Les manifestations de juin et les média

, par Venicio A. de Lima

Source : Carta Maior

Traduction : Regina M. A. Machado ; Relecture : Piera Simon-Chaix

Malgré la proximité chronologique, il semble raisonnable de faire remarquer que les déclencheurs des manifestations populaires qui se sont produites dans le pays ont été l’augmentation du prix des transports collectifs et la violente répression policière. Cette répression, qui a fait des victimes y compris parmi les journalistes dans l’exercice de leur activité professionnelle, s’est portée non seulement sur la première manifestation menée à São Paulo, mais aussi sur la manifestation réalisée avant l’ouverture de la Coupe des Confédérations (de football), à Brasilia. À partir de là, un ensemble d’insatisfactions accumulées a explosé.

La première réaction des grands organes de presse, ainsi que des autorités publiques, a été une condamnation globale des manifestations qui, d’après eux, devraient être réprimées avec une rigueur encore plus grande. Cependant, dans la mesure où le phénomène a fait tache, les autorités et les média ont changé leurs premières réactions.

Les média se sont alors mis à couvrir les événements en tant qu’observateurs neutres, qui n’auraient rien à voir avec les faits qui avaient déclenché tout ce processus, dans le bon comme dans le mauvais sens.

Centralité des média

Dans les sociétés contemporaines, malgré la vitesse des changements technologiques, notamment dans le secteur des communications, la centralité des média est telle que rien ne se passe sans qu’ils soient concernés, directement ou indirectement. Quelle aurait été leur implication dans le déchaînement des manifestations de cette année ?

Un premier aspect attire notre attention. A ce que l’on sait, ces manifestations auraient été incitées par les réseaux sociaux. C’est-à-dire grâce à un système de communication indépendant du contrôle des grands journaux.

En réalité, le fait que la majorité des participants est jeune se confirme (à Brasilia, l’un des rassembleurs de la « Marche du Vinaigre » n’avait que 17 ans), et c’est là un segment de la population qui s’informe en priorité à travers les réseaux sociaux sur internet, et non pas par les média traditionnels – journaux, revues, radio, télévision.

Néanmoins, il y a un aspect apparemment contradictoire, mais fondamental, arboré d’ailleurs sur les pancartes brandies dans les cortèges : les manifestants se considèrent dépourvus d’espace public, c’est-à-dire privés d’espace pour s’exprimer et faire entendre leurs voix.

Il n’est pas nécessaire de rappeler que dans la pratique, les grands médias détiennent encore le contrôle de l’accès au débat public, autant dire des voix qui s’expriment et qui sont écoutées. En outre, la culture politique qui se construit et se consolide dernièrement au Brésil, au moins depuis que la télévision est devenue un « média de masse » hégémonique, est celle d’une permanente disqualification de la politique et des politiciens. Et c’est dans le contexte de cette culture politique que les nouvelles générations se forment – même si elles ne se servent pas directement des vieux média.

Il en ressort alors une question délicate.

Les média et le « system blame »

Indépendamment des nombreuses et vraies raisons qui justifient l’expression démocratique d’une insatisfaction généralisée par une grande partie de la population brésilienne, on ne peut ignorer le rôle des grands média dans la construction de cette culture politique qui disqualifie systématiquement la politique et les politiciens. Et, le plus important : on ne peut ignorer les risques potentiels pour le régime démocratique de la prévalence de cette culture politique.

Le long des années, j’ai souvent fait appel à une observation clairvoyante de la Professeure Marie do Carmo Campello de Souza (décédée), au moment de la transition vers la démocratie, à la fin de la décennie 1980.

Dans un chapitre intitulé « La nouvelle république brésilienne : sous l’épée de Damoclès », publié dans le livre organisé par Alfred Stepan, Democratizando o Brasil (Paz e Terra, 1988), elle discute entre autres la question de la crédibilité de la démocratie. Dans les ruptures démocratiques, assure-t-elle, les crises économiques ont un moindre poids causal que la présence ou l’absence du system blame (littéralement, « inculper le système »), c’est-à-dire l’évaluation négative du système démocratique rendu responsable de la situation.

Citant spécifiquement les exemples de l’Allemagne et de l’Autriche dans les années 1930, Campello de Souza rappelle que « le processus d’évaluation du système démocratique était tellement disséminé que, lorsque certains secteurs ont voulu défendre le régime démocratique, ils se sont trouvés réduits à une minorité incapable d’empêcher la rupture ».

Cette analyse de la situation brésilienne, faite il y a plus de vingt ans, semble plus actuelle que jamais. La contribution insidieuse des média dans l’accroissement du system blame est pointée comme l’un des obstacles à la consolidation démocratique. L’intérêt de la longue citation ci-dessous est patent :
« L’intervention de la presse, radio et télé comprises, dans le processus politique brésilien nécessité une étude linguistique systématique sur le « discours adversaire » à la démocratie, tel qu’il est exprimé par les moyens de communications. Il nous semble juste de dire (…) que les moyens de communication ont eu sans cesse une participation active dans l’extension du processus de system blame (…) Il faut signaler le rôle exercé par les moyens de communication dans la formation de l’image publique du régime, surtout dans l’accentuation d’un aspect toujours présent dans la culture politique du pays – la méfiance foncière envers la politique et les politiciens – qui peut renforcer la méfiance de la structure elle-même de la représentation partisane-parlementaire  » (pp. 586-7).

« L’aspect exclusif de dénonciation dans une grande partie des informations finit par établir auprès de la société (…) une liaison directe et extrêmement néfaste entre la démoralisation de l’actuelle conjoncture et la substance même des régimes démocratiques. (…) En dépit de l’évidente responsabilité qui revient à l’immense majorité de la classe politique pour le sombre déroulement du processus politique brésilien, les moyens de communication la présentent sous un jour homogène, tout en épargnant d’autres secteurs des dards acérés de leurs critiques (…) On a souvent l’impression que la corruption, le cynisme et les abus sont le monopole des politiques, des partis ou du Congrès (…)  » (pp. 588-9, passim)

Des avancées et des risques

Les manifestations populaires doivent, de toute évidence, être vues par ceux qui sont au pouvoir comme une opportunité d’avancer, de revoir des priorités et des politiques publiques.

En ce qui concerne le point de vue des média, il est indispensable de réfléchir sur le type de couverture politique qu’elles offrent. Trouver le point d’équilibre entre la surveillance des pouvoirs publics et une contribution pour le renforcement et la consolidation démocratique ne devrait-il pas constituer un objectif pour les grands média ? Qui serait intéressé par une rupture démocratique ?

Tout en étant un système délicat et difficile – ou exactement pour cette raison – il est fondamental que l’on considère les limites entre une couverture systématique adversaire de la politique et des politiciens, et les risques d’une rupture du système démocratique lui-même.

Attendons pour voir.

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