entendent dans l’exercice de leur métier en France. Des artistes racisé.e.s mettent à nu les structures racistes des institutions artistiques et des écoles d’art, où les seul.e.s Noir.e.s ne sont souvent que les vigiles et les femmes de ménage, invisibilisées et surexploitées.

La publication de ce Petit Manuel de Djamila Ribeiro encourage la publication de manuels similaires en France, qui tiennent compte de l’histoire de son empire colonial, mais aussi de son impérialisme, racisme et néocolonialisme présents. L’éclatement des situations et des problématiques (quartiers populaires en France et les dits « outre-mer ») offre un terrain fertile à l’analyse du racisme au temps du capitalisme néolibéral, de l’état et du patriarcat dans la république française.

Un mouvement féministe antiraciste transnational émerge où la contribution de féministes du Sud global, longtemps éclipsée par le féminisme universitaire anglophone, est enfin accessible. Le féminisme noir populaire de Djamila Ribeiro – c’est-à-dire au plus près des classes populaires et racisées- est un féminisme de libération. Il faut lire son Manuel et répondre à son invitation à en écrire d’autres.

Voir en ligne : Anacaona.fr

[1Sur l’antiracisme politique, voir Hourya Bentouhami, « Pour une défense de l’antiracisme politique et de la démocratie », Médiapart, 15 janvier 2018. En Guadeloupe, ancienne colonie esclavagiste, désormais « outre-mer » français, l’État a autorisé l’épandage d’un pesticide, le chlordécone, pendant des années et bien après que l’extrême nocivité de ce pesticide pour la santé humaine et les sols et les eaux ait été reconnu. Le sol, les rivières, les lagons, de cette île sont désormais pollués pour des générations, le taux de cancer de la prostate est le plus élevé de France…

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