Maricá, la ville où le transport est gratuit

, par Renan Truffi

Traduction pour Autres Brésils : Jean Saint-Dizier (Relecture : Piera Simon-Chaix).

Source : CartaCapital - 04/02/2015

La mairie de Maricá a multiplié les affiches annonçant l’itinéraire du bus gratuit (sur l’affiche : “Ici passe le bus gratuit”)

Le tourniquet, symbole fort du moment où les brésiliens payaient leurs titres de transports en montant dans le bus, est toujours là, pour compter le nombre de passagers. Mais la place du receveur est vide. Plus personne n’a besoin de payer. À Maricá, municipalité fluminense [de l’État de Rio de Janeiro] de la Région des Lacs, c’est comme ça depuis le 18 décembre de l’année dernière. La mairie locale a fondé, il y a un peu plus d’un mois, l’Entreprise Publique de Transport (EPT) et a instauré le transport gratuit pour tous. L’objectif, le maire Washington Quaquá (Parti des Travailleurs - Rio de Janeiro) n’en fait pas mystère, est « de casser le monopole » des entreprises qui tiennent les rênes du service depuis 25 ans dans cette ville.
Première ville brésilienne de plus de 100 000 habitants à offrir le bus gratuit, Maricá est le théâtre d’un véritable bras de fer entre les pouvoirs publics et les chefs des entreprises de transports. Tout cela parce que l’instauration du ticket gratuit est survenue alors même que deux entreprises privées de la ville possèdent toujours les droits de concessions pour procéder au recouvrement du ticket. C’est pour cette raison que depuis la fin de l’année dernière, les passagers ont le choix entre les bus payants, au prix minimum de 2,70 reais, et les bus gratuits de la mairie de Maricá, les deux effectuant des trajets identiques.

« Nous sommes en train de mettre fin au monopole d’une famille sur un secteur économique de la ville », affirme le maire en faisant référence à la plus grande entreprise de la région, la société de transport Nossa Senhora do Amparo, qui contrôle aussi bien le transport municipal que l’intercité. L’autre entreprise est la Costa Leste qui, même si elle est plus petite, possède des droits de concession depuis 25 ans. Quaquá ne cache pas que son combat est plutôt engagé contre la première société. « Ils étaient les rois de la ville. Quand je suis parti d’une favela de Niterói à l’âge de neuf ans pour venir habiter ici, ils étaient déjà les rois. Ils ordonnaient tout et son contraire, tuaient, la seule chose qu’ils ne faisaient pas c’était aider les gens à vivre », accuse l’élu du PT. « Ils ont financé mes adversaires. Alors, la première fois qu’un maire à voulu rompre leur monopole, c’est quand j’ai gagné les élections. [...] C’était fini pour eux », dit-il sans hésiter.

En poste depuis 2008, Quaquá est l’un des fondateurs du PT dans la ville et il est aussi l’actuel président du Parti pour l’État de Rio de Janeiro. Connu pour appartenir à un courant plus à gauche, Quaquá a consacré toute une partie de sa campagne électorale à la bataille contre les entreprises de transports. « Maricá est bien trop belle pour être contrôlée par une entreprise de transports », disait l’un de ses slogans de campagne. « Cette constitution établit que le transport est un service public qui peut, qui peut [il répète] être placé sous concession. La logique à Maricá est la suivante : le service sera public et gratuit », garantit-il.
Après sa réélection, Quaquá a mis son projet en pratique. Comme il était impossible de rompre les contrats de concession des deux entreprises de transports qui venaient d’être renouvelés en 2005 (et jusqu’à 2020), le maire a lancé des études de faisabilité pour créer une entreprise à prix populaire. L’objectif était de commencer l’opération avec un ticket autour de deux reais et de baisser progressivement jusqu’à zéro. Mais l’idée s’est perdue dans des méandres juridiques. La solution fût de fonder une collectivité municipale et de proposer le transport gratuit dès le début.

D’où vient l’argent ?

Suite à la création de la collectivité municipale, la mairie a investi quelques 5 millions de reais, a acheté dix bus et embauché par concours 29 chauffeurs en CDD d’une durée de 12 mois. Ce sont au total 90 salariés qui travaillent à l’EPT, exclusivement dédiés aux fonctionnement des quatre lignes de bus. Les véhicules desservent les deux extrémités de la ville, du quartier Recanto jusqu’à Ponta Negra, 24h/24h et le week-end.

Tous les bus achetés par la ville disposent de l’air conditionné et d’une plate-forme d’accès pour les handicapés. « Nous allons en acheter 20 de plus, probablement des bus électriques, sans émission de carbone, qui fonctionnent à l’énergie solaire », explique Quaquá. Les budgets de fonctionnement de tout le système proviennent des royalties du pétrole auquel la municipalité à droit. L’année dernière, par exemple, Maricá a reçu pour un total de 220 millions de reais, selon le portail de la transparence de la ville.

En un mois de fonctionnement avec les dix bus, l’opération a coûté approximativement 700 000 reais, mais l’idée, c’est que les dépenses atteignent 1,5 million de reais par mois, lorsque l’entreprise municipale aura les moyens de faire concurrence aux entreprises privées. Parce que l’objectif, c’est que Maricá dispose d’une autonomie suffisante pour garantir le transport des habitants indépendamment des concessions.

Le projet de Quaquá a déclenché une réaction immédiate des chefs d’entreprises. Moins de dix jours après que les bus soient entrés en circulation dans les rues de Maricá, ils ont déposé une demande d’injonction auprès de la 5ème juridiction du district de São Gonçalo dans le but d’interdire le fonctionnement de l’Entreprise Publique de Transport (EPT). La demande a été rejetée par la justice.

Les chefs d’entreprises sont furieux car la municipalité ne leur paye pas la subvention prévue par contrat depuis que Quaquá a pris possession de la mairie, il y a sept ans. Ce contrat stipule que la mairie de Maricá doit verser aux entreprises Costa Leste et Viação Amparo, la valeur du ticket de tout passager ayant droit à la gratuité (et dont le nombre atteint les 120.000 personnes selon Costa Leste), parmi lesquelles des personnes âgées et des étudiants de l’école publique. « Je ne paierai pas », dit le l’homme du PT. « J’ai vu, ces jours-ci, qu’ils demandent à la Justice quelques 13 millions de reais. Imaginez : avec cet argent je peux garantir deux ans de l’entreprise gratuite pour tous. Ils sont trop habitués à un pouvoir public qui ne contrôle rien, qui ne surveille rien. Désormais nous disposons d’un livre de compte et il nous arrive de l’ouvrir », souligne-t-il.

La guerre est déclarée à Maricá où les bus gratuits (en rouge) sont en concurrence avec les entreprises de transport qui facturent 2,70 reais le ticket (Photo : Adriano Marçal)

Au-delà de la bataille judiciaire qui fait rage en ce moment, le maire en a profité, l’année dernière, pour approuver une loi changeant le nom de la gare routière de la ville. Jusqu’alors, le lieu était connu sous le nom de Terminal Routier Jacintho Luiz Caetano, en référence au fondateur de la Viação Amparo. Quaquá a changé le nom en « Terminal Routier du Peuple de Maricá ». Le buste de Caetano qui trônait à l’entrée du terminal a été retiré et rendu à la famille.

L’opinion de la population

Carta Capital a suivi pendant deux jours le fonctionnement et la circulation des bus gratuits de la ville. Malgré la promesse d’un passage toutes les vingt minutes, les dix véhicules de la mairie de Maricá actuellement en circulation ne parviennent pas, tous les jours, à la même ponctualité que les entreprises privées. Lorsque des chauffeurs sont en repos, le temps d’attente peut varier de 40 minutes à 1 heure. « Gratuit, c’est bien pour la population, hein. Je trouve qu’il devrait y en avoir plus [de bus]. D’un côté c’est gratuit, mais de l’autre on doit attendre une demi-heure, 40 minutes », prévient l’agent de sécurité Diego Silva, 27 ans.

C’est à cause de la taille de la ville, selon le président de l’EPT, Luiz Carlos dos Santos. Malgré ses environ 127 000 habitants, Maricá s’étend sur 363 kilomètres carrés. Pour donner une idée, la municipalité est plus grande qu’une ville telle que Guarulhos, dans la région métropolitaine de São Paulo, qui compte plus d’un million d’habitants. C’est aussi deux fois la taille de sa voisine, Niterói (État de Rio de Janeiro), qui a presque 500 000 habitants. C’est la raison pour laquelle les bus mettent quasiment 1h30 pour faire la trajet aller-retour jusqu’à la gare routière. D’après Santos, la tendance est que la situation reviennent à la normale avec l’arrivée des nouveaux bus.

Mais, même avec l’attente, certains jours de la semaine, les usagers font la queue pour emprunter le « Vermelhinho », le surnom affectueux sous lequel est déjà connu le bus gratuit, à cause de sa couleur (les bus Costa Leste et da Viação Amparo sont plutôt de couleur bleue). Le 27 janvier par exemple, nous avons compté 27 personnes dans la queue pour Ponta Negra, le zone touristique de la ville, et 21 autres à la gare routière, qui attendaient de pouvoir monter dans le bus à destination du quartier d’Itaipuaçu, aux alentours de 15 heures. À la même heure, le bus de Costa Leste qui fait le même trajet et coûte 2,70 reais, attendait, vide, l’embarquement des passagers. Costa Leste a reconnu que cette situation a eu un « grand impact » sur le nombre de leurs passagers, mais n’a pas donné plus d’informations. Viação Amparo n’a pas répondu à nos demandes d’interview.

Tandis que les usagers font la queue pour monter dans le bus gratuit (en rouge) celui de l’entreprise privée Costa Leste (bleu) attend les passagers à la gare routière. (Photo : Renan Truffi)

« Pour nous, ça a été très utile, les tickets de bus, ici, à Maricá sont très chers. Pour un trajet très court, on paye déjà trois reais aller et trois reais retour. Pour un couple avec deux enfants, par exemple, c’est un prix absurde. Il y a des familles qui ne parvenaient plus à aller à la plage, parce qu’ils ne pouvaient pas payer le bus. Avec cet argent, on peut déjà acheter le pain ou le lait pour les enfants », confie Marilza Marques, femme au foyer de 63 ans, pendant l’un des trajets.

Depuis le début, en un peu plus d’un mois, les bus gratuits ont déjà transporté plus de 200 000 passagers. La mairie de Maricá estime qu’elle répond déjà aux besoins de 70% de la population. La gratuité a même déjà permis à des habitants des villes voisines de fréquenter les plages de Maricá. « Là où on habite, c’est super tranquille. Maintenant les gens de São Gonçalo ont commencé à venir sur les plages. Ils ne consomment rien. Les propriétaires des bars se plaignent aussi », critique, en attendant le bus gratuit, une professeure qui n’a pas souhaité être identifiée.
La mairie espère aussi que l’argent auparavant destiné au transport, commence à être réinjecté dans l’économie locale. Comme les bus fonctionnent jusqu’à tard dans la nuit, les boutiques proches de la gare routière ont prolongé leurs horaires d’ouverture. « C’est une sorte de restitution que la mairie offre à la population. Le peuple ne gagne jamais rien. Maintenant ils ont l’air conditionné et un service de qualité », déclare le chef d’entreprise Luiz Carlos Souza. « Maintenant, j’économise cet argent pour faire un marché couvert ».

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