Otages du trafic

Trois factions se disputent le trafic de drogue à Rio : le « Comando vermelho » (commando rouge), la plus puissante organisation criminelle brésilienne, les « Amigos dos amigos (amis des amis), et le « Terceira comando » (troisième commando). Ils sont installés principalement dans les favelas et les quartiers défavorisés, qu’ils tentent de contrôler en se livrant de véritables guerres récurrentes.

Les favelas leur servent de base logistique pour la vente. Elles sont difficiles d’accès. Leurs étroites ruelles, la densité des populations, compliquent les opérations de police. Et nombre d’entre elles sont situées à proximité de quartiers aisés ou touristiques, là où une partie de la marchandise est écoulée (le reste part pour l’Europe ou les Etats-Unis). Les favelas sont donc l’endroit idéal pour stocker la cocaïne venue de Colombie ou la marijuana venue d’Amazonie. Mais les habitants souffrent plus de ce commerce illicite qu’ils n’en profitent.

Selon Luke Dowdney, un universitaire britannique installé à Rio qui s’est spécialisé sur le problème des enfants soldats employés par les trafiquants, à peine 3 % de la population des favelas est impliquée dans le trafic. « La grande majorité en est victime. La principale crainte des habitants sont les balles perdues, lors des raids de la police ou d’affrontement entre groupes armés. Les balles des armes lourdes traversent les murs des maisons. D’autre part, le trafic contrôle l’ordre social. Il n’existe pas de justice. Le trafic fait office de tribunal. Il n’y a donc pas de possibilité de se défendre, même pour un innocent », explique-t-il. « Les trafiquants sont de plus en plus forts. Une partie des habitants acceptent leurs lois et leurs règles. Pour eux, le trafic est devenu une institution. Il a pris une telle proportion parce qu’il n’y a aucune politique publique et parce qu’il est très bien armé ». Les trafiquants ont renforcé leur position grâce à la corruption massive de la police, qui leur livre des armes et dont les raids contre les favelas ne servent souvent qu’à réclamer une plus grande part du gâteau de la drogue.

A Rio, la violence par armes à feu est la première cause de mortalité chez les 15-24 ans. « Tous les jeunes avec qui je travaille ont déjà vu des gens se faire tuer. Parfois un membre de la famille proche. C’est devenu une norme. On constate beaucoup de cas de stress comparable au stress post-guerre », décrit Luke. Entre 5000 et 7000 enfants de moins de 18 ans (10 000 à 12 000 avec les plus de 18 ans) sont ce qu’on appelle les « soldats du trafic ». Ils possèdent des armes et touchent de l’argent, tels des enfants soldats employés par une milice lors d’une guerre civile. « Les membres du trafic sont de plus en plus jeunes et de plus en plus violents. Quand les trafiquants avaient 30 ou 35 ans, ils discutaient davantage avec la communauté. Les jeunes sont immatures. Ceux qui sont aux commandes sont encore des adultes mais les « gérants », ceux qui sont localement responsables d’un stock de drogue, sont de plus en plus jeunes. Dans leur tête, celui qui a le pouvoir, celui qui accorde des choses, ce n’est pas l’Etat mais le trafiquant. Car le trafic, c’est le crime, mais c’est aussi beaucoup d’autres choses. Chaque favela a sa spécificité. Les trafiquants sont cruels, mais ils sont nés et ont grandi dans la favela. Il peuvent aussi exercer une forme de philanthropie », ajoute Luke. Ces enfants, ils les estiment quasiment perdus. « Il existe beaucoup de programmes sociaux ou culturels pour les jeunes dans les zones à risque mais peu de projets visent les jeunes qui sont déjà dans le trafic ». Lui-même vient de créer une école de boxe dans une des zones les plus dangereuses de Rio, le « complexe da Mare », immense quartier populaire de 130 000 habitants où les factions se livrent une guerre permanente. 120 gamins viennent régulièrement s’y entraîner et suivre des cours d’éducation à la citoyenneté. Le projet s’appelle « Lutte pour la paix ».

Par Ivan du Roy

Article publié dans le n°0 du magazine Basta ! (mai - juin 2005)

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